[Review] Batman Chronicles 1987 (volume 1)

Vous avez sans doute pu le constater au fil des articles, j’adore les intégrales alors quand Urbanlance une gamme similaire sur Batman, j’ai couru chercher ma Batmobile pour me procurer le premier volume.

Un résumé pour la route

On trouve ici les épisodes Batman 402 à 414, Batman Annual 11 et Batman Son of the Demonparus aux Etats-Unis entre décembre 1986 et juillet 1987 chez DC comics et en France le 17 juin 2022 chez Urban

Par la liste des artistes présents, je comprends pourquoi Urban a commencé par ce tome. Les scénaristes sont Max Allan Collins (Road to Perdition, Dick Tracy) pour les épisodes 402, 403, 408 à 412 puis Frank Miller (DaredevilSin City) pour les 404 à 407, Jim Starlin (Le CulteLa mort de Captain Marvel) pour le 414 également dessinateur du 403, Mary « Jo » Duffy (WolverineStar Wars) pour le 413, Alan Moore (Crossed +100Watchmen) dans l’ Annual 11et Mike W. Barr (Camelot 3000The Outsiders) dans Batman Son of the Demon. Les dessinateurs sont Denys B. Cowan (The QuestionHardware) pour l’épisode 402 David Mazzucchelli (DaredevilAsterios Polyp) pour les 404 à 407, Chris Warner (OutlandersAstro Boy) pour le 408, Ross Andru (Wonder WomanJonah Hex) dans le 409 et 410, Dave Cockrum (X-MenSoulsearchers 1 compagny) pour le 411 et 412, Kieron Dwyer (Captain AmericaAvengers) pour le 413, Jim Aparo (La légende secrèteThe Brave and the Bold) pour le 414, George Freeman (Le valet de cœurCaptain Canuck) et Norm Breyfogle (Batman BeyondPrime) dans Annual 11 et Jerry Bingham (VWarlord) dans Batman Son of the Demon

On en dit quoi sur Comics have the power ?

Une fois n’est pas coutume je vais débuter le travail d’édition. J’ai rarement lu un livre avec des bonus aussi complets. Il y a tout d’abord une table des matières avec la liste complète des artistes. Chaque épisode s’ouvre par la couverture du numéro en pleine page et se termine par un texte d’une page reprenant des postfaces d’O’Neil, de Max Allan Collins, des extraits du courrier des lecteurs et les propres textes du comité d’Urban. On a même les souvenirs d’enfance de Mark Hammil. Ce rédactionnel m’a donné l’impression de pénétrer à l’intérieur du comité de rédaction. L’édition marque un grand changement : fini la couverture rigide noire pour une forme souple en blanc. Il y a même un signet. Urban choisit judicieusement un papier mat et restitue même la texture du papier gris des comics de l’époque dans Year One.

J’adore les intégrales chronologiques car elles permettent d’observer l’époque à travers les comics mais ce contexte est peu présent. Par les débuts de Jason Todd, on observe la paupérisation des quartiers centraux des métropoles : Park Row, quartier bourgeois de Gotham est devenu Crime Alley. L’exception est Batman Son of the Demon : des terroristes sont les alliés locaux d’un dictateur moyen-oriental imaginaire. Si on regarde la carte, on peut penser à Saddam HusseinMike W. Barr critique plus loin le machiavélisme des Etats-Unis, prêt à soutenir une dictature pour garantir une position géopolitique.

L’édition en intégrale permet aussi de comprendre qu’un épisode est pleinement dans le style de l’époque ou, au contraire, que des artistes sont novateurs. En effet, 1987 est une année pivot pour DC comics avec une vaste relance des récits et des équipes créatives après Crisis on Infinite Earths. Le but est de sortir des anciennes habitudes. J’ai perçu une volonté de se connecter à la jeunesse par une référence musicale au Velvet Underground et à Del Fuegos révélant également l’émergence du punk new-yorkais de l’époque. Cependant, cette tentative devient faussement jeune quand elle cohabite avec l’argot daté des truands ou la critique du heavy metal. Ce monde post-Crisis contient déjà des incohérences. Dans l’épisode 402, Jason est le coéquipier de Batman puis on voit comment il est devenu Robin mais sans aucune indication que cette suite se passe dans le passé.

Les séries Batman accueillent un nouveau rédacteur en chef, Dennis O’Neil qui veut opérer un retour vers un ton plus sombre. Pour cela, il fait appel au scénariste et écrivain de polars Max Allan Collins. Fan de l’aspect criminel du chevalier de Gotham et scénariste de Dick Tracy, il insiste sur la mafia mais mélange parfois Batman et Tracy (le costumes années 30 de Double-Face, l’humour décalé lors de l’action, une roulette géante dans un casino). Les deux premiers épisodes devaient être un prélude au grand projet de l’année, Year One, mais ce sont plutôt un bouche-trou. On reste dans un entre-deux. Comme dans les anciens épisodes, les couvertures sont organisées autour d’un twist que l’épisode explicite. Plus moderne, Collins réfléchit à la justice expéditive. Batman est certes hors la loi mais son action est juste car il respecte des règles. Un imitateur portant son costume, traumatisé par la disparition violente de sa famille, dépasse ces limites. Hélas, ce thème est amené lourdement par des dialogues explicites et le scénariste ne va pas encore au fond de la noirceur. Batman espère que ce n’est pas un flic fou mais la pègre. Le thème de Collins est l’ambivalence des cadres sociaux. Les institutions apportent sécurité, justice et éducation mais la police dans les premiers épisodes, l’éducation autour de Jason Todd et la justice avec Double-Face sont corrompues. Cette réflexion se retrouve dans la vie privée du héros. Bruce Wayne est plus ou moins en couple avec Vicky Vale. La journaliste trouve le concept de justicier masqué puéril. Selon elle, Batman est de droite tandis que Bruce serait de gauche (par ses actions charitables). Dans son travail, elle mène une campagne médiatique hostile au héros. Dans sa vie privée, elle se moque de Bruce qui a honte de la fortune de ses parents issue de la vente de munitions. Vexé par son professionnalisme de reporter, Bruce, peu féministe, menace d’arrêter « leur sorties dans les resto chics ». Cet entre-deux se voit aussi par les couleurs. Même si elles sont très agréables, elles restent encore très vives malgré le ton sombre et Batman a toujours un costume coloré.

La véritable relance débute avec Year One où le scénariste Frank Miller et le dessinateur David Mazzucchelli élaborent de nouveaux débuts à Batman. Le même jour, James Gordon arrive en train comme un anonyme et Bruce comme une star en avion. Les deux voient Gotham comme un enfer. Cependant, Gordon est dépité alors que Bruce pense changer la situation. On suit en parallèle les débuts de Bruce comme justicier et l’entrée de Gordon dans la police. Au final, on voit très peu Batman en action. Ces simples humains ont une puissante densité par des dialogues justes et un récitatif créant une atmosphère sombre et une intimité avec le lecteur. Par leur habitude de travail, ils arrivent à dire énormément en peu de pages. Beaucoup de scènes sont hors-champs : une poursuite se limite à deux voitures qui se cognent.

J’ai l’impression que Miller s’intéresse plus à Gordon qui devient un personnage clé. Cette partie est ma préférée : Gordon est à la fois honnête, idéaliste et totalement désabusé, un cocktail rare. Puni pour une faute qui restera inconnue, le lieutenant est muté à Gotham. Trop honnête pour le GCPD, il est exclu du groupe. Face à lui, le commissaire principal Loeb, accusé de corruption, s’en sort par la « disparition » du témoin clé mais, en privé, il assume totalement la corruption. Gordon fait équipe avec Flass qui abuse de son pouvoir sans remord. Les épisodes sont rythmés par les visites régulières des collègues de Gordon dans le bureau de Loeb pour se plaindre de l’honnêteté, la mesure ou l’efficacité du nouveau. Gordon se fait une place car des policiers honnêtes se relèvent en voyant ses succès. Le seul échec de Gordon est sa vie privée. Marié, il est si obsédé par son métier qu’il délaisse sa femme puis tombe amoureux de sa partenaire Essen. En parallèle, les maladresses de Batman sont nombreuses mais elles le rendent humains et illustrent ses progrès car il attaque des criminels de plus en plus puissants. Cette avancée apporte une tension narrative : comment ce débutant va-t-il échapper à la fois à l’élite politique corrompue et à ses agents, la police ? Batman influence aussi les autres : Selina Kyle arrête la prostitution pour devenir une justicière défendant les femmes exclues. Au contraire, Alfred est peu présent mais son humour sarcastique devant les nouvelles activités de son maître est très drôle. En relisant Year One, je vois tout ce qui a inspiré le film de Matt Reeves : la caractérisation de Catwoman, les tentatives par la police de piéger Batman, toute la scène dans l’immeuble en ruine. Gotham fait partie intégrante du récit mais plus par les marges (les parkings souterrains, le quartier de la prostitution, l’espace de vie des sdf sous un pont) que par des lieux emblématiques. Comme toujours avec Miller, la morale se trouve au milieu des égouts. Même si Batman ment, assumer ses erreurs (avouer ses péchés) est essentiel. 

L’autre grande nouveauté de ce tome concerne le deuxième Robin sous l’impulsion du directeur éditorial. Max Allan Collins raconte comment Dick Grayson a été mis en retraite. On est surpris de l’obéissance du jeune homme car il critique à peine la décision unilatérale de Bruce. Son remplaçant Jason n’est plus le fils de deux acrobates car il n’était pas populaire à cause de ces origines trop proches de Dick. Ces nouveaux débuts sont très sombres. Dans Batman 408, il vole des pneus de la Batmobile quand il rencontre Batman. Cet orphelin fume et vit dans un taudis de Crime Alley. Sa mère, Catherine, était toxicomane. Il lui apportait à manger et, sans doute, sa drogue pour éviter, sans succès, une overdose. Le père Willis, était un voleur de voitures tué en travaillant pour Double-Face. Malgré ce passé, Jason n’est pas un criminel car voler n’est qu’un outil pour survivre plutôt qu’un objectif de carrière. Mais les couleurs vives et les dialogues rendent cette partie racoleuse comparée à Year One. Batman convint Jason de vivre dans l’école pour jeunes égarés de m’man Gunn qui cache en fait une école du crime. Je ne sais pas si c’est le but mais cette partie m’a fait rire. M’man Gunn s’habille en lady du XIXe siècle. Elle apprend à voler tout en corrigeant les fautes de syntaxe. Elle gifle si on fume un pétard mais distribue un bouteille de whisky pendant un cours pratique sur les armes. Batman détruit cette école puis Jason débute sa formation de Robin mais l’objectif de Bruce a changé : il éduquait Dick comme son successeur mais veut sauver Jason d’une destinée dans le crime en le canalisant. Cette volonté se heurte à l’impulsivité de la jeunesse. Jason refuse les mensonges de Batman. Dès sa deuxième mission, il jure et devient violent quand il étrangle Double-Face. Cependant, la cohabitation entre la noirceur nouvelle et la présence de Robin ne fonctionne pas. Jason, quand il assume le rôle de Robin, est trop proche de Dick. Il porte le même costume et a le même humour.

Les épisodes suivants sont le symbole de la situation de Batman à l’époque entre le classique dessinateur Jim Aparo et le scénariste à la mode Jim Starlin. Cependant, le duo fonctionne : le récit glauque est amplifié par les dessins épurés : deux jambes féminines émergent d’une poubelle. Cette femme a été tuée puis mutilée par un serial killer. Cette violence choque Batman car il connaît la victime. D’autres épisodes se déroulent en dehors de cette chronologie. Mary « Jo » Duffy écrit un récit d’action autour du Japon. Très documentée sur l’histoire des Tokugawa, elle propose un distrayant épisode prévu par l’éditeur en cas de retard. Dans Batman Annual 11, le scénariste Alan Moore invente une histoire d’amour aussi absurde que réussie. Gueule d’argile est amoureux d’un mannequin synthétique. Pour vivre une relation normale, il s’installe la nuit dans le supermarché vidé de ses clients et se cache sous les lits d’exposition le jour. J’ai été très heureux de retrouver le scénariste Mike W. Barr dans Batman Son of the Demon. Batman vient libérer des civils pris en otage par un gang. Blessé, Bruce est sauvé par Talia Al Ghul. Pour abattre le chef de ce réseau terroriste, Batman s’allie à Ra’s. Ce n’est que le premier de nombreux rebondissements dignes des récits d’action de l’époque et des intrigues politiques d’un James Bond. La violence est très présente. Le chef tente de violer une femme enceinte. Batman est plus impitoyable – il force un médecin à soigner une victime avant un criminel – puis, brusquement, il craint pour son enfant à naître. Batman Son of the Demon était à l’époque hors continuité… jusqu’à Grant Morrison.

Ce tome s’ouvre sur un épisode illustré par Jim Starlin agréable à lire et détaillé mais les visages paraissent carrés. Starlin n’hésite pas à monter frontalement la violence. Le dessinateur Denys B. Cowan lui succède avec des traits triangulaires qui me paraissent très à la mode à l’époque. J’ai reçu une claque visuelle en tournant la page. David Mazzucchelli est d’une incroyable modernité. On voit d’où vient Sean Philips. D’un côté, le réalisme des décors et des visages est très précis. Le dessinateur rend la ville extrêmement varié. D’un autre côté, les formes sont parfois épurées en particulier lors des scènes d’action. Il a réduit les détails par rapport à Daredevil. Je crois déceler son prochain style proche de la ligne claire. Mazzucchelli en modernisant en partie le costume originel – plus sombre et réduit à deux couleurs, le gris et le noir – sera très influant ensuite. Contrairement à Starlin, la violence n’est pas vulgaire même si elle est explicite. Les couleurs ont également un traitement moderne : on réduit la gamme chromatique pour créer une ambiance. Chris Warner souffre de se situer juste après car son trait paraît simpliste et les couleurs criardes. Ross Andru a un style tout aussi impersonnel. Je l’adore chez les X-Men mais Dave Cockrum est ici méconnaissable. Il adopte un style classique et une mise en page convenue. On dirait un hommage aux comics de l’âge d’argent. Tout en restant dans le moule de l’époque, Kieron Dwyer est bien meilleur. Ses visages sont expressifs et très détaillées. Les décors sont nombreux et les scènes d’action bien exécutées. Le dessinateur George Freeman sert le récit d’Alan Moore sans qu’aucune case ne s’imprime dans ma mémoire. Le dessinateur de l’autre récit de l’Annual Norm Breyfogle est plus fin et donne au Pingouin visage cartoony. Dans Son of the Demon, le peu productif Jerry Bingham m’impressionne. Sa mise en page déstructurée est tout aussi moderne que la rigueur de David Mazzucchelli. Une montagne devient un coin de case. Par sa composition, les scènes d’action sont très dynamiques. Son incroyable précision me fait penser à Neal Adams. Les corps dénudés de Talia et Bruce sont superbes. Batman est totalement iconique avec cette cape cachant tout son corps. 

Alors, convaincus ?

J’ai dévoré en deux jours ce premier tome des Batman chroniques. Tous les épisodes ne sont pas parfaits (Max Allan Collins et très souvent maladroit) mais j’ai adoré découvrir Year One au milieu de la production de l’époque. Je trouve également Son of the Demon très intéressant et magnifiquement dessiné. Les bonus entre chaque épisode apportent vraiment un plus, en particulier le courrier des lecteurs sur Year One

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