[review] Fagin le Juif

Traditionnellement, pour Noël, je me vois offrir des titres de Will Eisner, un des auteurs que j’aime le plus. Eisner réfléchit sans cesse non seulement sur son travail de dessinateur, à travers les problématiques de la mise en page ou du lettrage mais il porte aussi un regard acéré sur son époque, sur les sujets de ses ouvrages ou encore sur la question des stéréotypes. C’est le cas dans Fagin le Juif, un sujet qui le touche de près, Eisner étant lui-même issu d’une famille de juifs hongroise et roumaine. Avec ce récit, Will Eisner revisite l’oeuvre de Charles Dickens et pointe les problèmes que posent l’insertion de personnages stéréotypés qui propagent des préjugés sous un prétexte littéraire.

Un résumé pour la route

fagin-le-juif_1Fagin le Juif est scénarisé et illustré par Will Eisner. Le titre est publié aux Etats-Unis en 2003 chez Doubleday. En France, Fagin le Juif est édité chez Delcourt en 2004 et a connu plusieurs rééditions. L’ouvrage est agrémenté d’une préface de Will Eisner qui explicite sa démarche et invite son lecteur à réfléchir à la notion de caricature et de stéréotype, thématiques qu’il développe à nouveau dans une postface agrémentée de publications des gravures et illustrations des artistes des XVIIIe et XIXe siècles montrant la représentation des Juifs et son impact dans l’imaginaire populaire.

Le vieux Fagin est en prison mais il veut témoigner de son existence et tenter de faire comprendre à son interlocuteur ce qui a bien pu le conduire dans cet endroit. Avec ce récit, Will Eisner revisite Oliver Twist et donne une autre version de l’histoire de Charles Dickens, qui permet de mieux saisir comment un jeune garçon désespéré finit par emprunter les voies du crime.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Celles et ceux qui ont lu Oliver Twist, l’une des œuvres les plus connues de Charles Dickens publiée entre 1837 et 1839 sous forme de feuilleton puis rééditée des centaines de fois sous forme d’ouvrage, n’ont sans doute pas oublié la terrifiante figure de Fagin, impitoyable chef d’une bande de détrousseurs des bas-fonds de Londres qui pousse les jeunes dans la délinquance. La fin tragique de Fagin – il est condamné à la potence – est l’aboutissement d’une existence faite de fourberies et de crimes. En opposition à ce personnage machiavélique, Charles Dickens met en avant la figure d’Oliver Twist qui, malgré ses malheurs, résiste tant que possible au destin criminel qui lui est promis et finit par s’en sortir grâce à des concours de circonstances, la chance et des protecteurs bienveillants. Il finit par s’extraire des ruelles sordides de Londres pour retourner à la condition qui aurait dû être la sienne dès le départ, celle d’un petit bourgeois confortablement installé dans la société.

Le roman de Charles Dickens décrit avec une grande précision le caractère sordide, crasseux, criminogène des grandes villes et de Londres en particulier. Il dépeint avec minutie la misère sociale, la malignité et la cruauté des petits criminels qui hantent les rues de la capitale tout en critiquant l’industrialisation et la désertification des campagnes – havres de paix idéalisés pour Dickens.

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Avec Fagin le Juif, Will Eisner propose donc de décaler la focale pour faire de Fagin le personnage principal de son récit. Par ce procédé, Eisner demande à son lecteur de faire l’effort de lutter contre une vision binaire et stéréotypée du monde et d’expliquer comment un être comme Fagin, présenté comme étant d’une noirceur absolue, est devenu ce personnage infâme. Le récit s’ouvre sur la figure d’un Fagin enchaîné auquel fait face un personnage qui se révélera être en fait Charles Dickens lui-même, convoqué à la fois par Fagin et par le narrateur, Will Eisner afin de le mettre face aux conséquences de son roman. Fagin décide de lui montrer la difficile condition des juifs ashkénazes, fraîchement arrivés en Angleterre et souvent réduits à une vie de misère au contraire des Séfarades plus anciennement établis à Londres et qui ont donc eu le temps de connaître une ascension sociale parfois impressionnante à l’image de Benjamin Disraeli qui deviendra Premier ministre à deux reprises, en 1868 et de 1874 à 1881.

Au contraire de leurs coreligionnaires, les Ashkénazes sont encore au début du XIXe siècle bien mal intégrés et se voient rejetés à la fois par les « Gentils » – les non juifs – et par les Séfarades qui ne veulent pas être assimilés à ces pauvres gens. Ainsi, Fagin, un enfant sensible, est élevé dans les valeurs du respect et de l’effort par ses parents. Son père, éternel optimiste, meurt roué de coups par une bande d’alcooliques et sa mère meurt dans la misère. Fagin se retrouve orphelin et démuni, aux prises avec les préjugés de ceux qui ne le voient que comme un juif fourbe et perverti et auquel personne ne veut tendre la main pour l’aider à s’en sortir. A chaque fois qu’il tente de s’en sortir, le mauvais sort le rattrape. Will Eisner invite à comparer le destin de Fagin et celui d’Oliver Twist qui finalement sont assez comparables sauf sur la manière dont ils sont pris en charge ou non par les autres : alors que Fagin est rejeté parce que juif, Oliver Twist est recueilli et choyé par de bonnes familles. Le premier ne peut finalement faire autrement que de basculer dans la misère et le crime, non pas par un quelconque atavisme, mais parce que la société refuse de lui tendre une main secourable.

Pour Will Eisner, de toute la bande de criminels, Fagin est le plus droit : il refuse de tuer et se contente de vols et de larcins. Certes, il entraîne de jeunes enfants dans le crime mais il leur offre un toit et la protection que cette société industrielle à deux vitesses refuse de donner. Sikes, la brute épaisse et Monks le fourbe demi-frère d’Oliver Twist sont finalement bien pires que Fagin et pourtant, la figure la plus détestée reste celle de Fagin le Juif. La fin du récit montre un Oliver Twist entièrement occupé de ses propres soucis sans prêter attention à l’angoisse de Fagin qui va bientôt mourir.

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Will Eisner met en accusation Charles Dickens par la voix de Fagin : le vieux Fagin reproche à Dickens de l’avoir présenté comme un stéréotype : « Juif est-il le vrai mot pour criminel ? » Dickens se défend en se présentant comme celui qui dit la vérité mais Fagin lui montre les travers de son écriture. Le fait de mettre l’auteur face à sa créature est intéressant, Dickens est face à ses choix. On sait d’ailleurs que l’auteur s’est déjà interrogé sur ses procédés d’écriture et avait effacé le mot juif de ses éditions à partir de 1867.

Graphiquement, Will Eisner reste fidèle à ses procédés : pas d’espace interstitiel entre les cases ou alors à peine esquissé. une science du mouvement accentuant la dramaturgie, un sens du détail aussi bien dans les intérieurs que pour les architectures extérieures. Eisner sait également très bien rendre les atmosphères brumeuses ou pluvieuses de Londres.

Alors, convaincus ?

Le procédé de mettre un auteur face à sa création n’est pas forcément neuf mais, dans ce cas précis, il sert très bien le récit en permettant à Will Eisner de donner à son lecteur un point de vue différent sur un récit majeur de la littérature anglo-saxonne du XIXe siècle. On sait combien la question de l’antisémitisme préoccupe l’auteur qui démontre ici combien la vision manichéenne véhiculée par la littérature peut jouer dans l’imaginaire collectif. Le titre est aussi passionnant par son propos que beau dans sa réalisation. Will Eisner devient, à son tour, un maître dans sa partie.

Sonia Dollinger

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