[interview] Mark Waid, le très grand scénariste s’engage

Nous avons eu la chance d’être invités à la présentation de la première collection de comics des Humanoïdes associés en compagnie de plusieurs sites : Comicsblog, lescomics.fr, Sanctuary.fr, Watchtower comics et Indées les bulles. Ce moment a été aussi l’occasion unique de rencontrer le très grand scénariste, Mark Waid. J’ai même pu profiter le lendemain d’une interview privée avec le grand scénariste.

 

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Fabrice Giger : Je préside aux destinées des Humanoïdes Associés depuis une trentaine d’années avec une passion récurrente, une volonté de jeter des ponts entre les médias en particulier avec le monde du comic book. Il n’y a une chose que l’on n’avait pas faite : des périodiques. 

 

Mark Waid : Aux États-Unis, l’économie de la bande dessinée ne repose pas tellement sur les albums mais sur les périodiques. Je pensais aussi que la clef était les périodiques plutôt que les albums. Nous produisons des revues par épisode qui peuvent aussi se tenir dans un recueil.

J’ai voulu créer différents livres avec des liens entre eux. Il n’y a pas de rencontre entre les personnages mais le même moment déclencheur. La Terre réagit aux problèmes et donne des pouvoirs à des individus. L’idée était aussi de parler du monde contemporain. Ignited, le vaisseau amiral, parle d’un sujet important : l’épidémie des meurtres de masse dans les écoles. Des étudiants ayant subi une de ces attaques développent des super pouvoirs qui leur permet de répondre à la N.R.A. (un lobby pro-arme) et aux ultraconservateurs qui veulent plus d’armes dans les écoles. Les autres titres (Strangeland et Omni) sont aussi des titres engagés politiquement.

On parle de sujets qu’aucun comics n’évoque car la plupart des maisons d’éditions appartiennent à des grands groupes comme Disney ou Warner. Ces grandes compagnies sont obligées d’être consensuelles et d’éviter les sujets politiques tendus. Je dis souvent que changer la société chez Marvel ou D.C. c’est comme faire virer de bord un cuirassé avec un bateau à vapeur. J’ai toujours eu une conscience politique dans mon travail et dans ma vie. Travailler avec les Humanos me donne la chance de mettre en avant des œuvres avec du sens. Ce sont celles dont on se souvient car elles vous touchent au-delà de l’intrigue et des personnages.

 

Lescomics.fr : Quel est votre premier souvenir des Humanos ?

Mark Waid : Les livres les plus anciens que j’ai vus sont ceux de Moebius quand j’étais bien plus jeune. Son travail a été ma porte d’entrée dans l’univers des Humanos. C’est un éditeur que la plupart des créateurs connaissent et respectent.

 

Sanctuary.fr : Quel est votre rôle dans les Humanos ?

Mark Waid : Dans H1, j’ai fait un peu de tout. A chaque étape de production, je coordonne en partenariat avec John Cassaday les propositions, le script, les crayonnés, les couleurs, le lettrage mais je vais continuer à écrire. Le boulot de consultant est fascinant car il me force à regarder mon travail avec une autre perspective. J’adore travailler avec des jeunes talents ou enseigner car cela m’oblige à expliciter ce que je fais d’instinct et à y réfléchir d’une manière différente. Cela vous fait aussi réaliser que vous aviez bien plus de choses à dire que vous ne pensiez. Un des secrets en tant que scénariste est de regarder ta boîte à outils et de temps en temps en sortir la moitié, qu’ils fonctionnent ou non et de remplacer par de nouvelles choses.

 

Thomas (Comics have the Power) : En tant que directeur artistique, est-ce que vous choisissez les artistes ou vous recevez des projets ?

Mark Waid : Les deux. Pour les nouveaux projets, on prend ce qui arrive. Parfois un dessinateur est associé à un projet et parfois non. Je préfère la deuxième solution car cela me déçoit quand le dessin n’est pas au niveau et que l’on doit rejeter le projet. Pour les projets déjà existants comme H1, John Cassaday et moi-même on recherche de nouveaux talents qui seront les plus adaptés au projet en lien avec les éditeurs. Il y a différents moyens. Regarder les webcomics intéressants, les petits éditeurs mais aussi le bouche-à-oreille. La personne qui écrit le deuxième arc d’Omni du est une scénariste de télé qui est amie avec C.B. Cebulski (directeur artistique chez Marvel). Sous la suggestion de C.B., elle nous a envoyé un script. On a adoré sa manière d’écrire et elle est venue à bord.

Lescomics.fr : Sur Ignited, quelles ont été vos relations avec un jeune scénariste comme Kwanza Osajyefo et avec Phil Briones ?

Mark Waid : Quand les Humanoïdes m’ont demandé d’écrire, j’ai spécifiquement demandé à être associé avec des auteurs différents de moi pour être plus authentique et intègre vis-à-vis de ma démarche. Je ne connaissais pas Phil Briones à l’époque. On cherchait quelqu’un qui puise bien servir le scénario. Je connaissais Kwanza par son titre paru en indépendant Black qui imagine les États-Unis où seuls les Noirs ont un super pouvoir.

Comics have the Power : Comment faites-vous pour mener autant projets ?

Mark Waid : Je n’ai pas beaucoup de vie personnelle. Je ne sais pas faire autrement depuis 35 ans.

 

Comicsblog : Quelle est la différence éditoriale et créative entre H1 et les graphic novel ?

 

Mark Waid  : Ignited, Strangeland et Omni ont leur propre truc dans H1 que nous préférons appeler Humanity First (l’humanité en premier) car nous voulons que chaque livre mette l’humain au centre. Meyer ou Big Country sont des albums avec un état d’esprit plus européen.

Comicsblog : Est-ce une volonté de s’émanciper du direct market pour aller en dehors des comicshop ?

 

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Mark Waid : On a déjà un grand succès sur le marché des livres mais ce marché ne s’intéresse pas aux singles trop fragiles. La tendance du marché de passer de single (épisodes vendus en comicshop) vers les albums est lente mais elle se fait. Meyer ou Big Country sortent directement en album. Cette année pour la première fois on a vendu plus d’albums et de comics en librairie qu’en comicshop mais du point du vue du commerce on ne peut abandonner le marché des comicshop. Ces boutiques dépendent toujours désespérément leur ration mensuelle de cash toutes les semaines. C’est pour cela qu’ils commandent toujours plus d’épisodes que d’album. Un single coûte peu et représente un risque faible pour un propriétaire de comicshop.

 

Comics have the Power : Ce changement économique affecte-t-il l’aspect artistique des comics ?

 

Mark Waid : Oui dans un sens positif car cela donne de nouvelles voix à des créateurs qui ne se seraient pas vendus maintenant que les libraires s’ouvrent au comics.

 

Sanctuary.fr : Est-ce que l’on va voir plus de sujets mondiaux ou plus spécifiquement américains ?

 

Mark Waid : Un des objectifs est d’établir des ponts entre les comics américains et la bd européenne. Évidemment, on part des États-Unis car c’est là que les livres sont écrits mais avec Omni on s’ouvre car les problèmes actuels sont mondiaux : le terrorisme, le manque d’eau, la surpopulation.

 

Sanctuary.fr : Cette collection est-elle aussi un pont pour les artistes franco-belges vers les comics ?

 

Mark Waid : Tout ce qui nous importe, c’est d’être bons et capables de raconter une histoire. C’est plus dur pour les auteurs car ils doivent écrire en anglais mais pour les dessinateurs absolument. Une des choses dont je suis fier pour l’instant c’est d’avoir engagé deux créateurs qui ne sont pas des hommes blancs : Strangeland est écrit par une femme transgenre et dessiné par une indienne, Omni est écrit et dessiné par des femmes. Ce n’est pas de la démagogie mais on est vraiment intéressés par d’autres voix. J’ai faim d’apprendre et de découvrir l’expérience d’autres personnes sinon je ne peux avancer en tant qu’auteur.

 

Watchtower comics : Vous partez d’un problème très contemporain mais est-ce que vous vous donnez des limites sur l’aspect super-héros ?

 

Mark Waid : Je ne les vois pas vraiment comme des super héros car ils n’ont pas de costume, de capes… Ils n’affrontent pas de super-vilain. Ils ont des pouvoirs mais le plus dur est de trouver l’ennemi pour agir physiquement. Que faire d’un super pouvoir contre le port d’arme ? Avec ces livres on reprend les bases des super-héros (les pouvoirs et les problèmes sociaux) et on les marie avec une manière européenne de raconter des histoires.

 

Comics have the Power : Ignited commence par une critique de la théorie du complot. Que pensez-vous de cette situation ?

 

Mark Waid : Pour être honnête, l’idée de départ est venue d’un petit groupe d’auteurs puis je les rejoints. Ce personnage est basé sur Alex Jones qui est très populaire dans les milieux conservateurs aux États-Unis et reprend ce genre de folles théories.

 

Comics have the Power : Dans Ignited, vous montrez également que la peur est un moyen de contrôle de la société et de restreindre les libertés ?

 

Mark Waid : Le problème des armes dans les écoles ne se résoudra pas avec plus d’armes dans les écoles. Aux États-Unis, l’équilibre entre liberté et sécurité est une tension constante. Je me place du côté des libertés mais des amis parfois proches pensent qu’il faudrait plus d’armes.

 

Comics have the Power : Avec Ignited, est-ce un moyen de poursuivre votre travail sur les super-héros commencé dans Kingdom Come ? Vous êtes bien plus positif que des auteurs comme Alan Moore.

 

Mark Waid : Personnellement, je ne suis pas cynique. C’est trop facile et pauvre. Cela n’a rien à voir avec Watchmen qui est une grande œuvre mais ce n’est pas son point de vue. Tous ces héros viennent des super-héros classiques et ce sont des symboles de justice et du progrès social. Cet aspect fait partie de l’ADN des super-héros et l’enlever c’est desservir le genre. Ce que j’ai appris enfant dans ces livres et que je continue à croire fermement, c’est que si vous avez les moyens d’aider les autres et de changer la société, vous avez la responsabilité de le faire.

 

Lescomics.fr : Est-ce que l’évolution politique des États-Unis vous motive encore plus que dans les années 2000 ?

 

Mark Waid : Il est plus facile d’écrire des comics quand les Républicains sont au pouvoir. Si vous êtes un héros, vous voulez frapper vers le haut et non vers le bas. Avec les Républicains c’est plus facile. Pendant les trois dernières années, je ne regardais les infos le matin que pour voir tout ce qui allait mal mais, depuis deux semaines je peux me lever et être excité par ce qui va se passer. On sent un reflux. Comme le terreau change, forcément nos bd vont s’adapter.

 

Comics have the Power : Aux États-Unis, il y a des attaques contre les « social justice warriors. » Suite aux polémiques que vous avez subies, ces séries sont-elles un moyen de vous impliquer ?

 

Mark Waid : (Il fait alors un doigt d’honneur). Vous pouvez traduire cela ? La plupart d’entre nous sont désarçonné que cette phrase soit devenue une insulte car il n’y a aucun mal dans chacun de ces mots. Ce n’est qu’un changement démographique : les hommes blancs ne sont plus la majorité aux États-Unis. Comme tout groupe majoritaire qui devient minoritaire, ils ont peur de perdre des choses d’une certaine manière.

 

Watchtowercomics : Est-ce dans les séries à venir, il y aura des références floues ou des piques bien senties ?

 

Mark Waid : Aussi tentant que cela puisse être d’être direct, ce n’est pas bon pour les livres. Dans un an, ces attaques ne fonctionneraient plus et cela rendrait nos livres dépassés. C’est compliqué d’être actuel et intemporel pour que les livres continuent à avoir un écho dans dix ou vingt ans.

 

Comics have the Power : En mettant autant de politique (même si c’est pour défendre le progressisme) dans ces comics ne fait-on pas de la propagande ?

 

Mark Waid : A un certain niveau, c’est de la propagande mais on essaie d’équilibrer cet élément.

 

Comics have the Power : Dans Ignited, n’est-il pas paradoxal de mettre en avant de personnes qui frappent pour défendre la paix ?

 

Mark Waid : On est conscients de ce paradoxe car ce sont des adolescents. Ce serait malhonnête d’écrire sur des adolescents qui n’ont pas ce genre de réaction. Les adolescents sont dirigés par leurs hormones et leur instinct. Ils ne prennent pas toujours des décisions sages. Avec les deux autres livres (Strangeland et Omni), il n’y a pas de violence.

 

Comicsblog : Comment attitrer la diversité dans les comicshop qui sont surtout fréquentés par des W.A.S.P. ?

 

Mark Waid : Le public ne change mais pas aussi vite qu’on le voudrait. Cela s’explique car les maisons d’édition comme les Humanoïdes ou Image deviennent plus populaires. Il y a eu des efforts pour faire avancer plus vite les choses en faisant de Captain America un homme noir ou de Thor une femme C’était une bonne démarche et une vision vers laquelle on va aller mais le public actuel est trop réticent à ces changements. La seule solution est de créer de nouvelles idées.

 

Comics have the Power : On peut prendre le contre-exemple de Nick Spencer chez Marvel, qui est très engagé ?

 

Mark Waid : Mais les mauvaises réactions ont été énormes. Maintenant qu’ils ont fait cette expérience, je ne pense pas que Marvel recommencera ces changements. En interne, toute la direction de Marvel n’est pas progressiste.

 

Watchtower comics : Seriez-vous favorable à une adaptation de cet univers en série ou en film ?

 

Mark Waid : J’attendais cette question. On n’est pas opposés à l’intérêt que d’autres médias peuvent porter à nos comics mais le but est de produire les meilleurs comics. Ce médium peut faire des choses que les autres ne peuvent pas.

 

Comics have the Power : Vous semblez avoir une relation personnelle très forte avec les super-héros, comment cela a commencé ?

 

Mark Waid : Cela a commencé quand j’avais trois ans et que je voyais Batman à la télévision. Je suis immédiatement tombé amoureux des comics et je n’ai jamais cessé même après avoir découvert les voitures, les filles… Superman est devenu mon guide quand le premier film est sorti. Je me suis assis et j’ai vu le film deux fois d’affilée. En sortant, je ne savais pas ce que je ferais de ma vie mais j’ai vu que Superman en ferait partie.

 

Comics have the Power : Justement Superman est un personnage positif et défenseur de valeurs fortes. Cela correspond à ce que vous défendez ?

 

Mark Waid : Exactement. Comme je l’ai dit, je déteste le cynisme. Ce n’est pas utile pour l’avancée du monde. Je suis plus intéressé par des personnages positifs et pleins d’espoir. Les super-héros ont été créés dans ce sens dans les années 1940. Les montrer autrement, ce serait les desservir.

 

Comics have the Power : Je voudrais terminer par une question. Quels conseils donneriez-vous à un jeune lecteur pour découvrir votre œuvre ?

 

Mark Waid : J’ai écrit un livre appelé Superman : Droit du sang qui est une lettre d’amour à Superman. Je pense que c’est la meilleure chose que j’ai écrite. J’ai écrit pour Daredevil, Flash qui sont les sommets de mon œuvre. Ce sont des œuvres personnelles. Je suis fier de Kingdom Come mais ce n’est pas une œuvre très personnelle. En la relisant, je l’aurais écrit différemment car il n’y a pas la moindre trace d’humour ce qui n’est pas ma manière d’écrire.

 

Thomas Savidan.

Remerciements à Mark Waid, l’équipe des Humanos, les sites Comicsblog (Arno), Lescomics.fr (JC Tandé), Sanctuary.fr (Yoann Zonta), Watchtower Comics (Franck Anière), Indées les Bulles (Thomas). Si vous souhaitez voir cette conférence de presse, vous pouvez vous rendre sur Watchtower Comics.

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