[Interview] Joshua Dysart, un auteur engagé sur le monde et le bord de la rue

Joshua Dysart, scénariste d’Harbinger et Urgence Niveau 3, publié par Bliss, est un auteur à part. Avec lui, on sort totalement d’un cadre promotionnel pour échanger avec passion sur la morale, la fiction… Je vous laisse le plaisir de découvrir cet échange.

Quel est votre premier souvenir de comics ?

C’est une histoire plutôt amusante en fait. Mes parents ont divorcé. Comme on dit aux États-Unis, je suis un enfant à clé (a latchkey kid), une période où la situation économique était si mauvaise que de nombreux parents isolés ont dû travailler. Des enfants trop jeunes devaient être seuls à la maison. J’avais peut-être dix ou onze ans, je fouille dans les affaires de ma mère. Je tombe sur les Playboy de mon père. C’est une découverte majeure (rire). Au milieu il y a une réimpression d’une bd. J’ai reconnu pour la première fois l’artiste car il avait fait la couverture de l’album Cheap Thrills de Janis Joplin que je regardais sans arrêt. C’était la première fois que je comprenais qu’il y avait un artiste derrière et qu’il faisait une narration.

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Quelle était votre rapport à l’écriture ?

Je ne me souviens pas d’un moment où je n’ai pas écrit des histoires. Je ne pensais pas être capable de devenir un scénariste de comics mais je pensais constamment à des personnages, des idées et le seul moyen d’exprimer ces idées était d’écrire. Aujourd’hui, les enfants peuvent faire du cinéma avec leur téléphone mais d’une génération plus ancienne je n’avais pas cela. J’ai un peu flirté avec l’art mais j’étais poussé à sortir ces histoires par des textes. Plus tard, j’étais à fond dans les jeux de rôle et j’étais toujours le maître du jeu. Cela a affecté la manière dont j’ai construit les histoires.

Vous avez aussi eu une grande expérience au Mexique ?

Je me suis marié très jeune et j’avais déjà divorcé à 23 ans. J’ai grandi près de la frontière à Corpus Christi. Le Mexique était très facile d’accès et c’était avant le problème que connaît ce pays. J’étais là-bas pour m’amuser et profiter de ma jeunesse. A l’époque, je voulais être un écrivain voyageur. Le problème c’est que je n’ai jamais écrit pendant mes voyages. Je suis productif quand la vie est ennuyeuse. Mais quand je suis dans un endroit inconnu, que je rencontre de nouvelles personnes, je ne pose même pas mon stylo sur le papier. Quand j’étais au Mexique, j’ai découvert une manifestation du mouvement zapatiste. J’ai été pris par les luttes au Chiapas pour la représentation politique et les droits des indigènes. C’était un moment déterminant de l’histoire du Mexique mais je ne m’en rendais pas compte. Cela a été mon éveil politique.

Étiez-vous inspiré par la Beat Generation ?

Oui plus jeune mais j’ai peut-être un peu honte de l’avouer car aujourd’hui je les trouve messianiques et hypocrites. La mère de Jack Kerouac lui envoyait des chèques (rires). J’aime toujours Allen Ginsberg même si c’était une personne merdique.

Quand avez-vous réalisé que les comics étaient votre média pour exprimer ces idées ?

J’ai toujours aimé les comics et j’en lis depuis la moitié des années 1980. Une de mes amies écrivait des scripts à Los Angeles. Elle est tombée amoureuse d’un dessinateur. Ils voulaient autoéditer un comics mais ils avaient besoin d’un scénariste. Ils me l’ont proposé mais c’était juste avant que je parte au Mexique. A mon retour j’étais complètement fauché. Je l’ai appelé et il s’est avéré qu’ils m’avaient attendu. Lorsque votre premier travail est publié, c’est comme voir cette œuvre par les yeux de quelqu’un d’autre. Je l’ai trouvé mauvais et je me suis dit : « Je ne vais pas en faire un boulot mais je veux travailler sur cette forme jusqu’à ce que je le fasse bien. » Et depuis j’essaie.

Unknow soldier est un autre moment clef de votre carrière ?

Sans aucun doute. Ce film sur un sauveur occidental (moue dégoûté), Blood Diamond sortait au cinéma. Je savais que j’étais en concurrence avec d’autres scénaristes et j’ai pitché un comics sur un conflit en Afrique de l’est car au moins j’aurais proposé quelque chose de neuf. Quand ils ont accepté, j’ai été terrifié. L’idée d’écrire sur un conflit réel m’a semblé non seulement absurde mais éthiquement mal. Quand j’ai compris que je ne pouvais renoncer au contrat, j’ai pris des billets d’avion pour l’Afrique de l’Est. J’ai passé deux mois en Ouganda et dans le Sud Soudan. Ces deux mois n’ont pas fait de moi un spécialiste mais cela m’a changé profondément ainsi que le livre. Je pensais écrire un livre de guerre et j’ai fini par écrire un livre sur les civils dans un conflit. L’idée que l’humanité puisse être dévaluée totalement par un phénomène géopolitique et socioéconomique est devenue le moteur de ma création.

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J’ai travaillé quelques années chez Vertigo avec Karen Berger et d’autres éditeurs. Avec Neil Young, nous avons réalisé un roman graphique, Greendale.

Étant fan de Neil Young, comment c’était de bosser avec lui ?

Il est fantastique. C’est un rockstar qui a passé une grande partie de sa vie avec le monde lui disant qu’il est génial ce qui n’est pas mon expérience (rires). On s’est battus sur la direction du livre mais sans qu’il impose ses idées.

Pourquoi ne pas avoir choisi un comics journalistique comme Joe Sacco?

D’une part, je n’avais pas les moyens de mettre en place ce genre de projet. J’adore Joe Sacco mais ces auteurs sont aussi des dessinateurs. C’est un talent que je n’ai pas. Je dois donc faire appel à un artiste qui accepte de dessiner mes idées. D’autre part, en utilisant le langage d’un show d’action dans Unknown Soldier, j’ai pu disséquer profondément les conflits en Afrique de l’Est. C’est peut-être éthiquement mal mais j’ai pu ainsi toucher la génération Call of Duty. Dans ces jeux vidéo, on n’incarne jamais une mère défendant son enfant ou des enfants soldats. Alors, quand un enfant du Kansas vient me voir en convention qu’il sait que le président d’Ouganda dirige depuis vingt ans et ce que cela signifie sur la démocratie, je me dis que l’on a fait notre travail. J’ai commencé à voir qu’il y avait un truc : une fiction éthiquement responsable a un vrai pouvoir. Par une fiction très proche de la vérité, je pense être capable d’amener les lecteurs vers ces sujets. Un journaliste doit avoir une certaine distance émotionnelle. Par la fiction, il y a cette lumière que ne permet pas le journalisme : l’émotion. Il y a aussi une universalité de la fiction. Avec de la chance Unknown Soldier dit quelque chose d’universel sur la politique, la radicalisation, l’idéalisation de la jeunesse. Mais, j’ai une responsabilité personnelle de comprendre ce qui se passe. Cela ne veut pas dire que je ne peux pas faire entrer de la fiction dans ces faits mais j’ai des limites éthiques. J’ai tellement d’œillères – je suis un homme blanc d’une société occidentale démocratique. Je dois faire de mon mieux pour voir au-delà. Je n’y arrive jamais vraiment mais si tu n’essaies pas, tu commets un pêché culturel.

Ensuite vous êtes arrivé chez Valiant que vous ne connaissiez pas du tout ?

A nouveau, la motivation de mes actes était de payer mes factures mais, désormais, je ne peux imaginer comment aurait été ma vie si j’avais refusé. Je ne pensais pas que le monde avait besoin d’un nouvel univers partagé de super-héros, les personnages ne m’intéressaient pas mis à part quelques-uns. Jeune, j’aimais beaucoup Archer & Armstrong de Barry Windsor-Smith. Une fois que j’ai accepté le travail j’en ai fait quelque chose auquel je crois.

Dans Harbinger ce qui m’a frappé c’est que vous n’hésitez pas à dire franchement les choses sur la drogue ou la maladie mentale sans utiliser des symboles.

Peter n’a jamais eu d’amour et je ne veux pas cacher ces maladies sociales. C’est fou d’en parler maintenant que l’épidémie des opioïdes est si forte. A cette époque, on commençait juste à réaliser combien l’industrie pharmaceutique a institutionnalisé et légalisé le trafic de drogue. Je suis intéressé pas le monde. Si la société est concernée par un phénomène, mes super-héros aussi et ils prendront de la drogue. Je ne veux pas écrire des récits pour s’évader.

Harbinger vient de mon inquiétude vis-à-vis du pouvoir. Les personnages y font des actes héroïques mais c’est surtout une histoire sur le pouvoir et de ce que tu en fais. Je ne comprends pas pourquoi on le fétichise. Le monde moderne met en valeur le pouvoir par l’argent, la classe sociale… Mais je ne vois pas beaucoup de puissants qui veulent ce pouvoir pour satisfaire les besoins collectifs. Le système social crée tellement d’inégalité et d’injustice. Les personnes simples sont les vrais héros. C’est ma difficulté avec les super-héros en général. Quand Superman se met devant cette machine, il la détruit et c’est tout. Quand un simple être humain se met devant cette machine, c’est héroïque.

Il y a aussi ce livre Urgence niveau 3. Pouvez-vous nous en parler ?

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Je suis très fier du travail de Valiant mais il me manquait de faire quelque chose d’utile, d’être au dehors non seulement par mes idées mais dans mon corps. Les Nations Unies ont demandé à un de mes amis s’il voulait travailler au Tchad. Il a refusé mais il savait qui le serait… J’en avais besoin. J’ai fini par travailler dans le Nord de l’Irak dans un convoi du Programme alimentaire mondial avec Jonathan Dumont. J’étais là pour témoigner de cette intervention. J’ai interviewé des centaines de kurdes syriens que mon pays a récemment trahis, de yazidis, des arabes chrétiens et d’autres ethnies. Pour être honnête, c’est fascinant de voir comment se gère une crise de cette échelle mais si on ne se focalisait pas sur les populations assistées on ferait un récit de sauveur et cela revenait aux super-héros. Je n’aime pas les histoires de sauveur. Je pense qu’un sauveur extérieur devrait donner les moyens à la société de s’aider elle-même et je l’ai vu de nombreuses fois avec le Programme alimentaire mondial. On a commencé à construire ce récit qui serait à part, équitable sur les personnes qui viennent aider, les personnes secourues et comment cette relation se crée. Ailleurs c’est une bd numérique. Il y a un seul éditeur dans le monde qui pensait que cela devait être un livre et c’est Bliss. Chapeau bas pour eux.

Mark Waid pense que des super-héros peuvent faire passer un message. Vous semblez avoir une vision différente ?

J’adore Mark Waid mais l’héroïsme c’est aller tous les matins suivre une chimiothérapie. Pour que Spider-Man apparaisse humain, il doit affronter des extraterrestres. On n’est pas honnête sur les menaces réelles qui pèsent sur l’humanité. Si les super-héros pouvaient lutter contre le changement climatique, qu’est-ce que cela donnerait ? C’est ce que nous avons voulu faire avec Impérium un « super-héros » qui lutte contre l’inégalité mondiale.

Si Harbinger était un moyen de parler des États-Unis, Imperium était-il un moyen de parler de la géopolitique et de l’aide humanitaire ?

Oui et d’un homme avec une vision héroïque qui vient sauver le monde sans se préoccuper des autres points de vue. Impérium s’est progressivement construit après mon expérience avec le Programme alimentaire mondial. Je suis revenu à Los Angles et les gens photographient leur nourriture sur Instagram ! Je sais que chaque culture est relative et que je devrais me calmer mais le livre est né de cette colère. J’ai imaginé un homme avec mes idées politiques qui pouvait changer le monde mais ensuite j’ai poussé les choses un peu plus loin. Est-ce que cela aiderait vraiment ? Qui serait cet homme ? Harada est très intéressant. Il veut construire une société égalitaire mais il est si individualiste qu’il en devient dangereux. Il veut créer des règles démocratiques mondiales mais c’est un dictateur. J’adore les contradictions. Je pense que la vérité naît des contradictions. Si on veut être un écrivain honnête, il faut se contredire soi-même car l’énergie vient des contradictions.

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Je voudrais terminer par Goodnight Paradise.

J’ai voulu raconter cette histoire depuis dix ans mais il était plus facile de vendre un récit sur l’Irak ou le Sud-Soudan que sur un SDF de l’autre côté de la rue. Harbinger est aussi sur les ados sans logement mais Goodnight Paradise est plus spécifiquement sur un type de gentrification et comment cela se traduit dans mon pays. Ce qui m’intéresse ce sont les histoires où les êtres humains sont dévalués. J’ai parcouru le monde pour voir des situations extrêmes mais, tout le temps où je faisais cela il y avait des exemples autour de moi dans l’économie la plus puissante du monde. J’ai passé dix-sept ans à Venice Beach en Californie à interagir, devenir ami et parfois à avoir des conflits avec les SDF, à travailler avec des associations… L’épidémie des SDF est historique, personne ne bouge pour changer les choses. La compassion pour les SDF diminue drastiquement.

Est-ce que vous savez si Goodnight Paradise sera publié en France ?

Cela ne relève pas de moi mais de TKO l’éditeur américain de ce projet. Je me sens à la maison chez Bliss et j’adorerais que cela soit eux. Avec Harbinger puis Urgence niveau 3, je me sens plus apprécié ici que dans mon pays d’origine.

Quel est votre prochain projet ?

Il y aura un récit d’heroic fantasy pour jeunes adultes chez Ten Speed Press sur comment la révolution industrielle a utilisé les enfants. La dessinatrice est Camila d’Errico. J’ai ensuite une série d’heroic fantasy sur quinze épisodes qui commencera au printemps mais plus spirituelle. J’ai été élevé dans la religion catholique mais je me vois aujourd’hui comme un athée religieux.

L’équipe de Comics Have the Power teint à remercier Bliss d’avoir permis cet incroyable moment. Vous pouvez retrouver les autres artistes de cette maison d’édition : Zander Cannon et Père Pérez sur notre site. Une petite note personnelle pour terminer. Cet interview au Comic Con Paris a été pour moi un moment magique. On ne sort pas indemne d’une discussion avec Dysart. Il vous pousse à agir et il a une telle analyse qu’il invite à relire toute son œuvre pour mieux la comprendre.

Thomas Savidan

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