[Keep comics alive] Les débuts d’Image comics : Stormwatch (tome 1)

Dans le cadre de mes chroniques sur les débuts d’Image comics, j’arrive à cette série au départ mal distribuée en France. En effet, lors de la première publication, je n’achetais pas cette série pour elle-même mais dans le cadre de la revue Nova puis j’ai emprunté les deux recueils publiés chez Urban pour en connaître un peu plus en prévision d’un podcast des GG comics History. Stormwatch est-il un simple brouillon de Planetary, série que j’adore ?

Une petite présentation

L’ensemble de ces épisodes ont été scénarisés par Warren Ellis (WildstormShipwreck). Tom Raney (X-MenOutsiders) se charge de l’essentiel des dessins. Cet article concernera les épisodes 38 à 46 de la série Stormwatch publiés par Image Comics aux États-Unis en 1996 et 1997 puis par Semic dans les revues Nova 228 à 233 en 1997 et 1998 puis dans Wildstorm 1 à 6 en 2001. Urban a réédité ces épisodes en le premier tome avec The Authority : les années Stormwatch.

Stormwatch est une équipe de super-héros au service de l’ONU. Leurs pouvoirs ne sont pas d’origine extraterrestre mais liés au passage d’une comète qui a réveillé des gènes chez certains humains, les ensemençant. Ils ont la charge d’intervenir pour lutter contre des groupes terroristes, des guerres ou des attaques de super vilains ou d’extraterrestres.

Ce comics a-t-il le power ?

Dans le premier épisode, Weatherman, chef de Stormwatch, opère une reconfiguration de l’équipe après un échec militaire ayant entraîné la mort de Flashpoint, héros détesté du reste de l’équipe. Mais pour le leader, il s’agit surtout d’une méprise politique. Post-hippie, Weatherman refuse le rôle d’observateur et la naïveté de l’action pour l’amour mais il veut transformer le monde en s’attaquant aux causes et pas uniquement aux effets. Sa froideur et sa brusquerie sont au départ très drôles. De nombreux personnages sont virés pour resserrer autour d’un petit groupe. Union est remercié sans ménagement (Ellis se moque-t-il de cette copie de Superman ?). Weatherman, comme un PDG, réorganise ses équipes. Il vire un couple et rétrograde Bataillon le plaçant comme formateur car il est en relation avec Synergie qui revient sur le terrain. Winter et Fahrenheit sont promus chef de groupe. Une nouvelle, Jenny Black devient immédiatement chef d’équipe. Avec cette réorganisation, Stormwatch change de niveau : Jenny, pourtant bourré dès le petit déjeuner, écrase très vite Bataillon. J’y vois un parallèle avec Ellis qui donne un coup pied dans le passé de la série.

Ellis construit ensuite des épisodes centrés sur un nouveau personnage : Christine Trelane, Jack Hawksmoor puis Jenny Sparks. J’ai au départ cru que cette série théorique n’arrivait pas à créer des personnages incarnés mais, à la deuxième lecture, les survivants de cette première équipe sont au contraire très intéressants. Fuji est une entité plasmique radioactive dont les pouvoirs sont liés à Hiroshima. C’est avec ces épisodes que j’ai découvert et adoré Hellstrike, un flic irlandais alcoolique et bougon qui a des pouvoir ressemblant à la Torche des FF mais avec des flammes vertes. Le scénariste crée également des personnages très intéressants. Jack Hawksmoor vit en symbiose avec la ville. Enlevé et modifié par des extraterrestres, il est devenu une créature urbaine transformant la pollution en nutriments mais tombe malade hors des villes. Il se promène comme Spider-Man mais possède le talent de précognition et de psychométrie. Il peut lire sur les vitres et veut soigner les villes des éléments impurs. Habillé en costume, Raneylui dessine de jolis pieds intégrant une semelle. Avec Jenny Sparks, le scénariste apporte un élément très anglais. Cette héroïne est une anticonformiste désabusée et cynique mais très attachante. Je suis moins fan de Rose Tatoo, la tueuse croisée dans DV8. Cependant, contrairement à l’époque, les héroïnes très présentes. Inspiré par les X-Men, Ellis reprend la tradition de Claremont en mêlant vie d’équipe, vie personnelle et action en particulier par le personnage de Bataillon, frustré de son nouveau rôle. Comme la série sur les mutants, l’épisode 46 est une pause où les super-héros et héroïnes échangent entre eux permettant ainsi au lecteur de découvrir leur vie privée. Winter propose un moyen typiquement anglais de sociabiliser : une tournée des bars mais ici ce sont tous des lieux les plus étranges : Le dernier coup est dans un centre de test nucléaires souterrains à visée religieuse… Je n’ai pas si surpris car le scénariste adore placer les pubs dans ses comics. Il invente le Clark, un bar des super-héros. On y croise Tao et Mister Majestic des WildCATS. Les blagues sont bien plus salaces que les X-Men quand Hellstrike explique qu’il peut faire durcir et étendre certaines parties de son corps.

Weatherman de Stormwatch

Tous les thèmes développés passent par ces personnages. Chaque récit se clôt en un épisode atour d’un thème et d’un genre différent. En recueil, c’était un peu lourd mais c’est très agréable en lisant par épisode. Il y a aussi un fil conducteur sur la guerre. La reconfiguration de Stormwatch est liée à la mutation des conflits dans un monde d’après la guerre froide. Weatherman propose trois équipes : Prime, l’équipe principale devant lutter contre les surhumains illustre les guerres ouvertes. Black pour l’infiltration secrète montre les conflits urbains et de basse intensité. Red chargé de la dissuasion et la persuasion représente la guerre souterraine des agences secrètes. Politiquement, Ellis va très loin en montrant un État souvent défaillant. Dans l’épisode 38, des espions américains nationalistes ont tué Undertown, un ancien membre de Stormwatch et le scénariste en profite pour défendre le rôle de l’O.N.U. et critiquer des républicains isolationnistes. Mais en même temps, il présente au début un conseil secret de l’O.N.U. très complotiste – des ombres dans le noir entourant Weatherman comme un tribunal. Il joue sur la frontière entre l’imaginaire et le réel ne montrant pas le visage du président des États-Unis.

Stormwatch est aussi une bd à clés – un récit de super-héros sur les super-héros. Le scénariste démarre son premier épisode par une réflexion sur le concept du surhomme. Un tueur en Allemagne créé par un médecin raciste allemand fait des citations d’Ainsi parlait Zathoustra de Nietzsche. Ce fou à un visage où la peau ayant disparu laisse apparaître le crâne et devient ainsi impersonnel. Ce tueur se surnommait lui-même Père mais il est rapidement balayé pour montrer la puissance de l’équipe. Sur une île terroriste, des super-héros sont nés par mutations génétiques puis ils organisent des attentats qui créent des monstres et non pas des héros. Mais Weatherman ne fait pas mieux car il est prêt à soutirer l’information dans le cerveau d’un agent des États-Unis. La violence est en partie désamorcée par l’humour car c’est un chirurgien bourré qui opère. L’attentat a été commandité par l’État terroriste Gamorra. En représailles, Weatherman envoie l’équipe Red détruire une usine chimique et Rose est chargée de tuer 233 personnes. Il fait d’elle une machine de guerre. Au début, certaines héroïnes sont utopistes. Fahrenheit représente l’interventionnisme des grandes puissances. Elle est rentrée dans l’équipe car, venant d’un pays sûr, elle voulait agir ailleurs. Venant d’un pays en guerre, une héroïne kenyane s’est engagée pour montrer l’importance des règles. Mais, rapidement, le (super-)héroïsme est au minimum à questionner. Jenny est une héroïne retirée qui noie son trauma dans l’alcool, sans succès. Cette puissance des personnages féminins dans le comics rend encore plus scandaleux la manière dont le scénariste a traité certaines femmes dans la vie réelle. Bataillon remet en cause, en secret, les actions de Weatherman alors que sa campagne pense qu’il faut agir plutôt que de débattre. L’épisode 40 dénonce les violences policières par des agents réactionnaires mais aussi le paradoxe d’un super-héros justicier qui lutte contre le crime par violence (est-ce un parallèle avec Batman ou le Punisher ?). En effet, à part Gamorra, cité imaginaire, le danger vient de l’intérieur. Stormwatch mène une enquête sur la police de Lincoln en lien avec la commission des droits de l’Homme. Les forces de l’ordre poussent des Noirs à quitter un quartier car leur présence fait baisser l’immobilier. Ensuite, ils détruisent la voiture d’un homme qui a porté plainte contre un collègue. Dans cette ville, on trouve les mêmes pratiques que la police de New-York mais d’une manière encore plus ouvertement réactionnaire. Ellis dénonce ainsi la violence policière à NY mais sans se créer de problèmes. Mais, il termine subtilement en dénonçant l’emprisonnement arbitraire des policiers par Stormwatch. Dans l’épisode 45, Bataillon est en visite familiale à Constitution (en lien avec le texte de loi fondateur des États-Unis) dans l’Alabama (tristement connu pour les lynchages du Klu Klux Klan). Une milice libertarienne et raciste attaque un bâtiment fédéral. Certaines paroles de Bataillon sonnent étrangement amères aux yeux d’un contemporain de Trump. Hélas non, ces groupes ne font pas partie du passé car, si leurs idées bêtement racistes en font des idiots, ces milices existent encore et sont même plus influentes qu’à l’époque. Même si la série est très anti-américaine, le scénariste ne se contente pas de critiquer un pays. Une héroïne tibétaine permet de contester l’action de la Chine. L’équipe intervient dans le monde entier comme en Serbie dans l’épisode 47, un point chaud du globe à l’époque et l’Europe de l’Est est souvent le lieu de la magie noire dans les comics. 

L’épisode 41 porte sur le fantasme de la destruction et la peur du nucléaire au Japon. C’est aussi l’occasion pour le scénariste d’écrire un film catastrophe. Le héros Fuji sert d’introducteur pour faire comprendre au lecteur le nationalisme japonais – dont l’auteur Mishima très présent chez Ellis car on le retrouve dans Planetary. Le terrorisme revient régulièrement : Kodô, groupe apocalyptique qui a créé des triplés siamois télékinésistes. J’y vois un lien avec la secte Aum ayant organisé un attentat au gaz sarin dans le métro un an avant. Le gourou pense que la bombe atomique de Nagasaki a été le signe de l’apocalypse apparaissant dans un livre traditionnel japonais. Mais ce gourou a menti ses fidèles pour réunir l’argent nécessaire car, pour lui, toutes les religions sont à usage personnel. En fait, ce projet millénariste cache un projet politique : pousser l’O.N.U. à envoyer Stormwatch et ainsi créer une vague nationaliste pour réarmer le Japon contre cet interventionnisme étranger. C’est un échec car c’est le super-héros japonais qui tue le leader. 

L’épisode 43 est une enquête policière : à New York, un homme est tué à la hache puis le meurtrier a placé des drapeaux américains dans tout l’appartement. Le coupable est le fils caché d’un président né fou en raison de la syphillis congénitale. Ce président est sans doute Kennedy : « président le plus aimé » selon un dialogue. Cela montre combien pour Ellis la politique est pourrie. Ce fils est aussi une parabole de l’Amérique qui a basculé dans la folie – à la télévision, on parle du maire réactionnaire de New York, Giuliani. Ces pages sont un bijou de rythme et le texte ajoute une étrangeté : une victime a dans la bouche une phrase inspirée de Kennedy (« Ich bin ein New Yorker ») et une agent des services secrets présidentiels a fait une opération chirurgicale pour ressembler à Marylin Monroe. Elle s’effondre en voyant le sexe de Jack. On ne voit que sa réaction et non pas l’implant extraterrestre de Jack.

L’épisode 44 est un voyage dans les comics par une biographie en bande-dessinée de Jenny Sparks. Ces pages racontent seulement sa vie par la bd mais les différents chapitres correspondent à des périodes de l’histoire de ce médium. Les premières pages sont l’âge des strips de science-fiction délirants puis de récit de super-héros dans les années 20. Ellis connaît très bien cette histoire car il montre que les premiers super-héros étaient très à gauche. Les années 40 sont un hommage au Spirit d’Eisner. Je suis plus perdu pour les années 50. Ce British Space group est-il les prémisses des comics anglais ? Contrairement à ces comics anciens Jenny est une femme indépendante : elle libère un homme qui ose lui demander de coucher avec elle. Dans les années 60, Jenny veut écrire sa biographie dans une case inspiré de Robert Crumb et du comics underground autobiographique mais, quand elle rejoint une équipe, une case copie également la couverture de l’épisode 4 des Avengers par Jack Kirby. Ce rêve collectif s’effondre au festival d’Altamont qui a tourné en désastre, marquant la fin du Flower Power. Le scénariste distille ses passions dans les épisodes. Jenny se sent sale quand elle voyage à cause d’une station radio de country. Il fait une allusion à l’hôtel Chelsea et à la mort de la petite amie de Sid Vicious. Après les années 80, Jenny adopte un ton de plus en plus désabusé et quitte le super-héroïsme car l’époque était trop dure pour elle. C’est une critique de la violence gratuite du « Grim & Gritty ». Mais le scénariste ne verse pas dans le simple hommage. Il déconstruit aussi l’histoire en montrant ce qui était caché dans les comics : la misogynie dans les années 30, le racisme contre les noirs dans les années 40. Cet épisode est un tour de force qui pose beaucoup de questions en ouvrant à de nombreuses interprétations. Quand Jenny est allée dormir après les années 70 pour ne se réveiller qu’en 1982, est-ce une critique du manque de créativité des années 70 ? Jenny découvre que les héros des années 60 sont stériles. Est-ce un signe que le genre n’a pas d’avenir ? Mais, Bataillon réussit à faire sourire Jenny. Est-ce la preuve qu’il reste de l’espoir et donc de la créativité dans les comics ?

Tom Raney joue avec les comics

On sent que le scénariste ajuste progressivement ses outils avec des épisodes de mieux en mieux construits. L’épisode 45 est à la fois un très beau récit d’un héros noir luttant contre le racisme mais le réel est complexe : Bataillon gagne mais son oncle doit quitter la ville et un homme politique dépose un projet conforme aux projets des miliciens (empêcher l’ONU d’intervenir à l’intérieur des États-Unis).

J’ai été heureux de retrouver le dessin magnifique de Tom Raney que j’avais aimé sur les X-Men. Une bombe mutagène lui donne l’occasion d’images gore de changement corporel : une masse mouvante de plusieurs corps dégouline d’un bar, une racine sort du cerveau d’une femme. La mise en page est simple mais variée. Par contre, les visages changent souvent selon les épisodes. Dans l’épisode 44, Tom Raney assure en se fondant complètement dans les différents styles à la fois par le dessin, la mise en page et même la colorisationPete Woods plus épurée est proche du cartoon. Le dessin de Michael Ryan est un mélange courant à l’époque de cartoon et de comics. J’ai admiré les pleines pages de Jim Lee dans l’épisode 47 qui n’apporte rien au récit comme s’il avait été créé spécialement pour lui laisser le temps.

Alors, verdict ?

A la première lecture, Stormwatch n’était pas pour moi le meilleur travail de Warren Ellis, le trouvant encore assez sage. Mais j’ai changé d’avis à la relecture. Ellis multiplie les citations textuelles – NietzscheMishima. J’ai adoré voir un scénariste découvrir l’étendue de ses libertés dans les comics et poussant de plus en plus loin ses limites. Il joue avec les genres et propose une réflexion sur l’héroïsme mais aussi de l’action, des personnages forts et de l’humour. Tom Raney impressionne par son talent de caméléon capable de prendre le style des différentes périodes des comics et ses clins d’œil : dans un bar, on croise Tank Girl, la Créature du marais du cinéma, Alice Cooper, Violator de Spawn…. 

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