[Review] Bloodshot Reborn : Intégrale

J’avais déjà pris beaucoup de plaisir à lire Bloodshot Salvation et l’intégrale de la première série mais je n’avais jamais pris le temps de lire la partie entre ces deux séries. Profitant de l’édition dans les célèbres intégrales de Bliss, je suis rentré dans le monde sombre mais magnifique de Bloodshot Reborn.

Un résumé pour la route

Bloodshot Reborn_1L’ensemble de ce volume est écrit par Jeff Lemire (Green ArrowDescender) alors que les dessinateurs se succèdent par récits. Dans Colorado puis Bloodshot Island, les dessins sont de Mico Suayan (Bloodshot SalvationVie et mort de Toyo Harada) ainsi que Raúl Allén et Patricia Martin (Secret WeaponsLivewire). La traque est illustrée par Butch Guice (Vie et mort de Toyo HaradaX-Factor). Lewis Larosa (SavageBloodshot Salvation) se charge de L’homme analogique etDoug Braithwaite (IncursionShadowman) de Bloodshot U.S.A. Tomas Giorello (X-O ManowarNinja-K) dessine un épisode de Bloodshot Island et Renato Guedes (X-O ManowarHarbinger Wars : Blackout) pour l’Interlude.

On trouve, dans cet unique volume, la série Bloodshot Reborn 0 à 18, l’Annual 1 et la mini-série Bloodshot USA 1 à 4. Ces volumes ont été publiés par Valiant entertainment entre avril 2015 et mars 2017 puis dans ce format d’intégrale par Bliss éditions le 15 mai 2020.

Dans l’intégrale de la première série, Bloodshot a vu sa vie s’effondrer. Non seulement, sa famille n’est qu’un rêve informatique mais ses missions suicides à travers le monde n’étaient qu’un mensonge programmé dans son cerveau par le Projet Rising Spirit. Il a réussi à fuir cette multinationale et l’emprise de l’armée mais il n’a pas pu vaincre le traumatisme moral. Comment avoir un futur quand on n’a plus de passé ?

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Cette bd m’a fortement ému tout d’abord par la détresse du personnage principal. Bloodshot n’a jamais rien eu. Non seulement, il n’a aucun souvenir réel de son passé mais il n’a eu quelques minutes de bonheur avec Kay puis a tout perdu y compris son pouvoir. La néomancienne voulait lui permettre d’avoir une vie normale et d’être libéré du contrôle du Projet Rising Spirit. Loin d’un renouveau, il est devenu, sous son ancien alias de Ray Garrison, homme à tout faire dans un hôtel. Mais, Bloodshot est incapable de mener une vie quotidienne car il souffre d’un syndrome post-traumatique. Il n’arrête pas de la journée pour s’occuper et s’abrutit la nuit par un cocktail de drogue et d’alcool pour oublier les souvenirs de guerre. Cependant, ce traitement personnel provoque des hallucinations. Il voit un Bloodshot cartoony à la tv puis il lui parle. Ray rejette toute la faute sur le Projet Rising Spirit ou sur Kaye mais ne se remet jamais en cause. Pourtant, il pourrait en savoir plus sur son passé mais il ne peut ouvrir le dossier contenant toutes les informations. Il ne veut pas revenir en arrière et redevenir une machine de guerre. Ray a peur de voir revenir son monstre intérieur, son refoulé. Il est bloqué dans un entre-deux bancal. Son cas est même pire car il voit deux esprits. Bloodsquirt veut aller à la Bloodcave pour prendre la Bloodmobile et reprendre la lutte. Par l’alcool ou le choix, il bascule un temps dans ce monde imaginaire. Il semble être le mauvais esprit qui veut le retour à l’action et aux meurtres alors que Kay veut le rendre heureux et lui donne les bonnes actions à faire. Cependant, ce n’est pas si simple car, pour elle, Ray n’est pas destiné à être un homme mais un soldat.

L’ambiance est sombre. Un danger difficilement contenu est sur le point d’exploser. Soit les nanites sont de retour, soit il devient fou. Vu l’abus de drogue, j’ai clairement pensé à la deuxième option. Le récit avance par les pensées de Bloodshot. Mais peut-on se fier à un homme si perturbé ? C’est le dernier épisode qui apportera la réponse et permet de comprendre ce qu’il s’est passé depuis le début. Non seulement l’intérieur devient menaçant mais des faits à l’extérieur deviennent inquiétants. Des hommes ressemblant à Bloodshot réalisent des tueries de masse. Ray se sent obligé d’intervenir et de sortir de sa planque. J’ai cru qu’il endossait le rôle du super-héros mais ses motivations peuvent tout aussi bien être purement égoïstes : récupérer les nanites. Il finit par expliquer qu’il veut retrouver les nanites pour se racheter mais est-ce la vraie raison ? Ray se sent poussé à les récupérer car elles l’appellent. A chaque étape, Ray retrouve progressivement ses pouvoirs mais sa personnalité s’efface également et il redevient l’autre. On peut faire un parallèle avec le drogué car il est le sujet d’addictions multiples, aux cachets pour dormir, à la violence et aux nanites.

Bloodshot Reborn_2

Ray part à la poursuite des tueurs et, plus en retard, le F.B.I. recherche le coupable des meurtres. Cette double chasse à l’homme crée une tension haletante proche d’un polar psychologique. Alors que l’on commence à s’habituer à ce rythme, un des infectés choisit aussi de partir à la chasse aux nanites. Cela crée une troisième course-poursuite et Ray doit trouver encore plus vite le dernier. On retrouve alors les codes d’un film d’horreur. D’une manière époustouflante, ces courses se terminent par une boucle en revenant au point de départ et en reprenant des indices du début. Bloodshot est adepte d’une justice expéditive et violente dans une image très réaliste. En donnant une vision bien plus sombre que le Punisher, Lemire ne défend donc pas l’auto-défense. Il n’y a pas de bon mais un être égoïste. Loin d’être une machine à tuer, il ressent la peine en découvrant la vie des tueurs. On est un peu sadique car, comme Daredevil, c’est un héros que l’on aime voir souffrir. Progressivement, le héros s’ouvre aux autres. Il devient responsable de Magic et préfère tirer sur ses deux esprits plutôt que sur Magic. Cet épisode monde que le héros a pris le contrôle de son esprit – ou des nanites ?

Bien que Bloodshot soit surtout centré sur le personnage principal, Lemire ne néglige pas pour autant les personnages secondaires qui sont eux aussi des marginaux. L’agent spécial Diane Festival cumule les handicaps. C’est une jeune femme aux méthodes atypiques mais efficaces. Elle ose même conduire une voiture hybride. C’est un portrait d’une urbaine plongée dans le Middlewest. Comme le héros de la série, elle a un passé traumatisant. Elle forme un duo avec un agent plus vieux, conventionnel et réactionnaire. Comme souvent chez ce scénariste, ce représentant de la norme a une vision simpliste des gens et de la réalité. En fait, tout le monde se trompe sur l’affaire car les médias parlent d’une secte meurtrière. Seul le lecteur en suivant Ray détient à la vérité. Il faut suivre un fou un marginal pour connaître la réalité. Magic était la compagne du troisième contaminée. Elle aussi traumatisée depuis son enfance. Cela la rapproche de Ray et elle le suit. L’entourage du héros est très féminin alors que les ennemis sont plus des hommes ou des groupes. Elles sont classiquement une aide, une compagne ou une victime. Dans le dernier run, les femmes sont plus actives et une femme sauve tout le monde comme souvent chez Lemire.

Dans l’homme analogique, différentes lignes temporelles se croisent comme souvent chez Lemire. Dans un monde post apocalyptique, Ray qui vit avec Magic dirige un village dans le désert. Il est devenu responsable car, régulièrement, il utilise ses nanites pour aller chercher de l’eau. Dans ce monde de fous, il faut un fou pour être responsable. Le monde a été détruit par la glu – des nanites modernisées mais réservées à une élite – qui s’attaquent à tous les humains. Classiquement, dans ce futur, les inégalités se sont renforcées car toute l’eau est à Los Angeles représentée comme un château fort. J’ai été heureux de retrouver les plaisirs d’un elseworld : découvrir comment sont réinventés des personnages de l’univers Valiant. Ninjak forme un bon duo avec Bloodshot, l’un est stratège et bavard alors que l’autre est adepte du rentre dedans mais silencieux. J’ai trouvé ce récit rapide à lire et distrayant mais moins fort… jusqu’à ce qu’on lise le dernier épisode où tout s’explique. 

Dans Bloodshot Island, le héros est bloqué sur une île avec les anciens Bloodshot et le chien Bloodhound. Chaque jour, ce groupe est poursuivi par un ange de la mort : Deathmate. Comme dans le mythe de Sisyphe, l’escouade est plongée dans une lutte sans fin et vaine. Cette escouade Bloodshot me semble représenter les différentes périodes de la politique extérieure américaine (ou de la réaction de la population à celle-ci). Bloodshot est « un héritage de violence, de douleur mais aussi d’héroïsme qui a traversé l’histoire secrète de ce pays. » Cold Man était actif pendant la guerre froide jusqu’en 1984, Quiet Man au Koweït et le Bloodshot actuel est lancé le 12 septembre 2001, le lendemain de l’attaque de Ben Laden. Le dernier épisode de Bloodshot Island est une dérive politique sur le radeau intégrant des tensions entre les Bloodshot. Tank Man représente la solidarité avec les pays étrangers et l’idéalisme de la Seconde Guerre mondiale. On peut aussi voir par ses souvenirs un hommage au récit de guerre. Mais Viet Man pense que ce sont des mensonges pour se valoriser et faire de la propagande. En effet, Viet Man est le plus râleur car, dans la réalité, les médias ayant montré la réalité de la violence, la population s’est opposée à cette boucherie. Tank Man était volontaire pour l’expérience puis une fois la guerre finie il a été mis dans la glace comme Captain America alors que Viet Man a été forcé. Tank pense qu’il a été créé pour faire ce que les autres ne pouvaient pas faire et Viet Man ce que ils ne voulaient pas faire. Étant noir, il pense que, par racisme, on l’a encore plus utilisé. Cold Man, le plus discret, est un espion russe qui avait découvert le projet. Il a été volontaire en Russie pour devenir le premier surhomme et combattre contre les États-Unis avant d’être capturé et reprogrammé. La guerre étant finie, il ne lui reste que son uniforme totalement inadapté pour un climat tropical. En lien avec les archives sur la Guerre du golfe encore top secrètes, Quiet Man refuse de parler tout comme Ray mais car il est encore traumatisé. Quiet Man représente le cynisme de la Guerre du Golfe, lancée pour le pétrole. Le citoyen américain est passé de l’idéalisme au cynisme. Plus globalement, Lemire dresse un portrait pessimiste des États-Unis : Bloodshot peut acheter des fusils mitrailleurs sans permis et le troisième contaminé est un drogué raciste et fou de dieu.

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L’idée des Nanites comme un virus est poussé jusqu’au bout avec Bloodshot USA. On change encore de registre avec un film catastrophe de zombies. Le Projet Rising Spirit n’a cessé d’espionner Bloodshot. Ils ont vu la diffusion des nanites chez d’autres morts et décident de diffuser le virus dans tout Manhattan. Transformant tous les habitants en Bloodshot, le but est de créer la panique puis sauver le pays pour devenir le seul fournisseur d’arme. Ensuite, il suffira d’installer un homme de paille comme Trump – qui est cité – pour en profiter. 

Dès les premières pages, j’ai été admiratif des superbes dessins de Mico Suayan. Chaque case est magnifique car il réussit à mettre beaucoup de relief si bien que j’ai enfin compris que le cercle rouge de son torse n’est pas un tatouage mais la peau à vif. Il est très fort pour les éléments techniques. On peut aussi signaler le très beau travail sur la couleur. Le rouge profond omniprésent et la gouttière noire renforcent le sentiment de danger du scénario. Dans un découpage très cinématographique, Mico Suayanréalise une très belle scène ayant eu pour moi un impact fort quand il montre la mort du premier contaminé. La violence est repoussante et la couleur rouge a un grand rôle : le sang suit la hache puis les nanites retournent dans le corps de Ray. C’est comme si son énergie vitale lui revenait. Suayan revient dans l’épisode quinze et sa composition m’a semblée plus dynamique qu’avant. Butch Guice a lui aussi un style photoréaliste mais moins précis et la mise en page est plus classique. Mais cela reste très agréable à lire. Cependant, au fil des épisodes, j’ai eu l’impression que le dessinateur avait du mal à suivre le rythme. Lewis Larosa se charge du troisième récit dans un style proche. L’encrage presque invisible fait penser à une aquarelle un peu fade. Cet encrage flou correspond totalement à la révélation du récit surtout que le dessinateur et l’encrage changent ensuite.

Dans l’épisode cinq, on trouve le dessin radicalement différent de Raúl Allén et Patricia Martin. J’adore ce style qui mélange les aplats de la ligne claire avec les formes plus réalistes du comics. On sent encore le cinéma par la composition des cases. Leur style est fait pour cet épisode sur la folie car l’aspect cartoon de la colorisation éloigne de la réalité. Tomas Giorello intervient sur un épisode et je suis toujours aussi fan. J’ai déjà dit que je n’apprécie pas Doug Braithwaite. Je reconnais que, par son talent dans la mise en page, chaque épisode se lit très bien mais que son style est brouillon (en partie à cause de l’encrage) ! Comme toujours chez Bliss, les bonus sont très nombreux avec la multitude des couvertures, des croquis de Lemire et Suayan, des pages avant colorisation des principaux dessinateurs de ce volume. Il y a aussi des courtes histoires dans l’Annual.

Alors, convaincus ?

Ce récit m’a fait apprécier encore plus le personnage de Bloodshot qui n’est jamais aussi bon que quand il est proche de la folie. Le récit conduit par un homme si perturbé fait que l’on doute de tout et c’est une superbe idée. Le début est assez lent pour poser l’ambiance et les enjeux puis le deuxième run est haletant. Les twists en fin de run sont réussis sans jamais paraître forcés. Non seulement le scénario mais le texte de Lemire sont très bons. Les dernières pages de ce volume servent de transition avant Salvation et pourraient vous donner envie de lire la suite.

Thomas Savidan

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