[review] Black Summer, No Hero, Supergod, la trilogie

Warren Ellis fait partie à mes yeux des auteurs les plus percutants et on ne ressort jamais indemne d’une lecture d’un de ses titres. Nous avons d’ailleurs déjà chroniqué quelques uns comme Planetary, James Bond ou The Wildstorm qui ne nous ont pas laissés indifférents, loin de là. Avec l’édition en intégrale de la trilogie formée par Black Summer, No Hero et Supergod, c’est un beau volume et un ensemble cohérent que nous propose l’éditeur Hi Comics.

Un résumé pour la route

Trilogie_Ellis_La trilogie réunie dans ce volume est sortie aux Etats-Unis entre 2008 et 2011. Le scénario est l’oeuvre de Warren Ellis tandis que les dessins sont dus à Juan José Ryp pour Black Summer et No Hero et à Garrie Gastonny pour Supergod. Les trois récits étaient parus en France chez Milady et ressortent en 2018 sous le label Hi Comics en intégrale.

Alors que le président des Etats-Unis s’apprête à intervenir lors d’une conférence de presse, il est sauvagement assassiné par John Horus, un super-héros appartenant au groupe des Sept Armes, dont la création fut financée par le gouvernement. Horus veut purger l’Amérique de ses démons et mettre fin aux dérives politiciennes, est-ce le meilleur moyen d’y parvenir ?

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

L »intégrale présentée ici regroupe trois récits majeurs de Warren Ellis qui permettent de revisiter le mythe des super-héros de manière frontale et violente. Les trois histoires sont sans lien direct l’une avec l’autre et peuvent être lues de manière complètement indépendante. Toutefois, elles font l’objet de thématiques communes ce qui justifie totalement de les lire les unes à la suite des autres.

Black_Summer_1Dans Black Summer, Warren Ellis bouscule son lecteur dès les premières pages. Il présente un héros déchu, unijambiste et alcoolique, Tom Noir, un individu désespéré et détruit par la perte d’un être cher. Contrairement aux personnages classiques qui se transcendent après la mort de leurs proches et deviennent des héros comme Spider-Man ou Batman, Tom Noir est littéralement anéanti et met fin à ses activités. Sa lutte pour le bien ou ce qu’il croyait être juste lui a coûté l’être aimé, un jambe et ses illusions. On a affaire ici à un être souffrant qui rappelle un peu le Daredevil de Miller en plus tragique encore. Warren Ellis parsème son récit de flash-back qui permettent d’en savoir un peu plus sur la création des Sept Armes sans toutefois tout révéler de ses personnages : on sait que le gouvernement a financé la création d’une équipe de surhommes mais sans connaître véritablement les motivations profondes des volontaires ayant participé au projet. Le scénariste dévoile peu à peu ses protagonistes mais ne fournit pas d’origine story à son lecteur qui sait très peu de choses sur les personnages dotés de super-pouvoirs qu’on ne peut réellement qualifier de héros.

En effet, l’un d’entre eux, John Horus a assassiné le président des Etats-Unis et son équipe devenant ainsi un criminel aux yeux des hommes. Pourtant, Horus justifie son geste devant les caméras du monde entier et se présente dans un costume immaculé mais souillé par le sang de ses victimes. Warren Ellis fait référence à des événements réels comme le 11 septembre et met indirectement en cause George W. Bush à travers son récit. John Horus est le porte-parole des accusations du scénariste : l’administration américaine n’a rien fait pour stopper la catastrophe qui s’annonçait et est, pour Ellis, responsable des catastrophes du monde contemporain. Aucun super-héros ne peut lutter contre le mensonge et les turpitudes d’un monde politique corrompu, il n’est pas fait pour ça. Ellis démontre l’inutilité de la figure du héros face à une menace aussi sournoise que le cynisme politique, menace à laquelle le super-héros n’est pas préparé à faire face. Si Batman peut affronter le Joker, si les Avengers peuvent défier Thanos, ils ne forment aucun rempart entre le citoyen et un monde politique prêt à sacrifier ses compatriotes à ses intérêts propres.

Tom Noir représente sans doute le super-héros tel que nous le connaissons, un homme bon, prêt à tous les sacrifices, un homme de devoir. Les autres membres de l’équipe ont des motivations diverses mais ne savent comment se situer face au dilemme posé par les actes de John Horus. Ce dernier personnage est sans doute le plus entier, le plus pur, celui qui n’accepte pas les compromissions. Ellis, à travers John Horus, pose les questions fondamentales qui parcourent notre monde contemporain : l’étranger est-il l’ennemi ou celui-ci n’est-il pas plutôt nos gouvernants ? Qui servons-nous et pourquoi ? Qui est le plus criminel dans cette histoire ?

Comme dans tout récit de Warren Ellis, on referme Black Summer avec davantage de questions que de réponses. Grapiquement, le titre est magnifiquement servi par l’univers foisonnant de Juan José Ryp dont je suis totalement fan. J’aime ses personnages boudeurs ou hallucinés et ses pages d’action explosives et fulgurantes qui soutiennent avec force l’histoire percutante d’Ellis dont on ne ressort pas indemne.

Il en va d’ailleurs de même avec No Hero, le deuxième opus de cette trilogie. Le récit démarre en 1966 alors qu’un nouveau type d’humain fait son apparition, un groupe qui a acquis des pouvoirs grâce à des produits chimiques et aux drogues. Ils appartiennent à un groupe nommé la Front Line. L’histoire se poursuit en 2011 tandis que les membres de ce groupe se font dégommer les uns après les autres. Lassé de ne pouvoir rien faire pour enrayer le crime, le jeune Joshua Carver décide de rendre la justice et se bat seul contre les criminels. C’est alors qu’il est repéré par le leader de la Front Line, Carrick Masterson qui lui propose de le changer en héros.

No_Hero_1

Dans ce récit, Warren Ellis met en pièces les illusions de son personnage : Joshua semble pur, il a soif de justice et il est prêt à tout sacrifier à son idéal. Mais être un héros, est-ce si simple ? La réalité est parfois terrible lorsque les voiles de l’illusion se lèvent. Joshua se voit exaucé mais à quel prix ? Et surtout pourquoi ? Avec No Hero, Ellis montre combien le passage à l’âge adulte peut être douloureux, combien la réalité détruit peu à peu le monde que l’adolescent tentait de se construire. Les masques tombent littéralement et Joshua devient le symbole d’un monde adulte castrateur et manipulateur. Là encore, le dessin de Juan José Ryp accentue l’aspect dramatique du récit avec des pages sanglantes, foisonnantes et toujours ces gros plans sur des visages torturés au possible. C’est parfois oppressant, parfois effrayant mais toujours grandiose.

Mais, au delà de cette métaphore du passage à l’âge adulte, Warren Ellis propose encore une fois une violente critique de la politique américaine et de ses opérations extérieures qui sont plus nuisibles que profitables. Il cite la crise des otages en Iran ou encore Ben Laden et dénonce une course effrénée au profit et à l’hégémonie sous des oripeaux héroïques. Une belle leçon de géopolitique et de cynisme en quelque sorte d’autant qu’Ellis tire tellement de ficelles qu’on ne sait plus qui manipule qui à la fin. La terrible conclusion du récit nous ramène encore au traumatisme du 11 septembre et nous permet, bien des années plus tard de nous interroger autrement et de revisiter ces événements tragiquement fondateurs d’un XXIe siècle dangereusement instable.

Supergod_1Supergod se déroule, quant à lui, à Londres. Le récit s’ouvre sur une contrée dévastée, une vision apocalyptique. Calmement, Simon Reddin, un scientifique retrace la genèse des événements afin d’en conserver la trace dans les archives. Dans ce titre, Warren Ellis fait à la fois le procès des religions et surtout du besoin qu’à l’Homme de croire en une divinité quitte à devoir la créer lui-même. C’est ce qui se produit ici : les humains ont créé des divinités à l’aide de la science mais ces dernières échappent à leurs créateurs et répandent la mort sur toute la planète. Evidemment, ces divinités sont animées d’intentions pures : celles de rendre le monde meilleur. Mais lorsque Krishna prend vie et qu’il extermine 90 % de la population pour faire de l’Inde un paradis, on peut s’interroger sur le résultat d’une motivation altruiste à l’origine. Ellis permet aussi de poser la question de l’Intelligence Artificielle à laquelle on demande de résoudre un problème humain mais qui trouve une solution rationnelle et froide.

Warren Ellis s’en prend ainsi à deux types de divinités : la science qui devrait pallier tous les manquements humains et permettre à l’Homme de durer à n’importe quel prix, fusse-ce celui d’un véritable génocide, la religion qui mène l’être humain à l’aveuglement et au fanatisme et le nationalisme qui pousse les pays à la course à l’armement et, in fine, à l’autodestruction. Le récit d’Ellis est beau, mélancolique et désabusé, empli d’hommages aux mythologies du monde entier, y compris à l’univers de Lovecraft. Visuellement, le style de Garrie Gastonny est beaucoup plus épuré que celui de Juan José Ryp et donne un aspect moins brutal à l’histoire malgré son ton sombre et pessimiste.

Alors, convaincus ?

La trilogie présentée ici est un véritable pamphlet contre la bêtise, contre le cynisme et la facilité. Warren Ellis soulève le tapis et dévoile les turpitudes de nos sociétés contemporaines, prompte à exalter des héros, à mettre en avant des figures à suivre, des modèles pour cacher des manœuvres bien moins altruistes. En mettant son lecteur face à une violence visuelle et textuelle brute et directe, il le force à s’arracher quelques instants à son insouciance et son égoïsme pour lui en montrer les conséquences. Lorsqu’on referme ce volume, on sait bien à quoi peuvent mener l’inconséquence : la destruction massive… dont acte.

Vous l’aurez compris, si vous cherchez une oeuvre légère, ce n’est pas en lisant ce beau volume des éditions Hi Comics que vous la trouverez. Par contre, si vous voulez vous prendre en pleine face un titre que vous n’oublierez pas de sitôt, je vous conseille vivement cet achat.

Sonia D.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s