[Podcast] GG History 4 : 1986, l’année la plus importante des comics ?

Dans le monde d’avant le confinement, j’ai eu l’honneur d’être invité à rejoindre l’équipe de GG History composée de Kab et Sn Parod. Vous pouvez écouter le podcast sur ce lien ou sur la plupart des plateformes. Pour ceux qui aiment l’écrit ou veulent en savoir plus, voici la version écrite de ma préparation.

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  1. 1986, que se passe-t-il dans le monde ?

Ce n’est pas la joie mais cela imprègne les comics. On est dans le contexte mondial de la Guerre froide. Même si on sait aujourd’hui que ce conflit mondial entre les États-Unis et l’U.R.S.S. est très proche de la fin, cette situation est loin d’être perçue à l’époque comme cela se voit dans les comics. En octobre, Gorbatchev rencontre Reagan à Reykjavik pour de nouvelles réductions du stock d’armes. Les négociations échouent sur une demande soviétique. Un mois plus tard, les États-Unis cessent de respecter un précédent accord. Des guerres de frontière en lien avec la décolonisation éclatent notamment entre Lybie et Tchad avec l’intervention des Américains suite à des attentats à Berlin et rue de Rennes à Paris. Les États-Unis soutiennent la lutte contre la drogue en Amérique du sud en finançant parfois des dictatures (Pinochet au Chili). C’est une période en fait très proche d’aujourd’hui sauf que l’Europe fait rêver. Le 1er janvier, l’Espagne et le Portugal deviennent membres de la CEE.

Les États-Unis sont touchés par une crise économique mais surtout sociale avec la montée des inégalités suite à la politique néo-libérale de Reagan aux États-Unis. En effet, depuis plusieurs années, les États-Unis et le Royaume-Uni sont concernés par la montée en puissance des néo-conservateurs et l’ultra-libéralisme – la réélection en 1984 de Reagan. En parallèle, il y a également un développement de l’évangélisme (branche du protestantisme qui utilise les médias pour convertir ou prêcher leur message) où la télévision prend le relais de la radio. La conquête spatiale connaît un coup d’arrêt le 28 janvier quand la navette spatiale américaine Challenger s’est désintégrée tuant sept personnes alors que le 9 février, la comète de Halley passe. C’est toujours un moment important dans la science-fiction… et les sectes apocalyptiques (même avant Facebook).

D’autres événements importants se déroulent mais seront présent plus tard dans les comics. Le 26 avril, c’est la catastrophe nucléaire dans la centrale de Tchernobyl. Cela aura une importance majeure dans la prise en compte de l’écologie. On commence de plus en plus à contester l’Apartheid en Afrique du Sud dans et hors du pays. L’épidémie de sida s’étend mais personne n’en parle encore…

D’autres arts inspirent les comics. Au cinéma, Platoon d’Oliver Stone poursuit le courant des films sur le traumatisme de la Guerre du Viêtnam à l’opposé du Top Gun de Tony Scott qui valorise la puissance masculiniste de l’aviation américaine. Cobra, Le Contrat et Delta force confortent le trio Stallone, Schwarzenegger et Chuck Norris dans le genre des films d’actions subtils pendant que Blue Velvet perturbe le cercle sans cesse grandissant des adorateurs de David Lynch ou que les kids s’amusent dans Les aventures de Jack Burton l’hommage de John Carpenter au pulp. En musique, la période est celle du passage du punk à la New Wave ou le Post Punk anglais (Depeche Mode, Police, Cure). The Smiths voient l’émergence de la musique indépendante. Ces courants marquent surtout visuellement dans les tenues des personnages de comics mais aussi dans les références discrètes dont j’étais fan (sur les t-shirts, dans les dialogues…).

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  1. Le lancement du Grimm & Gritty

On peut définir le Grimm & Gritty comme une vision plus sombre des comics où la violence est plus forte ou explicite. Les thèmes donnent une image sombre de la société (drogue très présente par exemple) et il y a parfois un questionnement sur les (abus des) super-héros. Cette période est marquée par des titres majeurs comme Dark Knight Returns, Daredevil Born Again ou Watchmen.

La première mini-série Punisher chez Marvel scénarisée par Steven Grant et dessinée par Mike Zeck et Mike Vosburg : on ne peut que faire le lien avec les films d’action de l’époque.

Daredevil Born Again scénarisé par Frank Miller et dessiné par David Mazzucchelli est selon moi le chef-d’œuvre de Miller où son moralisme est contrebalancé par un amour pour les êtres humains et surtout pour la ville de New York où il vivait. Ce livre est tout autant un récit sur la chute d’un héros que sur celle New York confrontée à des évolution typique des villes américaines de l’époque. Depuis les années 1960 avec le développement de la voiture individuelle, la bourgeoisie quitte les centres des villes pour aller vivre en banlieue. Il ne reste que des populations pauvres et les logements se dégradent. Ces quartiers deviennent des ghettos. Ce livre est aussi un moyen pour le scénariste de décrire la chute du rêve américain (les clochards très présents), la perversion de l’American Dream dans les guerres en Amérique du sud (le personnage de Nuke) qui m’empêchent en rien l’héroïne d’affluer aux États-Unis.

Dark Knight Returns chez DC du même scénariste qui est ici aussi le dessinateur. Je reconnais l’importance historique de ce récit et j’admets que la construction tant scénaristique que visuelle est novatrice mais le fond est profondément problématique – au point de me mettre en colère quand je l’ai relu il y a quelques mois. J’irais jusqu’à dire que c’est un récit fasciste. D’une part, la vision de la société que l’on y trouve transpire la haine du pouvoir (les médias sont ridiculisés et hommes politiques sont inutiles sans aucune subtilité). D’autre part, la représentation du peuple se concentre sur un groupe de fanatiques (du Joker puis de Batman car il a prouvé sa supériorité physique) qui suit l’idéologie d’un homme seul parlant directement au peuple. Ce surhomme finit par former une armée parallèle.

Watchmen par Alan Moore et Dave Gibbons chez DC est une œuvre foisonnante. En lien avec notre sujet, j’y vois aussi un portrait de l’effondrement de l’État-providence créé après la Seconde Guerre mondiale sous les assauts du néo-libéralisme de Reagan et Thatcher. Cette destruction produit un monde égoïste et très inégalitaire.

En préparant l’émission, j’ai trouvé étrange que l’on mette toutes ces œuvres très différentes dans la catégorie du Grimm & Gritty. Je ne suis pas sûr que cela soit un choix justifié ou un regroupement fécond.

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  1. La fin de Crisis et le renouveau DC

Je n’ai pour l’instant lu que quelques épisodes de Man of Steel par John Byrne au scénario et au dessin mais surtout Crisis on Infinite Earth d’avril 1985 à mars 1986 scénarisé par Marv Wolfman et dessiné par George Pérez. C’est par ce livre (et à cause des GG comics) que j’ai (re)commencé DC. Ce qui m’a impressionné, c’est le foisonnement de personnages bien traités autour d’un récit très bien construit. Même si on n’y connaît rien, on est plongé dans un récit grandiose. Les combats sont épiques mais sans jamais sacrifier les sentiments. Sans être hélas un spécialiste de DC, quand on regarde les titres de l’époque, on voit une dichotomie très intéressante entre le lancement du Grimm & Gritty alors que d’autres titres vont dans une mouvance plus lumineuse (Man of Steel, Blue Beetle…).

  1. Et Marvel dans tout ça

Love and War est un récit sur Daredevil mais qui me semble très différente de Born Again ou du run précédent de Miller. C’est la preuve que le comics est un art collectif. En effet, l’alliance entre le dessinateur Bill Sienkiewicz et le scénariste Frank Miller produit un récit halluciné sur la folie. Ce n’est sans doute pas un des livres les plus faciles d’accès mais c’est un des plus beaux et des plus torturé. Par le dessin parfois abstrait et dense au point d’en être étouffant, le lecteur pénètre le stress des personnages et la folie criminelle.

Mutant Massacre est un crossover écrit par Chris Claremont, Louise et Walter Simonson, dessiné par John Romita Jr., Walter Simonson et Sal Buscema. Même si ces épisodes montrent le génocide des Morlocks, la période sombre des X-Men débute avant pour moi. Claremont hésite de moins en moins à montrer une face pessimiste. Cela se voit dans le run des New Mutants avec Bill Sienkiewicz mais aussi par le personnage de Rachel Summers, héritière de Days of Future Past mais aussi des post punks (Annie Lennox d’Eurythmics est l’inspiration). C’est aussi à cette période que Claremont perd encore plus le contrôle absolu de l’univers avec X-Factor 1 en février mais je trouve que la collaboration avec Simonson se passe très bien. Les deux enrichissent l’univers des mutants qui reste très cohérent.

Squadron Supreme par Mark Gruenwald, Bob Hall et Paul Ryan. L’Escadron Suprême vient des pages d’Avengers. Cette équipe était un moyen de se moquer de DC en présentant une version sombre de la Justice League dans un monde parallèle. Mais dans cette mini-série en douze épisodes, Mark Gruenwald opère une réinvention magistrale. Il part des conséquences d’une lutte violente contre un vilain qui a manipulé toute l’équipe. Les bons menés par Hypérion décident de prendre en charge les maux de la planète (la guerre, la faim, le chômage, la criminalité et la maladie) pour créer un monde parfait. Quelques mois avant Watchmen, une petite série limitée déconstruit complètement le mythe du super-héros et les utopies politiques mais hélas c’est très dur à trouver en français.

Fin de Star Wars au numéro 107 : je n’ai lu qu’une poignée d’épisodes grâce aux rééditions par Delcourt. Si le début de la série est très maladroit, j’aime beaucoup la dessinatrice Cynthia Martin de ces derniers épisodes dont les traits très géométriques me semblent très modernes pour l’époque.

  1. Les autres dans tout ça

Le début de Maus d’Art Spiegelman : il est le scénariste et le dessinateur de ce roman graphique et autobiographique qui raconte les entretiens parfois houleux qu’il a eu avec son père pour connaître son passé de déporté pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est un chef-d’œuvre à lire pour tout fan de bande dessinée. Il a reçu le Booker price. Cependant, contrairement à ce que l’on dit, il ne marque ni l’émergence de la bd underground qui existe déjà avant (Robert Crumb dans les années 1970 par exemple), ni celle du roman graphique aussi (Will Eisner). Pour moi, c’est l’œuvre qui a fait changer le regard de l‘intelligentsia sur les comics.

  1. Quelques liens et sources

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