[interview] Lee Garbett et Joe Henderson, deux artistes en apesanteur dans Skyward

Les deux artistes de Skyward étaient les invités d’Hi Comics lors de la Comic con Paris. Nous avions vraiment apprécié le premier tome et j’étais, de plus, très excité par la chance unique d’interviewer ensemble un duo. Il était très amusant de les voir rebondir sur les paroles ou les interprétations de l’autre. Après  les interviews des dessinateurs Jorge Molina et Rick Leonardi, cet échange est un bon complément pour comprendre cet étrange art collaboratif qu’est la bande dessinée américaine.

Quelles sont vos impressions de votre première Comic Con Paris ?

Les deux : Incroyable. On a tout vendu.

Joe Henderson (scénariste de Skyward): On ne sait jamais comment va se vendre un livre à l’étranger et cela semble plaire.

Oui c’est vraiment un très bon livre.

Joe Henderson : Merci. C’est notre projet passion.

Pour démarrer, pouvez-vous nous dire comment vous avez commencé les comics ?

Lee Garbett (dessinateur de Skyward) : Je me rappelle avoir toujours vu autour de moi les Marvel classiques des années 1960 et 70 que ma famille collectionnait avec des artistes talentueux si nombreux. Je n’étais pas vraiment autorisé à les ouvrir… mais, quand il n’y avait personne à la maison, je courais directement les ouvrir (rire). Je continue à les aimer plus que tout. De plus, je dessine depuis que j’ai des souvenirs. La combinaison des deux m’a poussé vers les comics.

Étiez-vous aussi un fan de Marvel ?

Joe Henderson : Le premier numéro du Gant de l’Infini est le premier comics que j’ai pris et Doc Octopus est le premier personnage que j’ai aimé. Ensuite, j’ai acheté tous les livres, les cartes… Comme beaucoup de gens j’ai arrêté puis j’ai repris avec Bendis sur Ultimate Spider-Man, Marvel Knight… J’ai découvert D.C. plus tard.

Très jeune, vouliez-vous travailler dans cette industrie ?

Joe Henderson : Je voulais être romancier. Je suis devenu écrivain pour la télévision et le cinéma mais j’ai toujours voulu écrire des comics. J’ai écrit une histoire de cinq pages sur Witchblade et donc techniquement c’est ma première série. L’histoire a dicté la forme. Skyward est impossible à financer en dehors des comics où on n’a pas de budget. J’ai donc décidé de me lancer de plain pied dans les comics et je suis heureux de l’avoir fait.

Lee Garbett : Et il s’en est sort plutôt bien (rire). Pour moi, la création de comics se passait en Amérique. Ce n’était pas un avenir possible pour un Anglais comme moi. J’ai par contre fait des études dans l’art et le design industriel. J’ai travaillé dans le design d’un magazine de mode mais il a fallu attendre 2006 pour que je commence les comics. Internet a été ma porte d’entrée en me permettant de contacter plus facilement des personnes. J’ai commencé par une série indé, Dark Mists puis je suis passé par 2000AD sur Judge Dredd. Dans l’industrie de la mode quand un nouveau directeur de publication, il recherche de nouvelles têtes. J’envoyais des pages aux éditeurs pour me faire connaître. C’est ainsi que je suis arrivé chez Wildstorm et depuis je dessine des comics.

Comment vous êtes-vous retrouvés sur ce projet ?

Joe Henderson : J’avais apprécié le travail de Lee sur plusieurs projets en particulier Loki, agent d’Asgard. Sans que j’intervienne, il a participé à la série Lucifer dont je suis le showrunner. On a discuté sur twitter mais je ne pensais pas qu’un professionnel aussi doué que lui veuille faire ce truc d’un mec d’Hollywood (rire). Je lui ai demandé s’il connaissait quelqu’un. Il m’a dit oui mais qu’il pourrait aussi être disponible. Je lui ai envoyé le pitch puis un peu plus à lire. Le lendemain matin au réveil, il m’a annoncé qu’il voulait le faire.

Lee Garbett : Quand j’ai lu le script, j’étais tout excité. Quand Joe m’a demandé si je connaissais quelqu’un, j’ai pensé qu’il ne voulait pas de moi mais quelqu’un de meilleur (rires).

Joe Henderson : Et c’est vrai mais on s’est retrouvé bloqués ensemble (rires).

Lee Garbett : J’ai adoré l’histoire qui est entré en résonance avec beaucoup de choses que j’adore dessiner. Rien qu’en lisant le pitch, je pouvais voir les images, les personnages. Je ne voulais que personne d’autre ne le fasse.

Joe Henderson : C’est le travail le plus simple que j’ai fait. Je t’ai envoyé les trois premiers épisodes et vers où cela allait. Tu as commencé à m’envoyer des dessins et nous étions immédiatement sur la même longueur d’onde.

Donc écrire des comics c’est bien plus facile que d’écrire une série ?

Joe Henderson : Oh non ! J’ai lu tous les scénarios (de comics) sur lesquels je suis tombé : Dan Slott, Brian K. Vaughan… Aucun scénario n’est identique mais je voulais les étudier et trouver un style qui fonctionnerait pour nous. Pour quelqu’un comme moi qui arrive dans les comics, il est important de respecter les compétences. Cela doit être facile pour le lettreur, le dessinateur, le coloriste. Ce sont des métiers suffisamment durs.

Lee Garbett : Un nouveau scénariste écrit souvent des descriptions et l’action comme une nouvelle. Le dessinateur doit ensuite longuement réfléchir comment faire sortir une bd de cela. Mais ici, dès le début, c’était direct, concis, clair… exactement comme un comics doit être écrit et par quelqu’un qui le ferait depuis longtemps.

Joe Henderson : En effet, c’était exactement cela (pose faussement prétentieuse). Dans les scripts que j’ai étudiés, l’auteur laissait souvent le dessinateur faire des suggestions. J’ai voulu encourager cela surtout avec un dessinateur de ce niveau. Comme auteur je connais les moments importants mais, comme dessinateur, Lee saura bien mieux que moi les faire exister sur la page. Il y avait beaucoup d’idées de départ de moi mais 99% vient de Lee.

Lee Garbett : Mais le scénario était déjà entièrement construit. Tu n’as pas imposé tes idées de style ou de textures comme un dictateur. La partie du design ou des décors est plus facile à imaginer pour moi mais les émotions et le jeu d’acteur, que j’adore dessiner, étaient très présents dans le script de Joe.  On peut mettre un décor de fou derrière mais c’est la connexion entre les personnages qui est la clef.

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Joe Henderson : C’est comme cela que j’écris et je voulais trouver un artiste qui place le cœur au centre. Si vous lisez Loki, il y a des idées de fou mais toutes les émotions du héros et des personnages secondaires passaient par les visages. La seule chose que j’ai changée, c’est que le père devait continuer le voyage dans le tome suivant. J’ai réalisé que Willa devait suivre sa propre route. J’ai contacté Lee pour savoir s’il était d’accord. Il était la personne test pour savoir si cela ne ferait pas effondrer toute l’histoire. Beaucoup de gens m’ont dit que la double page du deuxième épisode leur a fait aimer la série et c’est grâce au talent à couper le souffle de Lee. Je voulais aussi écrire ces moments bluffants. Je savais que Lee en était capable mais je voulais qu’il le démontre aux autres et qu’un des atouts du livre soit que le dessinateur se lâche.

Dans un épisode de comics, il y a souvent un coup de théâtre à la fin mais, dans les deux premiers épisodes, ce retournement est au début. Pourquoi ce choix ?

Joe Henderson : Dans un épisode, le lecteur tourne trois pages et devine déjà ce qui va se passer. Je pense qu’il faut au moins deux cliffhangers, un au début et un à la fin. A la télé, vous voulez que les téléspectateurs reviennent après les publicités. J’ai gardé cela en tête sans copier la structure d’une série télé pour m’ouvrir à de nouvelle manière d’écrire. Une fois réuni en volume, cela donne du rythme

Lee Garbett : Les deux premiers commencent par des pages presque d’horreur et la suite se réchauffe avec la joie de Willa puis à nouveau l’horreur de ce monde nouveau. Cela montre bien les brûlants extrêmes de ce monde. Parfois, il peut être plein d’expériences et drôle puis vous avez cette partie bien plus sombre.

Vous inversez les inégalités sociales de la plupart des récits de science-fiction car les riches sont au bas des immeubles et les pauvres au sommet.

Les deux : Oui exactement

Joe Henderson : A chaque fois que vous pouvez inverser les choses, cela permet ensuite de trouver une autre histoire. Dans le pire des cas, vous avez une simple subversion du monde dans lequel on vit. Mais le jeu était de trouver des moyens simples pour en dire le plus possible. S’il vaut mieux vivre en bas, les riches trouveront un moyen de le faire.

Le livre inclut aussi un message social avec une femme noire au centre du récit, un hémiplégique.

Joe Henderson : J’ai toujours su que cela serait une histoire entre un père et sa fille. A l’époque, Ultimate Spider-Man sortait et j’ai adoré Miles Morales. Par Willa dans Skyward, je voulais qu’une lectrice noire se sente représentée mais aussi qu’un jeune garçon blanc trouve le personnage incroyable. De plus, s’il y a la moindre chance que ce comics devienne un film, le personnage principal devait être une femme noire. Les créateurs de livres poussent Hollywood vers la diversité des représentations. C’est un signe des temps et il est important d’être à la base de ce mouvement. Pour le personnage hémiplégique, l’idée était la représentation mais aussi de rendre physique l’aspect positif de ce nouveau monde. Il n’est pas meilleur ou pire mais juste nouveau. On peut voler mais, si on saute trop haut, on finit dans l’espace.

C’est aussi une question de génération. Les vieux regrettent l’ancien monde et Willa, qui n’a connu que le monde sans gravité s’épanouit et recherche les opportunités

Les deux : Oui exactement

Joe Henderson : Je voulais mettre tout cela et placer Willa au centre. Si on ajoute trop de science-fiction, le concept passe avant les personnages. Il y a de fantastiques histoires de cette manière mais je voulais surtout partir en voyage avec Willa. Le sujet du livre est la peur. Willa se confronte à la peur. Elle est une femme qui n’a jamais eu peur. Nate est terrifié par le monde. Les gens dans la rue ont peur de perdre le contrôle et l’argent. Les jeunes sont ceux qui s’emparent du monde, vivent avec ou le réparent.

Lee Garbett : Ce changement prendrait beaucoup de temps après une période de deuil et de reconstruction. Certains commencent à dépasser cette période et d’autres qui ont vu les dévastations et la perte de la gravité cherchent les endroits les plus sûrs qui soient.

Dès les premières pages, on peut sentir ce monde sans gravité. Comment avez-vous fait pour le rendre visuellement sensible ?

Lee Garbett : C’était un très bon challenge. Je devais me rappeler à plusieurs reprises que les personnages ne devaient pas se positionner comme on le fait. On a regardé de nombreuses vidéos sur les stations spatiales mais j’ai aussi fait appel à mon imagination. Ce n’est pas un monde sans gravité mais une planète avec une faible gravité. J’ai imaginé ce qu’il se passerait si le monde était dans un grand réservoir d’eau où les choses flottent, dérivent, nagent…. Cependant, il fallait aussi que les personnages ne passent par leur temps à flotter au milieu des cases pour mettre parfois l’émotion au centre.

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 Cette case du premier épisode m’a aussi frappé. Le bébé est très proche de l’image et le père éloigné, exactement dans un espace sans gravité.

Lee Garbett : J’ai essayé d’exagérer les effets pour transmettre la joie que ressent le bébé et le chaos, l’horreur dont le bébé est totalement inconscient. Vous faire ressentir qui est ce personnage avant de tourner la page…

Joe Henderson : L’exagération des distances fait paraître le bébé très lointain et donc le danger de la situation.

Lee Garbett : Je n’avais pas vu tout cela.

Votre style proche du dessin animé crée un contraste fort avec le sujet du livre.

Lee Garbett : J’ai toujours aimé différentes approches comme Maus où Spiegelman utilise un style cartoon simple pour transmettre beaucoup d’émotions. Cela a toujours été mon style mais ici je me suis senti plus libre d’être moi-même par rapport à Marvel ou DC.

Pouvez-vous être plus sombre et aller plus loin grâce à ce style comme nous l’a dit Zander Cannon récemment ?

Joe Henderson : Les films Pixar sont tristes et destructeurs mais, comme ce sont des cartoons, il y a une distance. De la même manière quand vous faites un comics avec un style cartoony, vous pouvez représenter des moments dévastateurs tout en maintenant l’émotion.

Il y a aussi des passages très drôles comme quand Willa apprend à marcher. Qui a eu cette idée ?

Lee Garbett : C’était dans le scénario.

Joe Henderson : C’est un bon exemple de la fusion. J’ai écrit dans le script mais je n’avais jamais pensé que cela pouvait être si drôle jusqu’à ce que je voie la case. C’est une de mes pages préférées car Lee a capturé tellement dans ce simple moment : l’étrangeté, les tentatives, l’humeur, paraître normal alors que c’est totalement nouveau pour elle. Cela montre aussi qu’elle peut surmonter un obstacle. J’espère aussi que ces moments révèlent son insécurité ou d’autres émotions. Ces moments montrent la fluidité d’un livre en construction. Quand cela a été intégré au livre, Lee a pu aller dans un sens plus cartoony à certains moments.

Lee Garbett : Dès les croquis, j’ai trouvé cette unique solution. J’ai sans cesse eu peur d’aller trop loin car les jambes sont bien trop allongées mais il fallait convaincre que cette nouvelle situation était totalement anormale pour elle. Ce qui m’a surpris avec le scénario au-delà de ces grands concepts…

Joe Henderson : Va-y. Continue (faussement arrogant).

Lee Garbett : Ce n’est pas un récit à une seule voix mais on sait ce que chaque personnage pense par différents moments clefs. En lisant le script, je voyais déjà le langage corporel de chacun.

Cette série est-elle terminée aux États-Unis ?

Joe Henderson : Comme cela a toujours été prévu, on a fait quinze épisodes avec la possibilité d’une extension. On y pense aussi mais on a un autre projet ensemble. Je ne laisserai jamais partir ce gars.

Lee Garbett : Moi non plus. Si on a de la chance, il y aura aussi un film qui nous permettra d’y revenir. J’espère faire partie de l’équipe artistique du film

Joe Henderson : Sony a mis une option sur Skyward et cela m’a surpris car pour moi c’est un univers trop cher. J’écris en ce moment le script. J’ai fait plusieurs scénarios de films ou d’épisodes télé, donc je viens avec des demandes justes. Les décideurs savent que je peux l’écrire et bien plus vite que d’autres. Cela me laisse un certain contrôle. Et je jouerai Willa bien entendu (rires) ou un de ces terribles riches dans la rue.

Comme Stan Lee dans les films Marvel ?

Lee Garbett : Oui ou Hitchcock. On marchera tous les deux dans un coin

Joe Henderson : on flottera plutôt (rires).

 

N’hésitez pas à lire cette série planante si vous voulez en découvrir plus. Je tiens à remercier ces deux artistes pour ce moment très agréable mais surtout toute l’équipe d’Hi Comics qui a tout fait pour rendre ce moment parfait comme pour l’interview du scénariste de Rick & Morty vs. Dungeons & Dragons.

Thomas Savidan

 

2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. YRADON - YourReadingsAreDoomed...OrNot dit :

    Vraiment super sympa ce duo. 😁

    Aimé par 1 personne

  2. thomassavidan dit :

    Oui je me suis beaucoup amusé à les interviewer. On sent que le duo s’entend très bien.

    J'aime

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