[Review] Intégrale Hellboy (tome 3)

Vive le père noël qui m’a apporté la suite de cette splendide intégrale de Delcourt mais le travail a hélas retardé la lecture. Après avoir adoré le lancement de la série dans le tome 1 puis la construction d’une saga plus complexe dans le tome 2, que va-t-il arriver au plus grand héros cornu des comics dans ce nouveau chapitre ?

Un résumé pour la route

L’ensemble des dessins et des récits est de Mike Mignola (L’homme à tête de visB.P.R.D.) et les couleurs de Dave Stewart. Ce volume rassemble une longue histoire en six épisodes (Le ver conquérant) puis des récits qui se suivent en un épisode (Le troisième souhaitMonsieur Edward et le destinL’île) publiés aux États-Unis par Dark Horse entre 2001 et 2005 puis en France par Delcourt dans cette intégrale en novembre 2018.

Hellboy est un démon que le sorcier Raspoutine a fait venir bébé pendant la Seconde Guerre mondiale. Libéré puis élevé par l’armée américaine, il travaille désormais avec d’autres être exceptionnels pour le B.P.R.D., une brigade spécialisée dans le paranormal. Dans les récits précédents, il a découvert qu’il est la clé pour libérer un serpent gigantesque et déclencher la fin du monde. Cependant, il n’a pas du tout envie de suivre ce programme…

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Le premier récit commence quand un commando attaque le château de Hunte, une base nazie sur un éperon montagneux en Autriche. Ce groupe réussit à empêcher les nazis d’agir mais aucun ne survit. Ce récit introduit un nouveau personnage : Lobster (le homard) Johnson, un super-héros en tenue d’aviateur possédant une main brûlante. Soixante ans plus tard, Hellboy est appelé au même endroit avec Roger l’homoncule car un vaisseau spatial nazi va se poser. De plus, après l’incendie du château, des morts hanteraient les lieux. J’aime beaucoup cette ambiance de film d’horreur où l’étrangeté ne passe pas seulement par des monstres mais le plus souvent par la parole : des cadavres conseillent à Hellboy de fuir. Ils sont aidés par une espionne autrichienne, Laura Karnstein. L’arrivée du vaisseau nazi permet de découvrir le projet du savant Von Klempt : servir Raspoutine pour détruire le monde. Pour lui, le nazisme est mort et il ne reste que la destruction. Son projet mélangeaient scientifiques et mages dans les années 1940. Dans le présent, il relie des têtes coupées à une technologie ancienne pour contacter l’espace. 

Bien que chaque histoire soit indépendante, elles sont aussi une pierre de plus vers le récit global sur la fin du monde. Dans Le ver conquérant, on retrouve dans la fusée ces méduses qui veulent détruire la création. En arrivant sur Terre, elles deviennent un ver géant dont l’appétit insatiable dévorera le monde. J’ai trouvé cette idée fantastique car un ver est inoffensif mais cet insecte gluant donne une impression de dégoût qui en fait un monstre tout à fait crédible. L’image du ver ravageant des villes est inquiétante mais aussi drôle grâce au talent du dessinateur. J’ai pensé aux films de monstres de la guerre froide, parfois ridicules. Pour lutter contre ce monstre, la force brute ne marche pas contrairement au premier tome. Une fois le monstre détruit, Hellboy démissionne car il refuse de trahir ses amis et il veut en apprendre plus sur lui-même. Ce premier récit apporte aussi des précisions sur le projet de Raspoutine quand il apparaît en fantôme : le Ragna-Rok n’est pas juste une destruction mais ensuite le début d’une nouvelle humanité. La déesse Hécate est en rivalité avec le mage russe. Raspoutine sert le dragon pour régner sur le nouveau monde. Dans L’île, on découvre, par le récit d’un prêtre, l’origine du dragon Ogdru Jahad. Des esprits supérieurs ont été envoyés pour veiller sur la terre. C’est un de ces veilleurs qui a créé le dragon puis les autres l’ont emprisonné. La main d’Hellboy est le dernier morceau de ce veilleur imprudent. Sa couleur rouge vient du combat d’une statue ayant récupéré la main contre des démons. Cependant, la nuit, les ténèbres en ont profité pour donner vie au dragon et le faire engendrer les premières créatures humaines. J’ai cependant trouvé ce long récit d’origine de la main droite confus. Pour Hécate, elle et Hellboy devraient s’unir physiquement à la fin des temps bien que l’issue ne soit pas claire : survivraient-ils dans le nouveau monde ou connaîtraient-ils la destruction totale ? Hécate écrase Raspoutine mais Baba Yaga sa mère recueille son ongle. Mignola ne fait pas de tout cela une histoire dramatique mais un excellent récit d’action avec des pointes d’humour (les surnoms ridicules de mafieux tués par le Homard). Plus loin, un fantôme a poursuivi Hellboy pendant trois jours en lui jetant des pierres et des détritus car le héros a mangé par erreur une banane d’un arbre hanté.

Malgré la révélation de sa destinée, Hellboy refuse de mourir comme le montre le récit suivant. Le troisième souhait change totalement de mythologie par un récit en Afrique. Le scénariste y trouve une nouvelle source d’originalité : un vieux sage décédé écoute les araignées parler, un ancien ennemi du héros a transformé son squelette en chaîne pour emprisonner Hellboy. Ce piège montre qu’Hellboy décide de vivre malgré un destin supposément dramatique pour lui et le monde. Dans le récit suivant, le personnage de monsieur Edward le rassure. Pour lui, Hellboy a changé son destin et trace désormais sa voie. Cependant, le héros semble bien déprimé quand il émerge près d’une épave de navire du XVIIIe en Amérique du Sud. Cette question se pose aussi pour le peuple des farfadets, découvert dans Le cercueil enchaîné : faut-il aider Hellboy ? 

Le scénario n’est jamais manichéen car le camp du bien des États-Unis est aussi intolérant : le B.P.R.D. a placé une bombe dans le corps de Roger car dans le premier tome, cet être manipulé par son frère menaçait la sécurité du monde. Roger est très touchant quand il est prêt à se vider de son énergie pour une humanité ingrate qui se méfie de lui. Hellboy est aussi plus grand que les Hommes car il refuse de sacrifier Roger et lui fait confiance. Ce refus du manichéisme existe aussi chez les opposants au héros. Dans Le troisième souhait, un géant veut découper Hellboy et distribuer ses restes aux sorcières qu’il a tourmentés pour éviter la fin des temps. Il ne faut en effet jamais se fier aux apparences. Chacun est multiple – l’ermite, les nazis et enfin Johnson le Homard – et une montagne est creuse. Même l’humanité n’est pas une condition stable comme lorsqu’une brume verte s’échappant de la fusée transforme les néo-nazis en hommes-grenouille et un soldat mort est en fait un extraterrestre caché. Laura Karnstein, ou Inger en fait, trahit pour obtenir l’amour de son aïeul car elle est la petite-fille d’Herman von Klempt. En effet, Mignola relie toujours plus ses récits : ce scientifique fou était l’unique survivant de l’attaque du début. Hellboy a déjà rencontré ce scientifique fou en Afrique mais dans un récit encore inconnu du lecteur à l’époque. Au fil des pages, les nouvelles histoires ne cessent de complexifier le récit d’origine d’Hellboy. Un soldat tué par Inger était présent à la naissance d’Hellboy. C’est lui qui devait tuer le bébé démon mais il a eu pitié. 

J’ai retrouvé avec un grand plaisir la mosaïque d’influences qu’utilise le scénariste pour composer un récit propre : les nouvelles gothiques du XIXe siècle (le titre du premier récit vient d’un poème de Poe), les pulps (les scientifiques nazis ont créé avant les autres une fusée), la mythologie locale (Rübezahl, un géant polymorphe des montagnes autrichiennes). Le bas du corps de ce ver a des tentacules faisant penser aux monstres de Lovecraft. Mignola affiche ses influences en dédiant Le ver conquérant à des personnages de pulp’s (Doc Savage vu aussi dans Planetary) et au jouet G.I. Joe. 

Le temps et l’Histoire sont très présents. Dans le premier récit, Mignola réécrit l’Histoire car le commando était venu enquêter avant la guerre et donc les États-Unis se méfiaient des nazis même avant Pearl Harbor. L’île est basée sur une vieille chanson anglaise de marins. Mignola y opère une coupure chronologique étonnante : Hellboy a en fait passé deux ans sous l’eau. Il rencontre le fantôme d’un missionnaire qui dit être un livre vivant. Il a été condamné par l’Inquisition qui pourchassait les artefacts non occidentaux ou imaginaires alors que lui respectait les savoirs indigènes. Il est aussi le symbole de la colonisation et de la faute originelle (le génocide des Indiens). L’Histoire révèle souvent les racines du mal contemporain : dans Le ver conquérant, les caves du château révélaient des voûtes gothiques inquiétantes. Par ailleurs, les récits citent toujours des nombres. Est-ce pour se conformer aux mythologies ?

Le cinéaste Guillermo del Toro, qui a adapté Hellboy dans deux films, décrit magnifiquement sur le dessin de Mignola : un trait toujours juste et hyperexpressionisme par des aplats noirs. Mignola n’hésite pas à illustrer des idées seulement par le dessin comme une case muette sur un aigle dévorant un lièvre pour illustrer la violence de la nature. En une case bien construite, il arrive à transcrire un océan vaste. J’adore son dessin composite qui inclut en fond de case des éléments réels – dans Le ver conquérant une image de propagande nazie puis des blocs de sculptures médiévales. Dans L’île, des temples hindouistes japonais sont censés être une architecture hyperboréenne (peuple mythique de l’Antiquité). On découvre dans la préface de Scott Allie qu’en raison de l’avancée d’un projet de film, Mignola a mis cinq ans à réaliser ces histoires. En effet, Le ver conquérant devait être le premier récit dessiné par quelqu’un d’autre mais l’éditeur a insisté pour que Mignola le fasse. J’ai aussi admiré les couleurs de Dave Stewart: le magnifique début dans un bleu profond pour la nuit ou une case entièrement jaune lors de l’attaque. Selon les pages, on peut subtilement changer d’ambiance par la couleur en passant du noir au violet. Cette édition est non seulement magnifique par la qualité du livre et du papier mais elle inclut en bonus de nombreux croquis commentés, les pages encrées de la première version de L’île et les crayonnées de la deuxième. 

Alors, convaincus ?

Comme dans les tomes précédents, j’ai été captivé par ces récits palpitants et funs. Mignola crée un personnage de plus en plus passionnant. Hellboy est le plus souvent désabusé mais le nihilisme radical qui s’oppose à lui le pousse à agir pour le bien. En effet, le projet apocalyptique est de plus en plus intrigant.

Thomas Savidan

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