[review – film] Joker – avec spoils

Deux rédacteurs sont partis voir Joker au cinéma, voici l’avis de Siegfried et de Thomas et attention, c’est rempli de spoils, vous voilà prévenus !!

L’avis de Siegfried « Moyocoyani » Würtz : Joker n’est (heureusement) pas le nouveau modèle du cinéma super-héroïque.

Il s’est très vite avéré impossible d’aller voir Joker sans avis préconçu, ou du moins sans préconceptions : on le doit au réalisateur de Very Bad Trip mais il a reçu le Lion d’or à Venise (une belle pub autant pour le film que pour le festival, soudain présenté comme majeur par tous ceux qui n’en avaient jamais entendu parler) – et si le premier opus et Starsky et Hutch étaient tout de même assez ineptes, le deuxième témoignait déjà de bien plus d’idées, War Dogs se défendait presque bien comme imitation de Pain & Gain, et la production du dernier A Star is born pouvait témoigner d’un certain goût ; il s’agit d’un film estampillé DC Comics mais le studio semble enfin avoir compris l’intérêt des productions autonomes et donc plus audacieuses, comme il le pratique d’ailleurs depuis longtemps dans les comics ; on a à nouveau droit à un Joker, décidément plus rebooté que Spider-Man, mais cette fois sans Batman, et sans ballet de crossovers et de suites ; on entend partout que c’est « le meilleur film depuis 20 ans », « le meilleur film de comic book », « le meilleur film de super-héros », mais aussi parfois que « c’est le pire film de l’année », « le plus décevant », et après un accueil dithyrambique, ses notes sur Metacritic ou Rotten Tomatoes se sont effondrées… On sait tout cela, et chacun attache plus ou moins d’importance à l’un de ces « arguments » ou à l’autre pour conditionner son visionnage, tout en s’attaquant parfois à la difficile tâche de les oublier pour n’apprécier que l’œuvre.

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N’apprécier que l’œuvre, sans opinions toutes faites avant même d’entrer dans la salle, voilà une attitude que l’on réservera à quelques critiques supérieurs. J’ai préféré m’apercevoir que, finalement, ces arguments s’équilibrent assez bien dans leur excès, pour opposer mon propre jugement à ces contradictions au cours du visionnage. Un exercice qui m’a pris un certain temps quand on sait que j’assistais à la première séance (hors avant-premières) du film le mercredi à 10 heures 30, que j’ai rempli trois pages de notes manuscrites pendant ses deux heures et cinq pages Word ensuite, et que dix jours après je ne suis toujours pas parvenu à structurer un texte à peu près cohérent. Par où commencer en effet un commentaire aussi foisonnant ? Et pourquoi pas par Scorsese, justement point de départ de Joker ? Parce qu’il a été prévu qu’il le réalise, pas bien longtemps, puis qu’il le produise, plus publiquement, avant qu’il ne le confie à une collaboratrice régulière.

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Surtout parce que l’influence évidente de Taxi Driver et de The King of Comedy a été d’emblée revendiquée par Phillips, suscitant un nouveau flot de critiques antinomiques. Pour certains, ceux grâce auxquels on n’a jamais autant parlé de The King of Comedy qu’à l’automne 2019, la filiation légitime complètement la démarche de Joker, sa « consécration » passée à la Mostra et sa « consécration » future aux Oscars. Quand on passe de la comédie états-unienne débile (une trilogie Gueule de bois, rien que ça) à la réactualisation scorsesienne, c’est que quelque chose de l’ordre de la rédemption s’est opéré… Mais il est si facile de leur faire remarquer que ces deux films ont respectivement un peu plus et un peu moins de 40 ans, et qu’en les reprenant on fait avant tout apparaître leur modernité à leur époque et donc le manque de modernité de leur pastiche si tardif, en plus bien moins ambigu que ne pouvait l’être Taxi Driver notamment… A contrario, cette inspiration pourrait aussi inspirer les rageux, martelant que quitte à voir un remake de Scorsese, autant aller voir Scorsese. Mais dans une industrie aussi toquée d’adaptations, de remakes et de remakes de remakes (parfois d’ailleurs très bons), n’est-il pas ridicule de crier haro sur ce film-là en particulier alors même que le projet seul est tout de même plus prometteur qu’un énième remake de Bienvenue chez les ch’tis ? Autrement dit, quand on a parlé de Scorsese, on n’a encore rien dit…

… sinon qu’il est amusant de faire jouer le présentateur-vedette par celui qui le kidnappait dans The King of Comedy, un retournement à la Sleuth de Branagh/Pinter (encore que cela ne « dise » pas grand-chose me semble-t-il, moins que chez Branagh assurément). Et sinon que faire de Travis Bickle l’archennemi de Batman est tout de même une sacrée idée, étant entendu que le nouveau Travis ne peut « se retrouver » comme l’ancien mais que la conclusion cristallisera fatidiquement sa chute aux enfers. Une manière de distinguer le nouveau film de sa source, de coller au cahier des charges, ou de commenter l’actualité, d’exprimer une société encore plus désespérée que celle de la fin des années 1970/du début des années 1980 ? La troisième hypothèse est la plus tentante pour qui se persuaderait que, pour défendre Joker, il faut impérativement en faire le film le plus intelligent de tous les temps, et pourquoi pas même un film « de gauche », qui aurait tout compris au peuple ? Si cette période est aussi celle où se déroule l’intrigue de Joker, il est en effet entendu qu’elle fait clairement allusion aux mouvements de protestation contemporains.

https://www.youtube.com/watch?v=T4sf7oYwRMk

Et c’est assurément cette volonté du film de résonner avec notre époque qui a fait couler le plus d’encre, dans un sens ou dans l’autre. Il faudrait admirer sa dénonciation d’un État qui place la défense d’un idéal libéral au-dessus de la protection de ses citoyens, du cynisme invincible des 1%… Et donc être en pâmoison devant la démonstration que la détresse actuelle politise les laissés-pour-compte au risque de les faire sombrer dans la violence quand leurs demandes légitimes se heurtent à la surdité de l’establishment. Un vrai film de gilets jaunes en somme, si cette interprétation ne se heurtait pas à une impressionnante série d’écueils.

Tout d’abord, Arthur Fleck n’est pas un homme ordinaire fragilisé par les maux dont souffre la société, comme l’était par exemple le comédien raté des souvenirs (qui ne sont pas des flashbacks) de Killing Joke, quoique le film s’efforce très mal de dépeindre la politisation progressive d’un individu (en fait résolument impolitique et soudain grand orateur des masses). Il est d’emblée dépeint comme asocial, trouvant probablement une place quelque part sur le spectre autistique, tant il est en décalage avec ceux qui l’entourent, peinant même à s’apercevoir qu’il ne voit pas le monde comme les autres, qu’il rit quand le reste du public se tait et se tait quand le reste du public rit, que son humour est involontairement grinçant parce qu’il est la trace d’une véritable fêlure pathologique. Sa « descente aux enfers » y perd de sa valeur métaphorique, le spectateur se prenant immanquablement de sympathie pour le pauvre hère, d’autant que son rire maladif est de ces handicaps qui excluent au lieu d’apitoyer, mais n’étant pas capable d’une sérieuse identification. D’autant que le meurtre du métro (évidemment à rapprocher de l’incident autour de Bernie Goetz le représente comme un tueur beaucoup plus froid que ce qu’un discours apologétique aurait pu faire de lui.

Il faudrait aussi noter que ces « salauds de riches » ne sont guère perçus qu’à travers une figure, celle de Thomas Wayne, qui est en fait bien moins abject que beaucoup de personnalités contemporaines. On assassine ses employés, il les défend et insulte l’assassin – de façon maladroitement classiste, c’est vrai, mais le seul gouvernement actuel a tellement baissé le curseur de l’infâme que ses paroles sont vraiment innocentes en comparaison. N’est-ce pas platement ce que l’on attendrait d’un individu réel, si l’on n’était pas trompé par la focalisation sur Arthur et la sympathie qu’elle crée ? Bien sûr les employés en question ne sont pas les saints qu’il dépeint, enfin peut-être les connaissait-il vraiment comme cela, rien ne permet de les résumer à leur comportement alcoolisé du métro, et encore une fois, le moment n’était pas à la nuance. Et quand il brutalise verbalement Arthur dans la scène des toilettes, comment lui en vouloir vraiment, quand il voit un fou qui le confronte seul à seul dans un lieu où il ne devrait pas être, et qui la veille s’était rendu chez lui, peut-être pour menacer son fils ? À moins bien sûr qu’Arthur soit également un Wayne, frère bâtard de Bruce, hypothèse que le film laisse astucieusement planer (qui a dit « Lincoln March » ?), auquel cas son attitude n’est pas tant la morgue d’un aristocrate pour un pauvre taré que celle d’un homme qui défend sa réputation. C’est ignoble, mais trop particulier pour livrer un message anticapitaliste, même si l’on pouvait trancher. Ce que l’on ne peut pas faire, et c’est pourquoi Thomas Wayne m’a semblé particulièrement bien écrit dans une intrigue sinon si linéaire, bien faite mais évidemment prévisible dans sa dimension tragique.

Par ailleurs, l’abandon des pauvres par la société est essentiellement montrée dans une scène, où une assistante sociale annonce à Arthur qu’elle ne pourra plus le voir ou lui donner de médicaments parce qu’on lui coupe les crédits. Mais absolument rien ne suggère que ces rendez-vous lui apportaient quoi que ce soit, il semble avoir les mêmes fantasmes et la même violence quand il prend les médicaments puis ne les prend plus, et si réellement ils réfrénaient ses tendances psychotiques (ce qui n’est vraiment pas clair, d’autant que l’assistance sociale sent un problème, pas nécessairement un danger), on pourrait aussi dire que seule une société pourrie peut faire croire qu’elle résout quelque chose en gavant de médicaments ses citoyens fragilisés, symptômes invincibles d’un trouble plus profond auquel elle ne s’attaque pas. Ils ne font en tout cas pas d’Arthur un être plus épanoui ou plus ouvert, et donnent plutôt l’impression de l’apaiser artificiellement, de le maintenir dans une espèce d’apathie pour éviter une crise quelconque qui embarrasserait une société civilisée. Or si on ne montre pas clairement les médicaments comme un outil libérateur, comment leur rupture pourrait-elle être perçue comme un problème, un déclencheur dramatique ou un commentaire politique ?

D’ailleurs, Arthur est-il seulement fou, par-delà son décalage autistique avec le monde qui l’entoure ? Il me semble que deux hallucinations sont clairement identifiées comme des hallucinations, celle où il prend part comme spectateur au spectacle de Murray et la présence de sa voisine à ses côtés. Dans les deux cas, Arthur a bien conscience de leur nature, comme s’il rêvait éveillé, fantasmant quelque chose comme un père de substitution et un ami imaginaire pour lui servir de béquille, mais sans y croire vraiment – les deux fois, quand le fantasme s’achève, il revient à la réalité comme si le lien n’avait jamais été coupé. En une seule occasion il ose se rendre dans l’appartement de sa voisine quand, au bout du bout du rouleau, il se rattache une seconde à la croyance que leur relation était réelle, mais il semble plutôt chercher à s’en convaincre pour trouver une ultime attache qu’il n’en serait réellement convaincu, et donne l’impression de partir avec une certaine gêne quand on le lui demande, sans un seul mot qui trahirait une illusion profondément ancrée en lui.

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Alors évidemment il y a toute cette théorie sur d’autres scènes qui seraient purement imaginaires, voire l’idée qu’il raconterait tout le film depuis sa cellule psychiatrique, sous prétexte qu’on le voit à la fin à l’asile. Rien ne suggère d’ailleurs qu’il ait raconté son histoire, et il serait curieux de laisser un élément aussi important à l’appréciation du spectateur, tellement fier d’avoir lu Killing Joke qu’il voudrait à tout prix voir les traces du narrateur non-fiable qui le rassureraient sur l’absence d’origines du Joker. Heureusement, soit dit en passant, qu’Alan Moore et Brian Bolland n’ont pas fondé tout Killing Joke sur cette seule astuce, évoquée dans le comics au détour d’une phrase dans un discours interminable, quand on la voudrait si cruciale ici. D’une part, elle n’ajouterait absolument rien au film, sinon la satisfaction d’une poignée de fans. D’autre part, dans les deux scènes que j’évoquais, Phillips ne cherche absolument aucune subtilité, mettant même d’énormes sabots pour nous faire comprendre que la deuxième était fausse. Pourquoi aurait-il été si incapable de finesse dans ces deux cas, et tellement plus fin sur d’autres scènes, où le spectateur aurait à picorer selon son bon vouloir ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas pour voir un chef-d’œuvre taillé à sa mesure ?

Enfin, je dois dire que je trouve particulièrement conciliants ceux qui jugent que Joker « ne parle de rien », et qui se croient déjà sévères. Désincarner la grogne populaire, au point d’en faire une masse hurlante reconnaissant dans le Joker un symbole naturel et dans un triple-meurtre muet un point de départ légitime, n’est-ce pas un traitement tristement attendu de la part d’un réalisateur si prompt à accuser « l’extrême-gauche » de calomnier le rapport de son film à la violence ou à juger que la « woke culture » censure la/sa comédie ?

Si on devait faire une lecture politique du film, je crains qu’elle ne se révèle bien plus anti-gauche que pro-gilet jaune, mais je conçois la méprise. J’ai entendu bien des spectateurs m’expliquer qu’en sortant de la séance, ils avaient envie de tout casser, que le film faisait écho à leur part sombre, et qu’ils avaient justement trouvé puissant cette capacité à éveiller la violence citoyenne, alors même qu’ils ne se sentaient pas plus politisés que cela par ailleurs. À se demander si ce n’est pas justement pour désamorcer une conclusion involontairement efficace que Phillips aurait ajouté l’épilogue à l’asile, qui colle si mal avec ce que l’on vient de voir, et fait soudain commettre au clown un meurtre parfaitement gratuit d’une personne innocente, ce qu’il n’avait jamais fait auparavant, quand il défendait une forme justice, donc en totale négation des grands principes démagogiques et pitoyablement consensuels énoncés un quart d’heure plus tôt. On ressort alors de la salle avec l’impression d’avoir assisté à deux heures pour connaître, comprendre et presque justifier un Joker, auxquelles ont été ajoutées deux minutes avec un Joker qu’on ne connaît plus du tout, dont on ne sait pas d’où il vient, et qui n’est plus que le taré facilement identifiable des comics au lieu de l’espèce de leader émergent que l’on essayait si mal de nous vendre. Quand on fait autant d’efforts pour ne pas pouvoir être dit de gauche, on se réjouit assurément des critiques d’apolitisme…

https://www.youtube.com/watch?v=xFDzod5N3vU

« Pire film de l’année » alors ? Est-il si difficile de concevoir qu’on puisse ne pas être « le film de la décennie » et pourtant s’avérer assez regardable malgré tout ? Évidemment le Lion d’or, le box-office, les acclamations peuvent agacer, au point de radicaliser l’opposition au long-métrage. Ce serait pourtant bien regrettable. Avec toutes ces maladresses, Joker est une bonne étude de cas, un parcours psychologique qui se suit avec intérêt, parsemé d’injustices dont on pourrait accepter qu’elles façonnent le Joker, ou plus particulièrement cette vision du Joker. Artistiquement, on peut sans crier au génie admettre que Phoenix livre l’une de ses interprétations les plus investies/les mieux mises en valeur et que Lawrence Sher s’est épanoui beaucoup plus vite que ce que la lente évolution entre les autres films de Phillips pouvait laisser espérer, au point que Joker est presque toujours assez beau, platement beau, mais beau, y compris dans ses métaphores trop lourdement répétées de la danse et de l’escalier comme échelle sociale et comme montagne de Sisyphe.

Il ne peut pas prétendre au titre de « meilleur film de super-héros/de comic book de l’année/de la décennie » pour la simple raison…qu’il n’est pas du tout un film de super-héros (et ne possède donc pas les mêmes enjeux, qui autoriseraient la comparaison) et que l’expression « film de comic book » semble inutilement rabaissante sans vouloir rien dire. Enfin puisque son titre et sa promotion le font rentrer dans ces genres, je trouverais ridicule de l’agonir d’injures une année où Captain Marvel ou Endgame étaient à ce point moins satisfaisants, comme histoires et comme produits filmiques, alors qu’ils ont été plus rentables et nettement mieux notés sur les agrégateurs.

Le film ne légitime pas les comics, leur reconnaissance par le monde critique, sinon pour la pose. Au contraire, il profite d’un nom pour accroître son audience, donner l’impression d’un changement de paradigme qu’il est loin de représenter. On applaudit l’œuvre audacieuse qui doit faire école pour sauver la production super-héroïque, en oubliant d’une part que Logan avait fait naître les mêmes espoirs… et, encore une fois, que Joker n’est même pas un film de super-héros, donc totalement incapable de conduire vers un quelconque salut les films sur des personnages en collants qui volent pour combattre le crime. Pire, il leur rend un bien mauvais service, pratiquement tous les spectateurs s’accordant à voir dans les passages raccordant Joker au Batverse les scènes les plus faibles du film, les moins naturelles, les moins inspirées, au point d’y regretter son inscription au forceps. Il faut dire que l’assassinat de Thomas et Martha est assurément l’image la moins inspirée du film, en même temps qu’elle est montrée sans l’art du hors-champ qu’elle exigeait naturellement.

Avec un peu de mauvaise foi bien sûr, on pourrait dire qu’un tel pastiche de Scorsese (dont je doute fort qu’il lui plaise beaucoup) n’aurait peut-être pas eu le feu vert des studios, et assurément pas le même soutien du public, avec un titre différent. On a beau dire, « le meilleur film de super-héros » ou « le meilleur film de comic books », ça sonne bien et ça a de quoi motiver les foules. Et puis ça aide à comparer à d’autres productions, tellement moins inspirées encore que la comparaison se fait assez immanquablement à la faveur de Joker, au prix de cette menue malhonnêteté.

Il paraît que Warner ne croyait pas au film, évidemment avec ce que cette phrase peut supposer de simplifications journalistiques pour des titres putaclics. Quand même, si je devais confier l’un de mes meilleurs méchants à un réalisateur ayant la prétention d’affirmer partout qu’il ne s’inspire pas des comics et ne s’y intéresse pas vraiment, mais utilise la licence comme prétexte pour faire un film d’auteur dans une industrie de blockbusters, je me méfierais aussi… J’aurais eu tort, sans doute, et je suis le premier à conspuer la recherche du profit à tout prix des grosses productions super-héroïques, qui a tant fait de mal aux films DC, et malgré cela le succès de Joker pique un peu le fan de comics. Sans avoir passé de mauvais moment, loin de là, je déplore son triomphe tout en me réjouissant, au fond, du nouveau démenti que Joker apporte à la politique actuelle des grands studios.

S’il peut leur fournir la preuve que des œuvres déconnectées de la continuité, sérieuses, terre-à-terre, avec une relative personnalité, peuvent fonctionner aussi bien que certains team-ups manichéens à 500 millions, est-ce que les spectateurs et le cinéma n’y gagnerait pas un peu ? Pendant que Warner et DC méditent sur cette question qu’ils n’ont clairement pas envie de se poser, je relance le DVD de Coup de torchon, qui m’inspire la grandiose idée que l’on devrait confier un nouveau film Joker à Bertrand Tavernier avant de m’apercevoir qu’elle est stupide, il l’a déjà fait, et tellement mieux…

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L’avis de Thomas Savidan : L’anti-Christ

En sortant de la séance, j’ai eu un sentiment très ambivalent. J’ai admiré le talent d’acteur de Joaquin Phoenix qui réussit par exemple à rire et pleurer en même temps. La mise en scène est brillante. Cependant, le fond du récit m’a dérangé. La position qu’adopte le scénario et la mise en scène vis-à-vis de ce personnage m’a perturbé. Comme Taxi Driver, le chef-d’œuvre de Martin Scorsese, le film se passe dans les années 1970 et raconte le passage dans la folie et le meurtre d’un être solitaire et perdu. Cependant, les deux films sont totalement différents dans le fond. Taxi Driver est en partie une dénonciation du rejet subi par un traumatisé de la Guerre du Vietnam qui, rejeté par les autres, bascule dans la violence vengeresse pour sauver une innocente. Scorsese faisait de ce monstre un saint torturé et une parabole de la responsabilité des États-Unis.

Au contraire, Todd Philips réalise le récit de formation d’un anti Christ. Arthur Fleck s’assume par la folie, le meurtre et la haine et ainsi acquiert force et puissance. Comme Jésus, il n’a pas de père mais juste une mère. Il découvrira que son Père est un être éloigné à la puissance quasi sans limite (richesse et politique). Dans toute la première partie du film, le futur Joker subit une succession d’étapes douloureuses pour remplir son rôle à l’image du chemin de croix de Jésus. A chaque moment, le sang et le corps ont un rôle fort. Au départ, c’est Arthur qui saigne et souffre puis c’est lui qui fait gicler le sang sur son visage. C’est le sang qui formera le sourire emblématique du méchant et devient ainsi un signe de puissance. Son corps émacié du début est celui d’un martyre. Progressivement il se l’approprie et crée une danse macabre. On le reconnaît par un masque – repris par ses fidèle – et un costume. Il a des visions. Sans jamais avoir rien écrit, son exemple plait aux autres et crée un mouvement. A l’opposé de la Bible, son message est celui de la haine. Il utilisera la parole – ici à la télévision – pour faire passer son message. Alors qu’il semble avoir été tué, il est sorti d’un lieu sombre et porté par ses fidèles comme s’il sortait d’un tombeau et se relève au milieu de ses fidèles comme ressuscité. La mise en scène souligne aussi l’émergence de cette figure démoniaque. Alors que les premières minutes,  par une mise en scène réaliste, décrivent la vie glauque d’Arthur, les ralentis et les prises de vue plongeantes ou montantes se multiplient transformant la vie d’Arthur en mythe.

Cette création est associée à un message très conservateur. Quand il se relève, le Joker est entouré de boutiques d’alcool (liquors) et de cinémas pornos ce qui représente les fléaux principaux des puritains américains. De plus, le peuple autour n’est qu’une foule sauvage. Au contraire, même s’il est méprisant, Thomas Wayne n’a rien fait de mal. Enfin, ce film n’est pas du tout une apologie de la violence ou du meurtre. Todd Phillips ne se place pas à côté d’un homme qui souffre mais ne cesse de dénoncer sa dérive.

4 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. UnePassante dit :

     » Il découvrira que son Père est un être éloigné à la puissance quasi sans limite (richesse et politique). »
    Non. Son père n’est PAS Wayne.
    C’est sa mère qui le croit et lui dit ça, mais c’est faux, car elle est folle. Arthur est un gamin adopté. Il n’a pas de « vrais » parents.
    Faut regarder le film avant de le critiquer 🙂

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    1. Moyocoyani dit :

      Et pourquoi les documents ne seraient-ils pas trafiqués par Thomas pour interner et décrédibiliser Penny ? Le film laisse volontairement cette porte ouverte en montrant la photo à un moment où on pense la cause entendue, et même s’il paraît effectivement plus probable que ce soit faux, rien ne permet de se positionner entièrement en faveur d’une théorie ou de l’autre, ce qui est assez appréciable je trouve.

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  2. thomassavidan dit :

    Bonjour,
    Tout d’abord merci d’avoir lu tout l’article. Il me semble que Jesus a un père disons génétique et un Père spirituel. Ce Père correspond parfaitement à Arthur selon la vision très personnelle à Wayne pour Arthur et pour sa mère.
    Je ne nie jamais avoir une vision personnelle et subjective des œuvres. Par contre j’ai lu et vu tout jusqu’à la fin.

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