[Review] Planetary

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Urban comics continue de faire plaisir aux fans de Warren Ellis en publiant ses titres les uns après les autres. L’éditeur a désormais sorti toute la série des Transmetropolitan, son Hellblazer ou encore l’étrange premier volume de Trees que j’avais chroniqué chez Bruce Lit. La sortie de Planetary était donc très attendue, tout comme celle de The Autority qui est, semble-t-il, prévue en toute logique.

Comme dans tous ses titres, Warren Ellis plante un univers inquiétant, désespéré, fortement teinté de science-fiction qui se révèle aussi déroutant que prenant. Ellis a le don de mettre en scène des personnages à forte personnalité, à la fois agaçants et attachants dont on suit les aventures à cent à l’heure.

Un résumé pour la route

planetary_1Edité aux Etats-Unis chez Wildstorm à partir de 1998 et jusqu’en 2009, Planetary est édité une première fois en France chez Panini Comics et bénéficie aujourd’hui d’une fort belle réédition dans la collection DC essentiels de l’éditeur Urban Comics. Le premier tome est sorti en juin 2016. Il réunit les douze premiers fascicules de la série, avec Warren Ellis au scénario et John Cassaday au dessin ainsi que le crossover Planetary / The Autority dont la partie graphique est assurée par Phil Jimenez et le crossover Planetary / Batman, Night on Earth. Pour compléter le tout, ce premier volume est précédé d’une introduction d’Alan Moore en personne qui dit tout le bien qu’il pense du titre, voilà de quoi rassurer les sceptiques non ?

Jakita Wagner vient trouver l’étrange Eijah Snow qui se terre au milieu du désert. L’homme parait fatigué et sans but et pourtant, elle lui propose un étrange boulot. Contre un million de dollars par an, Elijah Snow devra travailler pour une organisation dont le but ultime lui demeure inconnu et qui a pour nom Planetary. Snow se retrouve faire équipe avec la redoutable Jakita Wagner et le fantasque Batteur. Ils deviennent des archéologues de l’étrange, chargés de détecter et d’analyser les phénomènes paranormaux sur l’ensemble du globe. Le bien étrange trio va se trouver confronté à des ennemis venus d’autres dimensions et à d’autres organisations dont les buts ne sont pas forcément avouables.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Planetary est un titre qui joue sur plusieurs registres avec bonheur : Ellis met en place une équipe qui travaille pour une organisation secrète à l’ambition mondiale dont le nom « Planetary » laisse deviner l’ampleur. Le scénariste choisit de faire évoluer ses personnages au sein d’un improbable trio qui comprend le Batteur, un type bavard, fantasque, qui semble perpétuellement sous acide, la sombre et impulsive Jakita Wagner qui ne s’en laisse pas compter et Elijah Snow, le taiseux, un homme dont la mémoire est pleine de trous et qui peine à rassembler le puzzle de son passé. Ces trois personnages fonctionnent fort bien ensemble, leurs aventures étant rythmées par les vannes que s’envoient le Batteur et Snow alors que Jakita Wagner joue le rôle d’arbitre. Cette alchimie donne du rythme au récit, les individus se faisant progresser les uns les autres malgré leurs zones d’ombres. Ils tendent tous vers un même but : enquêter sur les secrets ancestraux de notre monde afin de rassembler des données et de lutter contre des périls inattendus.planetary_4

L’autre intérêt de ces protagonistes, c’est qu’ils ne sont pas forcément ce qu’ils semblent être réellement. Le Batteur est apparemment léger, inconséquent et hâbleur, il se révèle en fait solide et fidèle, Jakita Wagner parait insensible et froide, elle cache certaines informations et quelques failles. Quant à Elijah Snow, il semble avant tout misanthrope, éloigné de toute compassion et pourtant, il est moins cynique qu’il n’y parait. Ce personnage, dépassé en apparence par les événements, qui semble subir sa longue existence et errer sans but est en fait bien plus qu’un pauvre hère. Planetary est aussi la quête de soi et c’est ce qui guide Elijah Snow en même temps que la recherche des vérités des temps passés.

Car, en effet, Planetary joue sur la fibre complotiste en montrant des agences gouvernementales particulièrement cyniques qui jouent avec le feu en torturant et en multipliant les expériences sur des opposants politiques. Warren Ellis adore glisser des références politiques et il le fait de manière appuyée dans Planetary en dénonçant la chasse aux sorcières que l’Amérique a subi à l’époque du maccarthysme, les expériences nucléaires plus ou moins secrètes, le racisme ou le thatchérisme en Angleterre. Ellis montre aussi les limites et les dangers d’une science laissée aux mains d’apprentis sorciers. Un groupe de scientifiques fou construit un ordinateur qui donne naissance à une porte vers le Multivers mais ne sait pas quoi faire une fois cet exploit réalisé. Le progrès est-il synonyme de bien-être pour le genre humain ? Au vu des êtres hybrides, des mutants qui ne demandent qu’à se jeter dans notre monde pour décimer l’humanité, il est permis d’en douter !

Planetary est donc aussi un récit de science-fiction qui joue sur le phénomène des mutations génétiques induites par des manipulations scientifiques ou l’utilisation incontrôlée d’armes de destruction massive. Ellis met aussi en garde contre une intelligence artificielle qui crée certes un passage vers d’autres univers sans en mesurer le danger. L’auteur explore aussi la possibilité de l’existence de multiples dimensions ou des versions alternatives de personnages interfèrent avec notre monde. Le crossover avec Batman est intéressant pour cela puisque l’auteur et le dessinateur s’amusent à mettre leurs héros en scène à Gotham et à les confronter à de nombreuses versions du justicier passant de la version de Frank Miller à celle de Jim Aparo en passant par le Batman-Adam West. Si cette rencontre avec les avatars du chevalier noir est positive, tel n’est pas toujours le cas avec tous les êtres qui s’échappent du multivers.

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L’existence de multiples dimensions n’est pas une bonne nouvelle pour Warren Ellis puisqu’elle signifie avant tout une menace pour l’humanité : rien ne semble sortir de bien du choc des dimensions, il est avant tout synonyme de lutte voire de mort.

Pourtant, cette lutte inégale entre un multivers hostile, des agences et sociétés obscures qui manipulent le vivant et une équipe formée de nos trois héros ne semble pas vaine. Ainsi, alors que le chaos s’installe, l’espoir se réveille en même temps que la mémoire d’Elijah Snow.

Sur le plan graphique, John Cassaday régale les yeux du lecteur avec son style réaliste, sa précision dans le traitement de ses personnages, qui ont une classe folle dans leurs costumes. Les cases sont dynamiques et rendent parfaitement bien les atmosphères apocalyptiques, les moments ésotériques. La colorisation nous fait ressentir aussi bien la chaleur du désert que le froid engendré par Elijah Snow. Ses personnages torturés ou gouailleurs affrontent des créatures proprement effrayantes. En résumé, le duo Ellis / Cassaday fonctionne à la perfection. Le crossover avec The Autority dessiné par Phil Jimenez est aussi un pur régal.

Alors, convaincus ?

Ne connaissant pas du tout ce titre, je ne savais pas à quoi m’attendre et je suis réellement conquise à la fois par la densité des personnages principaux et des intrigues qui s’entremêlent. Des tas de questions se posent au fur et à mesure que la lecture avance : combien de complots, combien d’acteurs encore cachés, quels sont les véritables buts de Planetary, qui est véritablement Elijah Snow ? Il n’y a aucun temps mort dans Planetary, le lecteur est ballotté de quête en quête, de découvertes en découvertes et ne sait plus où donner de la tête.

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L’écriture de Warren Ellis, tourmentée, éminemment politique au sens noble du terme, d’un humour cynique doublé d’un amour sceptique pour l’humanité, est un vrai régal pour les lecteurs qui cherchent des comics qui les questionnent tout en les entraînant dans un récit dynamique. Ce titre m’a instinctivement fait penser à du Neil Gaiman sans que je ne puisse l’expliquer que par la qualité de l’écriture et l’ambiance générale qui se dégage de ce Planetary.

Ce premier volume se clôt avec des crossovers qui donnent une petite respiration à ce récit haletant mais nous laisse sur notre faim, on n’a qu’une seule envie, c’est de connaître la suite et d’en savoir plus sur cette étrange organisation qu’est Planetary et sur l’identité de l’élégant mais mystérieux Elijah Snow.

Enfin, l’édition d’Urban Comics est, comme à l’habitude, très soignée avec une très belle introduction d’Alan Moore, un chapitrage et une galerie de couvertures, le tout sur un papier brillant qui rend hommage au talent de John Cassaday.

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4 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. wildstorm dit :

    J’ai eu quasi le même ressenti que toi sauf peut-être pour le rapprochement Gaiman. Peut-être que la « froideur » ou le « cynisme » politique du thème m’avait trop aveuglé? Maintenant que tu l’évoques, je me pose des questions forcément… Un monument donc et un coup de coeur (pour Ellis par la même occasion) que j’avais découvert « seulement » l’année dernière (édition Panini). J’avais mis bien plus longtemps à le finir que toi 🙂 (au moins 6 mois). Cette belle édition Urban (comme tout comics, à manipuler pas trop souvent et avec soin. C’est d’autant vrai avec un pavé comme celui-ci et donc fragile – désolé, je n’ai pas pu m’empêcher de rajouter cette parenthèse, tu me connais^^-), dès qu’une bonne occasion se présente, je la reprendrais également volontiers pour l’admirer en vitrine^^…
    N’étant pas un grand fan de Cassaday (un peu déçus sur A. X-men / U. Avengers ou même Star wars de Aaron, seul « son » Planetary a réussi à me transporter graphiquement. Vivement l’édition d’Authority…

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    1. darkphoenix73 dit :

      Merci pour ton avis, c’est vrai que ce rapprochement avec Gaiman m’est inexplicable mais il m’est venu instinctivement, sans doute à cause d’un certaine poésie du texte (malgré quelques passages hardcore à la Ellis) et un personnage de Snow qui me fait un peu penser au Sandman, à la fois froid et bouillonnant, un type qui semble invincible mais qui est en fait assez vulnérable. Sur l’aspect éditorial : oui, c’est vrai que ce beau pavé est à manipuler avec précaution ! Et ce n’est pas facile vu son poids (attends d’avoir en main le volume « les archives de la Suicide Squad » qui est encore plus gros). Pour Cassaday, le seul truc, c’est qu’il y a peu de décors et ça peut laisser une impression de vide, j’aime assez les univers foisonnants où on peut partir en quête de petits détails dans tous les recoins. J’attends aussi Authority avec une très grande impatience !

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  2. OmacSpyder dit :

    Un titre qui méritait bien une belle sortie chez Urban et donc un bon article sur ce blog! Je suis surpris de découvrir ta découverte récente de ce titre qui est une série d’archéologie et donc, indirectement, qui fouille des archives a ciel ouvert!
    Et c’est là le point fort de Planetary: une exploration des histoires de comics comme avec les Quatre et de SF avec les monstres japonais et les fantômes chinois. Et nous plongeons alors dans une autre dimension, celle d’un méta-propos: une série comic/SF sur les comics/SF. Une mise en abîme où les personnages nous emportent pour retrouver les pièces d’un puzzle mondial politique et personnel a la fois.
    Les trois protagonistes sont fabuleux. L’inertie (le froid), l’assurance (la force et l’action), la perception (la détection des ondes multiples). Et cette force triple nous embarqué pour un voyage somptueux et planetaire…
    Merci pour ce billet sur une série qui vaut plusieurs détours…

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    1. darkphoenix73 dit :

      Merci pour ta lecture attentive ! Pour expliquer ma méconnaissance du sujet et de nombreux autres, je dois un peu raconter ma vie de lectrice de comics : j’ai commencé à lire des comics à l’âge de 6 ans au début des années 80 et j’en ai lu intensément jusqu’au milieu des années 1990. Le seul problème est que j’habitais un petit village où le bureau de tabac ne vendait que les publications Lug. J’ai donc été nourrie aux X-Men et à Spider-Man exclusivement pendant très longtemps. Dans les années 1990, la vague Liefeld et mes études m’ont détournée des comics. Je n’y suis revenue que très récemment dans les années 2010. J’ai donc loupé des comics essentiels et il me manque des pans entiers que je découvre seulement maintenant :-). C’est sûr que Planetary est un très bon sujet pour une archiviste ! Je n’ai pas développé assez ce que tu soulignes sur le méta-propos et la profondeur du sujet, j’attends le tome 2 pour voir où tout cela va nous mener et je pense qu’il faut en effet lire et relire Planetary qui offre des ressources cachées au primo lecteur.

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