[review] Hors-saison

Avant Hors-Saison, je n’avais jamais lu d’ouvrage de James Sturm, mais l’idée de lire un récit de vie sur fond de campagne électorale américaine m’a intriguée et poussée à m’intéresser à ce titre indépendant dont l’auteur a déjà été couronné de deux Eisner Awards.

Un résumé pour la route

Hors-Saison est scénarisé et illustré par James Sturm. Le titre est publié aux Etats-Unis en 2019 et en France en 2020 aux éditions Delcourt.

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Mark est ouvrier du bâtiment, il travaille dur afin de subvenir aux besoins de sa famille composée de sa femme Lisa et de ses deux enfants, Jeremy et Suzie. Alors qu’il tente de joindre les deux bouts, son couple se délite sur fond de divergences politiques. Mark est accaparé par ses soucis tandis que sa femme se consacre à la campagne d’Hillary Clinton. Les deux conjoints s’aperçoivent peu à peu qu’ils n’ont plus grand chose en commun, les choses se crispent peu à peu et Mark doit gérer les aléas de son boulot, le divorce qui s’annonce et tenter de trouver un peu de temps pour ses enfants.

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Hors-Saison met en scène des animaux anthropomorphes, les personnages sont des chiens, ce qui permet à l’auteur de traiter de sujets difficiles comme le divorce ou la dureté du monde du travail tout en conservant une certaine douceur apparente. Le titre nous fait rentrer dans la vie quotidienne de Mark, c’est à travers sa voix que James Sturm s’exprime, même s’il est évident qu’il y a une grande part autobiographique dans ce récit. Le lecteur arrive au moment où le mal est déjà fait : Mark et Lisa divorcent et on comprend vite que la période préélectorale n’a rien arrangé. Lisa a milité pour Bernie Sanders, encouragée par Mark, puis pour Hillary Clinton et le militantisme est devenu le centre de sa vie, pendant que Mark se débat dans ses problèmes de boulot. James Sturm montre les déceptions du personnage qui s’était, lui aussi, engagé dans la campagne aux côtés de sa femme, mais trouve finalement tout cela bien dérisoire après le divorce. Mark est amer car sa femme préfère passer du temps à distribuer des tracts qu’à sauver leur couple et, lorsqu’il rencontre des gens, il s’aperçoit combien leurs actes sont parfois peu en accord avec les convictions qu’ils affichent.

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Alors que sa vie part en éclats, Mark démontre combien les discours électoraux sont bien éloignés des préoccupations quotidiennes des électeurs. Le jeune père doit réinventer sa vie, il subit un déclassement social dû à son divorce : il doit vendre son camion et finalement travailler pour d’autres qui l’arnaquent avec de beaux discours. James Sturm nous présente Mick, un patron beau parleur, doté d’une grosse voiture et dont le train de vie est assez élevé. Pourtant, même si Mick a un autocollant Sanders collé sur son break BMW, il passe son temps à tenter de filouter en ne payant pas Mark ou en roulant ses clients. James Sturm montre toute la cruauté sociale ordinaire d’un type qui mène grand train aux dépends des autres en toute impunité. Avec cet album, Sturm dépeint les Etats-Unis des petites classes moyennes, qui peuvent très vite basculer dans la précarité malgré leur assiduité au travail. Il suffit d’un accident de parcours pour que les certitudes de la veille ne pèsent plus grand chose.

Cette violence sociale s’ajoute à celle du délitement du couple de Mark. L’auteur montre de manière simple mais forte comment peu à peu, Mark et Lisa passent de la passion à l’indifférence, finissant par n’être plus que des étrangers l’un pour l’autre.

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James Sturm décrit aussi parfaitement le quotidien d’un père divorcé qui reçoit ses enfants lorsque son tour arrive et qui doit parfois faire face à leurs caprices ou aux injonctions contradictoires qu’ils reçoivent de leur mère. Il faut aussi faire face aux premières fêtes seul, tenter de résister aux bons conseils que les proches donnent pensant détenir la vérité sur l’histoire de Mark ou essayer de gérer au mieux l’annonce de la disparition prochaine de sa mère. Une vie ordinaire semée d’embûches ou la colère et la résignation s’alternent au fil des pages. La description de James Sturm n’est pas misérabiliste, elle est simple, douce et efficace, il émet peu de jugement et dépeint les choses avec beaucoup d’empathie – sauf envers Mick, le patron bonimenteur. On se prend assez vite d’affection pour les protagonistes en espérant que leur vie s’arrange et que chacun retrouve le sourire.

L’album lui même, par sa composition et son graphique, dégage un sentiment de spleen, de mélancolie et de douce amertume. Si le fond du propos est parfois la violence des relations sociales, des séparations, tout cela est traité avec beaucoup d’habileté et de d’amour pour les personnages. Le caractère autobiographique du récit se ressent, James Sturm fait passer des sentiments forts tout en conservant une forme de distance et de douceur dans le traitement du sujet. Le récit est en noir et blanc rehaussé de nuances de gris qui accentuent l’aspect mélancolique du titre. Le format à l’italienne rend bien hommage au dessin de James Sturm. Chaque page est composée de deux cases qui composent de véritables petites scènes intimistes.

Alors, convaincus ?

Avec Hors-Saison, James Sturm aborde un sujet douloureux : le moment de la séparation de deux adultes qui doivent ensuite gérer leur existence nouvelle et celle de leurs enfants. De ce sujet qui peut paraître banal, Sturm fait une véritable peinture sociale d’une Amérique déboussolée. L’histoire de Mark et Lisa permet de s’interroger sur ce qui fait qu’on ne voit plus chez l’autre ce qu’on avait aimé à ses débuts et elle évoque aussi les débats électoraux qui traversent et parfois fracturent les familles. Hors-Saison est un beau récit qui offre, malgré tout, matière à espérer.

Sonia Dollinger

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