[review] Ignited tome 1

Les Humanoïdes Associés présentent en France, en cette fin d’année 2019, une nouvelle gamme de comics avec une belle ambition puisqu’il s’agit de la naissance d’un univers partagé, Ignition, annoncé à la New York Comic Con en 2018. De grands noms ont été annoncés par Fabrice Sapolsky et notamment Mark Waid qui, avec Kwanza Osajyefo, signe le scénario de la première série : Ignited, point d’entrée dans ce tout nouveau monde peuplé de super-héros dont l’apparition coïncide avec des traumatismes aux relents très contemporains.

Un résumé pour la route

Ignited_1Ignited tome 1 : activés est scénarisé par Mark Waid et Kwanza Osajyefo. Le titre est illustré par Phil Briones et colorisé par Andrew Crossley. Le titre sort aux Etats-Unis en 2019 et le premier volume français sort en octobre 2019 et regroupe les 4 premiers singles.

La rentrée des classes est très particulière au lycée Phoenix dans l’Arizona. En effet, l’établissement scolaire a été le théâtre d’un drame épouvantable puisque quatorze jeunes ont été tués dans une tuerie de masse lors de l’année scolaire précédente. Comment tourner la page d’un événement si douloureux quand tout vient vous rappeler le passé traumatique subi par toutes les familles de Phoenix ? Les réactions face à la peur engendrée par ce massacre sont extrêmement différentes et une chose est sûre : rien ne sera plus jamais comme avant !

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

La naissance d’un super-héros est souvent engendrée par un accident et / ou un événement traumatique. La perte des parents de Bruce Wayne provoque la naissance de Batman mais elle était aussi l’occasion d’évoquer le véritable coupe-gorge qu’étaient les rues de New-York à l’époque de la création du mythe. Si Mark Waid se défend de créer un univers super-héroïque, l’auteur montre pourtant fort bien comment d’un drame peut naître un comportement qu’on peut qualifier d’héroïque. Des héros du quotidien, c’est là ce que nous propose Mark Waid.

C’est d’un traumatisme que naissent les jeunes héros de Mark Waid et Kwanza Osajyefo et, là aussi, l’inspiration des auteurs naît du contexte sociétal dans lequel leur titre est écrit. Sans doute ne mesurons-nous pas réellement ce que peuvent être les tueries de masse qui émaillent l’actualité des Etats-Unis hélas trop régulièrement. Si les tueurs peuvent choisir leurs cibles au hasard ou par haine d’une communauté en particulier, les fusillades en milieu scolaire marquent les esprits. Au cours des dix-neuf dernières années, on a dénombré 22 tueries en milieu scolaire et 66 victimes, un chiffre en hausse constante.

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C’est donc bien ce drame américain que les scénaristes ont choisi comme élément déclencheur de leur récit. Les premières pages ne reviennent pas sur l’événement mais évoquent les mois qui suivent. En outre, le premier personnage aperçu n’est même pas un des protagonistes, mais un adepte de la théorie du complot qui nie la réalité des faits et répand ses idées nauséabondes. L’homme est loin d’être un pauvre hère abruti, il semble au contraire déblatérer ses théories fumeuses pour pouvoir en dégager un profit. Les médias, se précipitent également dès la rentrée des classes pour pouvoir se nourrir de la détresse des adolescents et en faire profiter les téléspectateurs avides de sensationnel. Dès le départ, on se pose la question essentielle : et si les super-vilains étaient des individus ordinaires dont le pouvoir serait de se nourrir de la peur et du malheur du quotidien ?

Une chose est sûre, Phoenix et son lycée sont désormais divisés sur la gestion de l’après-crise : comment éviter qu’elle ne se répète semble être la seule obsession des autorités scolaires et municipales. Faut-il renforcer la sécurité au risque de priver les lycéens puis la ville entière de toute liberté et de tout espace de vie personnelle ? Certains acceptent les restrictions et les contraintes avec résignation, d’autres avec entrain et les rares élèves cherchant à résister au tout-sécuritaire sont vus comme des suspects. Le récit montre combien il peut être tentant de se réfugier derrière des portiques, des patrouilles et des fouilles mais jusqu’où doit-on aliéner sa liberté individuelle pour espérer échapper à un tueur fou ? On dépasse la simple question de la sécurité dans les établissements scolaires pour s’interroger sur le fonctionnement de nos sociétés modernes.

Une poignée de résistants organisent des actions pour dénoncer cet état de fait et empêcher que le lycée ne devienne une prison dorée. Les mystérieux @Viral et @Wave refusent de voir les professeurs s’armer pour lutter contre un éventuel nouveau tueur. Au milieu de ce marasme, le lecteur suit le destin de la jeune lycéenne Anouk Lovari, la suit lorsqu’elle remet un pied dans le lycée après le massacre, lorsqu’elle s’interroge sur le bien-fondé des nouvelles mesures de protection dans le lycée. Les scène de la vie courante sont entrecoupées de flash-back ensanglantés qui rappellent la tuerie. Tout bruit, tout mouvement brusque renvoie les protagonistes à leur peur.

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Peu à peu, les jeunes héros se révèlent aux yeux du lecteur à travers la quête d’Anouk, chacun racontant comment le drame les a transformés. Les pouvoirs des uns et des autres apparaissent peu à peu et un groupe hétéroclite se forme, unis par une même matrice douloureuse. Les héros dérangent un ordre qui tente de s’établir et leur différence interroge tout comme leur discours qui va à l’encontre du discours dominant. Ils deviennent donc l’ennemi à abattre, ils sont ceux qui dérangent et ceux contre qui se tourne le chagrin et la peur de la ville transformés en colère. La ville est désormais divisée en deux, les manifestants des deux camps -pro et anti armes à feu – s’opposant de plus en plus frontalement, les premiers étant poussés par des sortes de milices d’extrême droite.

Ignited est un titre engagé qui montre combien les excès de notre société, les renoncements et les lâchetés peuvent abîmer une génération entière. On reconnaît la fibre militante d’un Mark Waid qui sait toucher son lecteur avec des faits concrets. Il amène petit à petit ses jeunes super héros sur le devant de la scène avec finesse, montrant à la fois leur fragilité et les ressources dont ils font preuve pour surmonter le deuil et la peur.

La partie graphique est confiée à Phil Briones qui livre un travail très agréable à mon goût avec une mise en page qui sait varier les rythmes et un jeu d’expressions plutôt réussi bien que parfois un peu inégal. J’aime beaucoup Anouk qui a su me toucher dès le départ et on attend un développement plus important des autres personnages pour s’y attacher davantage. Les couleurs d’Andrew Crossley permettent d’alterner les moments de la vie réelle, les flash-back sanguinolents et les scènes plus sombres ou plus nostalgiques en noir et blanc.

Alors, convaincus ?

A la lecture de ce premier tome, j’ai été extrêmement touchée par le sujet abordé, celui des tueries de masse. Les auteurs ont d’ailleurs ajouté en fin de volume les véritables témoignages de victimes afin de sensibiliser encore davantage son lecteur. On sent très vite combien le sujet prend vraiment les scénaristes aux tripes et c’est assez prenant. L’interrogation sur les conséquences d’un tel drame sur l’ensemble d’une société est également intéressante et on peut la rapprocher des débats que nous avons connu après les vagues d’attentats en France. S’y ajoute ici la question de la libre circulation des armes et de ses conséquences. On retrouve donc avec Ignited un titre engagé au centre duquel évolue un groupe d’adolescents qu’on ne sait pas encore trop cerner à la fin de ce premier tome, hormis Anouk à laquelle on s’attache dès les premières pages. Si je suis un peu restée sur ma faim, c’est surtout parce que j’espère que, très vite, ces personnages vont s’étoffer après ce premier volume d’introduction un peu frustrant mais prometteur.

Sonia Dollinger

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