[interview] Zander Cannon : « des gens continuent à lire mon comics et à se dire que je suis méchant »

A l’occasion de son passage à Paris, j’ai eu le privilège de rencontrer Zander Cannon l’auteur de Kaijumax paru chez Bliss. Cette histoire de prison pour des monstres géants m’a profondément touché et m’avait fait entrevoir l’univers riche d’un auteur complet. Loin de me décevoir, cette rencontre m’a permis de découvrir un artiste désarmant de modestie, de gentillesse, qui craint d’être trop sombre.

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Quels sont vos premiers souvenirs de comics ?

Aux États-Unis, les comics que vous croisez quand vous êtes enfants sont Donald Duck et Archie comics. Je me souviens que je les aimais et qu’ils me faisaient rire mais dessiner était différent des comics pour moi. J’aimais l’animation, les cartoons, les strips dans les journaux et je pensais être animateur dans le dessin animé. Une année, ma mère, qui est une artiste, est allée à Toronto dans un comicshop d’un genre que l’on n’avait pas dans notre ville. Elle a demandé des comics étranges et drôles mais surtout pas violents. Cela m’a ouvert les yeux. Puis, au milieu des années 1980 quand j’ai eu onze ou douze ans, j’avais un voisin qui collectionnait les comics et j’ai donc découvert Frank Miller, Sergio Aragonés et bien d’autres artistes sérieux, drôles, fous. Quand j’ai lu ces comics qui racontaient une histoire plus longue et complexe, cela m’a accroché. A la même époque, j’ai découvert une bd appelée Cynical Man, un dessin enfantin très simple et fait maison. Je comprenais comment il était fait. J’ai donc commencé à faire des comics. Je les donnais à mes amis et parfois ils ont ri.

Vous étiez plus intéressé par les comics indépendants que par les majors ?

Je n’ai pas de point de vue politique sur la question. Mais j’aimais que les comics aient un style différent plutôt que cela soit toujours le même. Je ne m’intéressais pas aux univers partagés. J’aimais que le comics soit à la fois drôle et avec une aventure : Donald Duck, Guru de Sergio Aragonés

Comment avez-vous compris que vous ne vouliez pas seulement être un lecteur mais aussi créer ?

Presque dès le début. J’avais plein d’idées que j’écrivais. Dès que je suis devenu assez bon en dessin, j’ai dessiné des comics tout le temps et personne ne pouvait m’arrêter. En fait, je dessinais beaucoup de concepts mais quand il fallait aller au bout et écrire l’histoire, je me disais : « C’est beaucoup de travail. » J’ai dû dépasser ce blocage.

Est-ce que l’exemple de votre mère artiste vous a poussé à créer ?

Elle fait des courtepointes à accrocher sur les murs (son site). Elle a grandi au Nouveau Mexique et son art est très inspiré par le Sud avec beaucoup de cactus, des lumières vives. Je voyais que c’était possible. Son art était toujours présent et c’était dans sa personnalité de m’encourager. Mes parents venaient d’une génération différente, ils pensaient que je devais être animateur ou un caricaturiste politique dans les journaux car dessinateur de comics n’était pas un vrai travail et c’est peut-être vrai (rire). L’ironie c’est que si j’avais été caricaturiste, j’aurais sans doute perdu mon emploi il y a dix ans.

Quand avez-vous commencé à être professionnel ?

J’ai commencé à dessiner des comics pour le journal de l’université. J’ai eu beaucoup de chance. On était en 1993 et, avec la naissance d’Image, beaucoup d’éditeurs cherchaient de jeunes talents. J’ai commencé assez jeune à dessiner The Chainsaw Vigilante, un spin-off de The Thick. Ensuite j’ai fait un titre en indépendant appelé The Replacement God, une parodie d’heroic fantasy.

Vous avez ensuite travaillé avec Alan Moore sur Top Ten ?

J’étais ami avec Gene Ha et il avait besoin d’un assistant ou plutôt d’un background artist. J’ai fini par faire les rough (croquis) pour l’aider. (Avec Alan Moore) j’ai eu des discussions très sympathiques. Sa manière d’interagir avec les artistes est très amicale et bienveillante. Je lui dois beaucoup. Je pense que sa réputation d’être acerbe (prickly) vient des journalistes qui ne respectent pas sa vie privée ou des éditeurs qui n’ont pas respecté son travail. C’était une période fantastique. Quand on a fait Top Ten, on a gagné deux Eisner. J’ai travaillé ainsi pendant des années puis avec d’autres artistes. C’est un aspect totalement différent de ma carrière et sans être crédité pour cela.

Vous avez aussi dessiné pour Moore la série Smax mais votre style est plus épuré dans Kaijumax ?

L’encreur était Andrew Currie. Il aurait mérité un meilleur dessinateur que moi car on approchait les choses d’une manière différente. Mon style est vraiment basé sur les lignes et le sien sur les matières, le rendu, le modelé.

Est-ce à cause de ces compromis que vous avez ensuite décidé de tout faire car sur Kaijumax vous écrivez, dessinez, encrez et faites les couleurs ?

Je n’ai jamais voulu être le boss. Comme je fais tout, c’est toujours moi qui serai en retard à un moment ou un autre. Si je veux prendre plus de temps pendant l’écriture, c’est à moi d’aller plus vite sur les dessins. De plus, cela coûte de l’argent d’engager une coloriste. Si j’abaisse mes exigences, simplifie le dessin et l’idée de départ, je peux aller plus vite. Cela a vraiment marché et j’ai donc ensuite pu rajouter des complications, des détails.

C’est étrange car j’ai eu l’impression inverse. Les premières pages étaient simples puis, page après page, j’ai été charmé par la complexité croissante des personnages et de l’histoire.

L’idée de départ est en effet une blague : des kaijus dans une prison. Puis dès que je me suis impliqué, la tristesse est apparue (rire). Ce n’était pas juste une pensée qui devait disparaître. C’est un scénario terrifiant mais on s’attache aux personnages et on veut qu’ils s’en sortent. Une simple histoire drôle comme l’était la série au départ aurait pu durer cent pages mais le seul moyen de la faire durer est de rendre ces personnages vivants et mortels. C’est toujours ce que j’ai voulu faire avec les comics, c’est vous rendre sensible à des personnages que vous auriez trouvés idiots avant. Ma tendance naturelle en tant qu’artiste est aussi d’écrire des histoires tristes (rire). Des gens continuent à lire mes comics et à se dire que je suis méchant (rire).

Est-ce que vous compartimentez les différentes étapes ou est-ce que le dessin modifie l’histoire par exemple ?

Si je suis en retard, je fais un croquis de la première scène puis j’écris la deuxième comme en ce moment. Mais, en général, j’écris au moins le story-board et la plupart des dialogues avant de passer au dessin. Puis quand je dessine, je change les dialogues en fonction d’un visage, d’un décor. J’aime souvent avoir l’histoire globale écrite en premier mais le monstre des deadlines peut tout changer…

Kaijumax est publié tous les mois ?

Pendant longtemps oui mais désormais c’est plus sur six semaines ou deux mois. Hélas, je ne peux jamais revenir sur un ancien épisode.

Le contraste entre un dessin rond et coloré et l’action violente est très surprenant.

Dans le script original, j’avais un artiste différent, Ryan Brown qui a terminé Curse Words. Son style est plus réel et vif. Si j’avais continué avec lui, j’aurais dû beaucoup changer l’histoire. En ayant ce style cartoony qui adoucit un peu le propos, je peux rendre les choses terribles. Cela équilibre le livre.

Dans les bonus de Bliss, on comprend votre culture impressionnante par la liste des films japonais de monstres. Quelle est votre relation aux films de monstre ?

J’en ai vu certains par des versions pirates trouvées lors de conventions, d’autres sur Youtube. Chaque fois que je rentre dans une friperie et qu’il y a un rayon DVD, je demande avec enthousiasme s’ils ont des Godzillas… Je n’étais pas autant passionné avant cette série. Je m’y suis intéressé car avec mon fils, on regardait Ultraman et il adorait en particulier le geste qu’il fait avec les mains. Il le faisait en allant de l’école. Quand j’ai réfléchi à ce mélange entre la prison et les monstres, je voulais en regarder plus pour sortir du modèle de Godzilla. J’ai alors découvert qu’il y en avait tellement et désormais je me concentre sur les films du milieu des années 1960 à la fin des années 1970 car, faits pour les enfants, ils sont les plus idiots. On dirait que le réalisateur projette des idées sur les murs et regarde ce qui reste collé. J’adore que ces films ne réalisent pas qu’ils font des films pour enfants en faisant exploser le sang.

On voit aussi l’influence des récits de prison comme Oz. Est-ce une passion pour vous ?

Ce que j’aime dans les drames en prison c’est que la morale y est trouble. De plus, personne ne peut partir et chacun doit vivre avec les autres dans un espace restreint. Mais en lisant, j’ai réalisé que la prison c’est aussi outil d’oppression pour rendre les gens impuissants. J’ai donc voulu que ces monstres tout puissants qui peuvent tout détruire deviennent impuissants. J’ai trouvé drôle qu’ils aient peur de ce petit humain.

Je n’ai jamais voulu que mon travail soit une analogie ou une métaphore mais le but est de créer une histoire qui soit amusante ou drôle à lire… Non ce n’est pas drôle mais bizarre. Je ne veux pas que cela soit une énigme (pour trouver les modèles). J’essaie que cela soit plus que cela car je ne veux pas choquer. C’est inutile et ce n’est pas ce que les gens veulent.

Mais en même temps, il y a un message politique avec ce prisonnier blanc tatoué qui fait penser aux suprématistes ?

Aujourd’hui, aux États-Unis, dans n’importe ville qui a une un criminel célèbre, on célèbre ces monstres pour le tourisme. On adore l’idée que le criminel soit seul contre tous et persécuté. Les suprématistes dans les prisons sont relativement peu nombreux et n’existent pas dans les rues mais ils sont responsables de tellement de violence en prison et du trafic de drogue. Je voulais dire quelque chose de cette structure.

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Un autre thème qui m’a passionné est la parentalité souvent compliquée comme avec la mère enfermée qui fera tout pour retrouver ses enfants mais qui a aussi peur d’eux ?

Ce livre et le précédent ont été écrits alors que mon fils était très jeune. J’y ai mis beaucoup de ma parentalité et de mon anxiété. De plus, quand un héros veut protéger son enfant, c’est un moyen d’obtenir l’adhésion du lecteur. Cela donne de bonnes histoires. La fille d’Electrogor est un personnage très intéressant pour jouer avec. Dans les tomes suivants, on en saura plus sur elle.

Mais il y a aussi Mechazon qui a une relation compliquée avec son père ?

Cette relation vient d’une question : qui viendrait voir des monstres en prison ? Le père de Mechazon est basé sur le créateur de Mechagodzilla dans le film des années 1970. C’est drôle que la relation père-fils revienne souvent dans mon travail bien que je m’entende bien avec mon père (rires). Mais à nouveau c’est une ficelle facile. Pour parler du besoin de reconnaissance, c’est pratique de choisir un personnage puissant qui n’est pas accepté. J’aime beaucoup ce personnage, ses problèmes et son anxiété, sa vision du monde. Au départ, c’était juste pour avoir un religieux zélé dans la prison. Dans Oz, il y a un personnage qui est le chef de la confrérie musulmane et je voulais faire une blague. Mais ensuite j’ai voulu lui donner de la profondeur par sa volonté d’être accepté et j’ai mis la religion de côté.

La plupart de vos héros manquent de confiance en eux, Jeong le gardien humain par exemple.

D’une part, cela vient en partie d’une longue période d’insatisfaction professionnelle et la procédure pour que l’on puisse adopter notre fils a été très difficile. Je me sentais abattu et cela s’est ressenti dans plusieurs personnages. D’autre part, j’aime ces personnages plus introspectifs et manquant de confiance en eux. Au contraire, le monstre géant Terongo apparaît encore peu mais il aura un rôle plus grand dans la troisième. Il parle sans arrêt et force les gens à sortir de leur coquille. C’est un outil scénaristique quand on a un personnage qui parle peu.

D’autres personnages semblent arrogants comme la médecin qui a même une relation sexuelle avec un monstre.

Oui je sais c’est terrible (rires). Elle est le personnage principal de la saison 4. Je pense qu’il était intéressant d’écrire de la rendre affreuse par rapport à un personnage que l’on aime mais ce n’est pas forcément un personnage méchant au fond d’elle-même, elle prend de mauvaises décisions. Elle est en colère et crée des problèmes autour d’elle mais je voulais être sûr qu’elle puisse se racheter à la fin. La saison quatre se passe dans une prison de femmes.

Dans Kaijumax, des personnages ont un problème avec des drogues originales (l’uranium, l’électricité, des œufs à l’intérieur d’Electrogor).

Les gens pensent que je me drogue alors que non (rire). Je ne voulais pas faire juste un truc de prison avec des insultes et de la drogue réelle mais créer un univers en réfléchissant à ce qui se passait dans les films.

Dans ce rapport entre la chair et la mécanique, j’ai vu un lien avec Cronenberg. Est-il une influence pour vous ?

Oui mais ce rapport vient plutôt de mon style de dessin pour pousser les choses vers l’horreur. Je trouve un plaisir pervers à pousser les choses vers l’étrangeté comme quand le docteur rentre dans le corps du monstre dont elle est amoureuse pour réparer ses entrailles. Je voulais créer entre eux une intimité mais dérangeante.

Il n’y a pas beaucoup de sexe dans votre prison.

Je n’aime pas en montrer beaucoup dans mes comics. Je suis peut-être prude. Je pense que les comics sont marrants au début de l’âge adulte. J’aime cette période de la vie. C’est aussi pour cela qu’il n’y a pas de vraies insultes. Elles ressemblent aux vraies insultes mais je change un mot.

Aviez-vous ce projet de saisons dès le départ ?

C’est un petit peu prétentieux. Quand on dit volume, cela fait littéraire alors que les gens comprennent ce qu’est une histoire sur une saison de télé qui est épisodique, contient sa propre histoire et conclut la plupart des fils narratifs tout en continuant.

Avez-vous déjà planifié la fin de Kaijumax ?

Oui la sixième saison sera la dernière. Il y aura six volumes de cette taille. J’écris le premier épisode de la cinquième saison qui est sortie hier. Cette saison parle de la peine de mort. Les personnages dans le couloir de la mort ne cessent de changer. J’étais sur twitter à répondre à des questions. J’ai l’idée générale mais pas les détails de chaque épisode et de chaque personnage. Ce n’est pas comme un roman car tout n’aboutira pas à un climax unique mais la dernière saison rassemblera tous les personnages que vous aimez pour les tuer, leur donner une fin heureuse ou pas… Je garde encore la fin inachevée : des choses vont arriver mais peut-être pas au personnage que j’ai prévu… Je pense que tout se mettra en place dans ma tête quand je commencerai la dernière saison.

Je vous remercie d’avoir eu tant de questions sur l’histoire. Je pense que j’ai mis beaucoup dans cette série mais je n’en parle beaucoup car personne ne veut entendre parler de moi.

N’hésitez pas à regarder nos autres interviews lors du Comic Con : Laura Martin, Daniel Acuña, Jorge Molina, Chris Claremont, Jim Zub, Rick Leonardi, Pére Pérez et Giuseppe Camuncoli. Je tiens finalement à remercier Bliss Editions et Nicolas Mallet qui ont permis cette rencontre dans des conditions idéales.

Thomas Savidan

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