[Review] Hellboy volume 2, les plus courtes sont les meilleures

Profitant à nouveau d’une belle occasion, je poursuis ma découverte en profondeur de l’univers d’Hellboy avec le deuxième volume de l’intégrale.

Un résumé pour la route

Hellboy_2_1Cette suite de l’édition deluxe d’Hellboy rassemble les tomes trois à cinq de la série (The Chained Coffin and others de 1995, The Right Hand of Doom de 1998, Box Full of Evil de 1999) publié par Dark Horse comics et par Delcourt en France. L’ensemble de ces épisodes est scénarisé et dessiné par Mike Mignola (L’homme à tête de vis). Les couleurs sont de Matthew Hollingsworth, James Sinclair puis Dave Stewart.

A la toute fin de la Seconde Guerre mondiale, le IIIe Reich tente d’éviter la défaite devenue inéluctable en faisant appel à un groupe de mages et de scientifiques pour créer une arme suprême. Un bébé démon sort alors de terre : Hellboy. Grâce à l’intervention d’un commando américain, il échappe aux nazis. Adopté en 1946, il devient dès 1952 un agent du B.P.R.D. (Bureau de recherche et de défense sur le paranormal) pour résoudre à travers le monde des enquêtes surnaturelles. Dans le tome précédent, il a réussi à vaincre Raspoutine qui cherchait à détruire l’univers.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Contrairement aux deux longs récits du premier volume, cette suite propose quinze histoires courtes de deux à vingt pages. Mignola affirme dans la postface qu’il préfère lire et écrire ces nouvelles. De plus, les histoires courtes sont très courantes dans le genre horrifique où beaucoup d’auteurs en écrivaient parfois par intérêt financier. Cependant, dans l’introduction, Scott Allie affirme que cela correspond à une période de transition car l’auteur n’était pas prêt à reprendre le récit principal. Certaines histoires sont anecdotiques comme les Bottes en fer mais autrement ce ne sont pas des récits secondaires. On apprend que l’ennemi est la bête de l’Apocalypse et on profite d’une vision de l’enfer. Hellboy est bien un démon. Sa main est celle de la mort pendant l’apocalypse à venir. On rencontre peut-être sa mère qui l’aurait eu avec un démon. Par un maléfice, Hellboy retrouve ses cornes et une couronne au-dessus de sa tête devenant un agent de l’Apocalypse. Le petit peuple le sauve par la connaissance de soi. L’événement le force à faire de l’introspection. Comme Hellboy, Mignola s’est plongé en lui-même pour avancer. En effet, la série devait être entièrement écrite par John Byrne mais les idées sont lui sont venues et il a écrit seul.

On voit également que ces histoires sont un moyen de varier les registres. Dans Pancakes, bébé Hellboy veut des nouilles au petit déjeuner et refuse les crêpes proposées par un général américain. La case suivante, les démons se tordent de douleur en enfer car Hellboy ne reviendra jamais en enfer. Il a aimé les pancakes… Le héros répond à un monstre : « Sois donc un poisson rouge, je m’en tape ! Tu vas prendre ta pile ! » L’humour est aussi présent dans la résolution des combats car ce n’est pas la force d’Hellboy mais l’épée de la statue qui, en tombant, tue le dragon.

Progressivement, le scénario relie de plus en plus ces nouvelles aux récits précédents. Dans Le cercueil enchaîné, Mignola explique l’apparition d’un couple de religieux dans Les germes de la destruction. Presque colosse nous montre la suite d’Au nom du diable : Liz s’est débarrassée de son pouvoir en donnant son feu intérieur qui a fait renaître un homoncule. Restée en Roumanie, elle se meurt sans cause médicale. Comme si on lui avait retiré une partie d’elle-même, elle devient grise se transforme en cendres. Le diable dans la boîte est même très important dans le récit général. On retrouve des personnages du premier volume – son père adoptif, le fils de l’homme qui a voulu le tuer à la naissance.

J’ai éprouvé un vrai plaisir à lire ces différentes aventures mais plutôt que de faire un résumé critique de ces nombreuses nouvelles, j’ai préféré humblement analyser l’univers que crée ici Mignola. Ces différentes nouvelles permettent de voir des liens thématiques dans l’univers de Mignola. Comme dans une nouvelle, il y a souvent un retournement à la fin et le même schéma narratif se répète. Hellboy ne part pas à l’aventure mais vient aider mais ces demandeurs ont une raison cachée de le faire venir. Les apparences sont donc trompeuses – un bébé parle vulgairement car il est un homme du petit peuple. Comme dans tout conte, les méchants sont punis – un professeur avare devient un mendiant. Cependant, le mal et la beauté sont souvent liés – dans le premier récit, le sang du dragon donne naissance à des fleurs, des iris. La situation de ces monstres varie. Roger l’homoncule et les loups-garou ont honte de leur statut. Au contraire, le premier homoncule se pense supérieur à l’humanité et veut se venger des humains mais cette vision n’est pas manichéenne. Comme le Ying et le yang, bien et mal coexistent dans ces homoncules et dans chaque personnage principal. Dans le combat des deux homoncules, le bon est avalé par son frère. Par la prière, il le brûle de l’intérieur. Le quotidien peut aussi devenir inquiétant. Des animaux parlent de leur crainte de la mort de Baba Yaga.

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On retrouve des références communes aux romans gothiques du XIXe siècle. Le diable dans la boîte fait une référence à La chute de la maison Usher de Poe. La religion catholique est présente mais sans prosélytisme. Un ecclésiastique irlandais est le meilleur ami d’Hellboy. Les prêtres sont une aide précieuse – dans Un noël sous terre, ses paroles d’exorcisme éteignent les flammes et les cloches tuent le démon. Des amulettes ou des paroles chrétiennes servent de protection mais dans Les loups de Saint-Auguste un moine intolérant maudit la famille seigneuriale qui a conservé son culte païen. Le village efface les traces – change le nom du village et détruit le clocher – pour éviter l’Inquisition. Le premier prototype d’homoncule a renié Dieu et ne peut plus regarder une croix. Il veut créer la vie en volant des cadavres dans les cimetières et devient un dieu de la science. Les références religieuses ou mythologiques s’élargissent de plus en plus. La Baba Yaga – que j’adore – est une sorcière russe qui mange les enfants mais compte les doigts et les cuillères. Incarnant l’âme de la Russie, elle vit dans un coquetier et avance avec un bâton en bois.

Des objets anciens symboliquement ou affectivement forts peuvent aider. Dans Un noël sous terre, un collier avec une croix offert révèle que toute la vie d’Annie est un mensonge. Le table pendant repas de famille devient des tombes entourées de zombies. Hellboy croise des spécialistes de l’occulte, souvent des universitaires ou de sociétés savantes. Kate Corrigan, professeur d’université, veut agir sur le terrain dans Les loups de Saint-Auguste. La bourgeoisie ou aristocratie est souvent corrompue ou en fin de vie. D’ailleurs, la vieillesse est rarement joyeuse visuellement par les rides et des marques. Une sorcière choisit le démon pour redevenir jeune. Dans Au revoir Mister Tod, un médium ectoplasmique n’arrive plus à faire venir des fantômes par fatigue. Il a pris de la drogue pour continuer mais se trouve pris au piège. Les artistes sont plus sensibles au surnaturel. Dans Un noël sous terre, la fille préférée des propriétaires d’un manoir a une fibre artistique qui fragilise son esprit. Elle a choisi d’épouser un prince des ténèbres et de vivre dans un palais sous une mégalithe. L’échec pour Hellboy, les demandeurs ou les démons est présent dans chaque nouvelle. Le créateur du premier homoncule empoisonne son prototype manqué et le jette dans un puits. Hellboy est mauvais tireur. Rien n’est jamais simple souvent à cause de mensonges. Dans Le cadavre, pour récupérer un enfant, Hellboy doit enterrer sous une église le squelette pourrissant d’un ami du petit peuple. Mais dans chaque église, un incident retard la résolution de manière assez drôle– un squelette de chevalier sort de son cercueil pour se plaindre du manque de place.

Ces histoires courtes sont pour Mignola un moyen de dessiner et d’écrire pour le plaisir. Après une présentation des enjeux dans le premier volume, il teste les limites géographiques, chronologiques, thématiques et stylistiques de son univers. Au fil des épisodes, on progresse de la Seconde Guerre mondiale à nos jours. Le texte fait constamment des références historiques plus anciennes. Beaucoup de récits prennent racine au Moyen-âge. Mignola construit une profondeur historique mais crée-t-il vraiment une chronologie logique pour son univers ? Cette profondeur passe par l’usage de langues rares ou mortes. Mignola perd le spectateur en mélangeant les époques. Le roi Void est censé se passer en 1956 mais la maison, les vêtements et la décoration font XIXe siècle. Ailleurs, les vêtements contemporains communs brouillent la datation. De plus, Hellboy ne semble pas vieillir. Hellboy n’agit pas n’importe quand mais lors de moments de transition – le jour de la mort d’une mère dans Un noël sous terre.

On voyage aussi sur les terres de magie – l’Angleterre et l’Irlande souvent, l’Ecosse, l’Espagne, le Japon… Mignola s’inspire de contes anciens, d’un livre de photo norvégien offert par un fan par exemple. Majoritairement, ce sont des régions pauvres et rurales. Hellboy vit en ville mais les phénomènes magiques se déroulent en campagne, dans des villages. Même quand on est à Kyoto, on ne voit pas la ville. Dans Le cadavre, on comprend pourquoi. La magie s’efface face au monde moderne. Le petit peuple s’en va aller au pays des ombres comme la fin du Seigneur des anneaux. Cependant, des villes peuvent attirer la magie – un talisman venu du Vatican. Plus précisément, les aventures se déroulent dans des lieux spécifiques : des cimetières, des églises, des ruines. Dans Presque colosse, des notes sont cachées par un scientifique dans la cathédrale d’Albi. Dans Un noël sous terre, Annie Hatch errait de nuit dans la partie préchrétienne du cimetière. On trouve aussi beaucoup de grottes et de rivières souterraines. Il existe un autre monde invisible avec une circulation d’eau ce qui facilite le contact avec le paranormal. Les héros y accèdent souvent en chutant. Cet espace de transition passe aussi par le rêve qui permet d’accéder au passé ou à une réalité cachée.

J’ai aussi vu dans ces enquêtes à l’étranger un sous-texte sur la politique extérieur des États-Unis. Dans La Baba Yaga, les paysans russes n’imaginent pas sortir de la tradition mais Hellboy comme une force du changement apporte la paix – cela correspond à l’idéologie des États-Unis dans l’après-guerre à l’époque où Mignola est enfant. Hellboy peut mal agir en voulant aider – en représailles, la Baba Yaga supprime le printemps et les naissances pendant un an. L’interventionnisme devient maladresse par méconnaissance des conséquences. En effet, cet Américain se moque des conventions locales : à Kyoto, alors que des têtes sans corps mordent Hellboy pris dans une danse, il se sert des têtes comme balles de baseball. Le lieu de naissance d’Hellboy et de nombreuses enquêtes est aussi celui des pères fondateurs américains alors que le B.P.R.D. a des bases secrètes dans le monde entier comme la C.I.A.

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La bd est un art du collage pour Mignola. Dans son dessin, il intègre des copies de monuments mais c’est moins plaqué que dans le tome précédent – des statues égyptiennes dans le club Osiris. Dans Têtes, les visages sont inspirés d’estampes japonaises et sur les murs des démons japonais sont peints. Ses monstres ont souvent beaucoup de tentacules – une influence de Lovecraft ? – et ne sont jamais des inventions complètes mais des chimères – le dragon de Saint-Léonard a une tête de crocodile. On ne peut s’empêcher de s’arrêter devant certaines images – un homoncule priant devant une croix alors que les éclairs frappent les rochers autour. La mise en page est classique mais des planches sont une leçon d’organisation. Dans Les loups de Saint-Auguste, un témoin raconte à un prêtre la mort de sa famille au prêtre tout en se métamorphosant en loup-garou. Visuellement, l’angoisse du lecteur monte par un focus progressif en parallèle sur le corps de l’homme (corps, visage, yeux, crocs) et la découverte par l’ecclésiastique du cadavre de l’ancien loup-garou. Plus loin, sa métamorphose est très belle – il ouvre sa peau sur toute la longueur découvrant le monstre caché en lui comme un ciseau déchirant un tissu. Les couleurs sont toujours aussi superbes et subtiles – il n’y a pas de camaïeu par page mais par case. Dans Un noël sous terre, la lumière jaune bienfaitrice est un mensonge et la vérité diabolique revient par le rouge, le marron et le noir. Mignola a parfaitement digéré l’apport de Kirby – l’épure, les contrastes forts de couleurs, des formes carrées des visages mais tout en gardant des traits réalistes. Bien que très épurés, ses dessins ne sont jamais figés grâce à un sens diabolique du cadrage. Cette édition Deluxe – certes difficile à transporter – me ravit toujours avec un papier de qualité. Ce deuxième volume propose plus de quarante pages de croquis avec un texte explicatif de Mignola et des textes très précieux. Il a dessiné un dossier entier sur la capitale des enfers alors qu’elle n’apparaît que sur une seule case du récit.

Alors, convaincus ?

J’ai vraiment pris plaisir à la lecture de cette série magistrale. Aucune nouvelle n’est mauvaise et certaines sont fantastiques – Le cadavre, Les loups de Saint-Auguste pour moi. Mais je pense que chacun se fera son propre classement selon ses goûts et c’est cela qui est passionnant.

Thomas Savidan

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