[Review] Crossed + 100

Pour cette review spécial Halloween, nous accueillons avec grand plaisir un confrère de marque en la personne de Sim Theury, le créateur de deux blogs de grande qualité : Unspoiled Comics et le Cabinet des curiosités Marvel. Il a choisi de nous présenter Crossed + 100 d’Alan Moore, c’est parti !

crossed_5Mais que diable allait-il faire dans cette galère ? Alan Moore, l’auteur de Miracle Man, de From Hell, Swamp Thing, V for Vendetta et Watchmen allait écrire une série « Crossed ». Une série où  la population mondiale est touchée par une épidémie qui transforme les humains (enfants y compris) en êtres violents, sadiques, anthropophages et obsédés par le sexe. Cet évènement est appelé « la surprise ». On reconnait les infectés par une marque en forme de croix sur leur visage, d’où leur nom : « les Crossed ». Dérangeante, gore et malsaine, cette création de Garth Ennis repousse les limites du genre et connaît un joli succès décliné sur plusieurs séries régulières et limitées depuis 2008.

Associé au dessinateur Gabriel Andrade, Alan Moore réussit à aller au-delà de cette horreur et faire sien cet univers tout lui donnant un nouveau souffle en imaginant une humanité qui se relève 100 ans après les premiers événements, c’est à dire en 2108. Ce qui lui permet de partir sur une base neuve loin de la surenchère gore dans laquelle la série pouvait tomber.

Au croisement des apocalypses, des reconstructions et des pyramides

L’histoire est décrite par une archiviste nommée Future Taylor au travers des pages de son journal intime. (Tout comme Rorschach dans Watchmen). Un siècle s’est écoulé depuis l’épidémie et les humains rescapés ont lentement reconstruit une société qui leur assure confort et sécurité.

Obsédés par leur soif de souffrance et de sexe et semblant insensibles à la douleur, les Crossed n’ont aucun instinct de survie. Cette pyramide inversée des besoins a fait d’eux une espèce en voie de disparition. Le froid, les maladies, la consanguinité et un manque total de compassion envers leurs semblables ou leurs progénitures ont ainsi eu raison de leur nombre.

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Cette apocalypse a réduit à moins de 1‰ la population mais Moore démontre en arrière fond que l’humanité aurait subi de toute façon une autre destruction massive due au réchauffement climatique (augmentation de la température, élévation du niveau des mers …)

L’inconscience des Crossed a fini par causer leur perte, celle des hommes l’a presque fait.

Au milieu de ce monde convalescent, Taylor fait d’étranges découvertes sur les activités passées des Crossed et sur un certain Salt qui la pousse à poursuivre ses recherches au-delà de sa mission initiale.

Days of Past Future

Issue de la troisième génération post-surprise, Taylor n’a pas connu autre chose que ce monde sans grande perspective. C’est sans doute pour ça qu’elle a choisi la fonction d’archiviste et qu’elle va rapidement se passionner pour son enquête archéologique tout comme le lecteur.

Si Taylor est aussi fascinée par la science-fiction (renommée wishful fiction – « souhait-fiction ») c’est qu’elle envie cette période où une civilisation pouvait rêver à l’avenir même un peu sombre. Pour renforcer cette idée, chaque partie reprend le titre d’un roman fantastique en lien avec l’idée force du numéro.

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Le diable est dans les détails

Car au milieu de ce chaos, Moore bâtit une œuvre extrêmement cadrée. Sur la forme, ses notes montrent qu’il a, par exemple, définit le nombre de cases et de phylactères par pages, de ballons maximum ou de personnages par cases. On remarque également une symétrie dans le contenu de 6 épisodes sur le destin des humains et des infectés et des deux protagonistes.

Gabriel Andrade réalise un travail excellent qui parvient à la fois à installer une ambiance sobre presque documentaire qui tranche avec les scènes gores et violentes qui paraissent encore plus monstrueuses dans ce contexte. Ses dessins d’une grande précision permettent au scénariste de faire passer des messages avec une économie de mots. Des villes aux monuments délabrées aux espèces animales retournées à l’état sauvage, les planches d’Andrade immergent complétement le lecteur. Preuve d’un grand travail de documentaire, chaque ville, infrastructure, musée, bibliothèque, centre commercial, marque, film à l’affiche en 2008 … sont 99 % réels. Le Blog the Periodical Fable a fait un remarque boulot de recherche à ce sujet.

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Sur le fond, Moore a ré imaginé une société avec des nouveaux moyens de subsistances et d’organisation, l’impact sur cette épidémie sur les religions et la sexualité, l’évolution de menaces climatiques …

Ce jusqu’auboutisme est à la fois la force et la faiblesse de Crossed+100 car Moore invente aussi un nouveau langage. Ce vocabulaire +100 est particulièrement déroutant (penser se dit craner ‘to skull’, voir : optiquer, les crossed sont appelés les facencroix « churchface » etc.).

En VO, parmi les plus ardues, on a ce type de phrase.

« Well, you did, could be, and but there’s something churchface about this brown. You skull how everything’s incidenting at once ? »

… que je trouve encore pire en VF.

« Ben, tu as fait possible. Mais y’a quelque chose de facencroix sur ce marron. Tu crânes comment ça a incidenté en même temps ? »

Pas de notes de bas de page, pas de traduction, rien qui permette trouver ses marques. Il faut faire preuve d’imagination et déduction pour comprendre le sens de certains termes d’autant que les noms des villes et des personnages sont tout autant cryptés. C’est sans doute volontaire de la part de Moore, une façon désarçonner le lecteur au risque d’être totalement presque incompréhensible par moment.

Alors, on en crâne quoi ?

Si on réussit à faire abstraction de la barrière de langue, c’est un voyage envoûtant et dépaysant que Moore et Andrade nous proposent. Les qualités suscitées, l’intelligence du propos et l’intrigue finissent par faire son œuvre, le final tient ses promesses et donne envie de relire le run pour en comprendre toutes les finesses. Combien de séries peuvent en dire autant à l’heure actuelle ?

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Joe Linton dit :

    Thanks for the credit for my The Periodic Fable blog! (One correction – the original Crossed series is by Garth Ennis – not Warren Ellis)

    J'aime

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