[review] Intégrale Silver Surfer

Je suis toujours content de découvrir une nouvelle série dans la collection intégrale de Panini qui me permet de me plonger dans le passé. Profitant d’une série de publications sur des héros cosmiques après Captain Marvel par Sonia, j’ai tenté de suivre le rapide Surfer d’argent.

Un résumé pour la route

Silver_Surfer_1Tous les épisodes sont scénarisés par Stan Lee et les dessins sont de Jack Kirby (Quatrième monde, O.M.A.C.lien) puis de John Buscema (Thor, Avengers). Comme pour Black Panther, cette intégrale rassemble l’épisode 48 à 50 des Fantastic Four datant en 1966 où le personnage apparaît pour la première fois et un Annual 5 de 1967. On trouve ensuite les six premiers épisodes de la série solo de 1968. Ils sont publiés en intégrale en France par Panini en novembre 2018

Galactus se nourrit des planètes et, pour annoncer sa venue aux peuples menacés, il a choisi un héraut. Norrin Radd, le Silver Surfer, assume ce rôle car il lui permet de sauver sa planète, Zenn La. Cependant, en rencontrant les Fantastic Four, il éprouve du remords et se rebelle. Ayant participé à la sauvegarde de la Terre, il est condamné par son maître à rester prisonnier sur la planète bleue.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Profitant de cette intégrale, j’ai pu lire pour la première fois les débuts des Quatre Fantastiques avec la venue du Silver Surfer puis de son maître Galactus. Le Gardien n’est pas l’observateur silencieux habituel mais un être supérieur qui a planifié une stratégie pour abattre Galactus. Les Fantastiques sont plutôt traités comme des insectes par Galactus. Il les méprise, envoie un insecticide puis cherche à les tuer d’un regard de braise. Mais grâce au Surfer, il part finalement car il accepte la grandeur de l’humanité qui doit être digne de cette charge sinon il reviendra. Ce géant se comporte plus comme un père que comme une menace. Dans la série solo, Galactus n’est plus la brute mais un homme affamé qui est prêt à négocier. Ces épisodes sont moins formatés qu’aujourd’hui car la défaite du géant se déroule en milieu d’épisode et la suite est réservée aux conséquences. L’action est très rapide et laisse peu de place à la réflexion mais cela n’empêche pas le scénario de montrer l’évolution des personnages. Johnny s’émancipe. La Chose reste le plus attachant en étant l’ami bourru et intègre à la famille. Il apparaît comme un gros dur mais manque de confiance. J’ai, au départ, été déçu par les dialogues simplistes bien que parfois efficaces – le désespoir de Johnny qui perd son amoureuse Crystal. Ce sont des phrases chocs et presque publicitaires. Le contraste est encore plus fort avec les paroles étranges et poétiques du Surfer d’argent. J’ai eu l’impression que Lee se projetait dans la peau de cet extraterrestre en raison de son origine d’immigré juif. Ce personnage est une invention de Jack Kirby dans le coin d’une case mais rapidement il devient le personnage préféré de Stan Lee qui en fait une figure christique.

On voit aussi le lien avec le contexte de l’époque. De manière plus anecdotique, la Chose fume la cigarette ce qu’il a abandonné dans Marvel 2 in one. La place des femmes est encore en retrait car Sue dit à son mari « tu es mon mari et tu dois prendre soin de toi. » Voyant le ciel en feu, la foule est en panique à cause de la terreur du nucléaire. Cette foule dangereuse attaque Johnny par erreur. On ne lit plus cette généralisation du peuple. Galactus est battu par la menace du nullificateur ultime. Cette petite arme cache une grande puissance qui permet un équilibre de la terreur – comme l’arme atomique entre les deux blocs. Dans la série solo, le Surfer, assimilé à un hippie, veut sauver un astronaute mais l’armée croit à une attaque. La Guerre froide fait que les soldats sont tendus. Le héraut est un travailleur froid qui vise l’efficacité plutôt que le plaisir. Comme un ouvrier communiste, il sert son maître. Mais le Surfer est ému par la faiblesse de l’aveugle Alicia. Il découvre l’humanité par l’intermédiaire d’une artiste et cet esclave se libère car il a vu les humains de près en découvrant les sentiments et la beauté d’âme d’Alicia. Il ressent alors de la pitié pour les humains. Hélas, dans l’épisode suivant, le Surfer réexplique dans un texte explicite comment il a acquis une conscience.

Les épisodes de la série solo plus long sont publiés tous les deux mois mais c’est un échec commercial. Marvel tente d’opérer un retour à la norme, ce qui n’empêche pas l’arrêt au numéro 18. Le surfer réapparaît peu ensuite car Lee interdit de le réutiliser dans les Défenseurs et en 1987, au retour de sa série régulière, il se plaint de ne pas être le scénariste. Profitant de la série, le scénariste développe le passé du Surfer. Il vient de Zenn La. Ce monde est passé par trois âges : l’âge préhistorique de la survie pour la nourriture, l’âge de guerre de 10 000 siècles puis l’âge d’or de la raison. La planète a atteint la perfection mais les habitants ne vivent plus que pour le plaisir. Comme souvent, le paradis dans la science-fiction est un monde entièrement urbain.  Ils en sont à la fin de l’âge de la conquête spatiale mais étant allés trop loin, ils ont tout vu. Il n’y a plus de recherche scientifique et les habitants n’utilisent même plus leurs jambes. Cette stagnation mène à la décadence. Grâce à aux ordinateurs, le savoir s’acquiert en quelques secondes sans aucun effort et on peut tout matérialiser. Le parlement est inutile car des machines décident. Cependant, ce n’est pas un récit contre la science. C’est l’homme qui n’a plus de curiosité et a tout confié à l’ordinateur. Cependant, quand Galactus arrive, l’ordinateur n’a pas de solution puis se trompe – l’arme ultime ne peut tuer le géant et a privé les habitants de moyens de fuite. Norrin Radd garde une soif de redécouverte : « Ce qui est accessible ne vaut pas la peine d’être possédé. Si je ne l’ai pas mérité, le paradis m’est un désert. » J’y ai vu une parabole de Stan Lee comme un éternel insatisfait. Pour lui, l’arrivée de Galactus est une chance. La guerre est une épreuve qui permet de se surpasser. Alors que le peuple panique, Norrin a une solution car il se questionne. Sa curiosité se transforme en volonté qui offre une solution pour sauver Zenn La. Norrin Radd se sacrifie pour sa planète et renaît grâce à Galactus. Le Surfer épargne les planètes pleines de vie mais Stan Lee doit modifier le sens du premier épisode. Pour la Terre, le héraut n’a pas eu le choix pour la terre car Galactus avait faim.

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Surfer est un héros mélancolique ce qui est très rare dans les comics où les héros sont dans l’action. Après le départ de Galactus, le Surfer est piégé sur terre. Voulant s’enfuir, il se fracasse contre une muraille invisible : « en trouvant la conscience j’ai perdu les étoiles. » Son corps, qui ne craint les missiles, n’est pas prisonnier mais c’est surtout son âme. Il me fait penser à la figure littéraire du chevalier errant qui en l’absence de protecteur est condamné à errer. Norrin Radd est un homme en quête de liberté entravé par les contraintes nationales des frontières Il fuit pour éviter le conflit mais, dès qu’il franchit un espace aérien, il est attaqué (par l’U.R.S.S., la Chine). Sa volonté d’être libre le pousse cependant à voler sans succès un brouilleur spatial aux FF. Après un accident, il est sauvé par Al B. Harper, physicien noir, qui veut devenir son ami car il sait ce que cela signifie d’être rejeté. Spécialiste des barrières, ce personnage est une métaphore de la barrière raciale. Le racisme n’est jamais nommé mais on comprend très bien pourquoi la foule n’a pas confiance en Harper.

Comme Orion dans le Quatrième monde, il est un candide qui découvre le monde mais aussi un chasseur d’émotion. Tel un drogué attiré par les émotions extrêmes, il trouve Quasimodo l’ordinateur vivant du Penseur fou car ce dernier ressent un désespoir intense d’avoir été abandonné. Maladroit, il lui donne forme humaine mais Quasimodo pense que son programme – son destin – est de détruire. Plusieurs épisodes ressemblent à des fables mais qui basculent dans l’absurde : le corps sans âme de Quasimodo finit en statue. L’épisode cinq est très étrange. Pour construire des appareils permettant de franchir sa prison, le Surfer cherche un emploi mais personne ne veut de lui. Il vole et ressent de la culpabilité. Il refuse de s’abaisser au niveau des humains. Attaqué par les yétis, il se laisse malmener sans réagir puis fuit par pitié pour eux. J’ai trouvé les thèmes étonnamment modernes. L’extraterrestre a des pensées écologiques – « Pourquoi les hommes font tout pour détruire la nature ? » Dans l’épisode quatre, frustré que l’humanité ne comprenne pas que la violence est inutile, il use de sa force pour se faire entendre. Par des éclairs, il bloque tous les systèmes électriques.

Le Surfer d’argent est une véritable série solo. Fait assez rare, le héros n’a aucun entourage. En effet, il ne trouve sa place nulle part car il affole les civils dès qu’il touche le sol. Il n’arrive pas à être ami avec Hulk et vit entouré par la violence, la déchéance et la désolation. Cet esprit tourmenté est en quête de paix mais à chaque contact avec l’humanité, il revient plus tourmenté et aigri – l’humanité est la « race la plus peureuse, méfiante et violente de l’univers. » Il craint qu’en restant, cette folie humaine le contamine. Cet exilé décidant de se chercher un foyer, opte pour un village dans les Alpes. Il propose de donner son savoir en échange d’un abri mais il est chassé. Ce passage m’a fait penser aux films comme Frankenstein. Comme dans les premiers épisodes, une foule en colère encore refuse l’étranger et la nouveauté mais elle n’est plus monolithique. Les propositions de Norrin provoquent un débat entre deux sages : l’un est pour l’accueil et l’autre qui ressemble à un noble germanique – moustache et monocle – refuse. Plus loin, Lee complexifie la figure de l’étranger. Le Surfer est un exilé alors que l’Étranger, un dangereux extraterrestre, veut détruire la terre par une bombe. Il dit au Surfer : « tu me ressembles plus qu’à eux. » Lors de l’attaque des badoons, le Surfer veut prévenir la foule qui, à nouveau, l’attaque. Ces foules violentes sont presque exclusivement des hommes alors qu’une humaine lui apprend la vérité : il a été manipulé par les Badoons qui se présentent comme des scientifiques bienfaiteurs. D’une manière très originale, cette révélation n’aboutit pas à un conflit direct. Les Badoons laissent 24 heures au Surfer car ils savent qu’aucun humain ne le croit. Par un quiproquo, la foule croit que le Surfer a perdu la tête et détruit la ville puis qu’il a blessé une fragile blonde. Le Surfer s’enfonce dans la dépression et même la vision de son aimée Shalla-Bal n’arrive pas à le dérider car, pour lui, « la vie ne compte pas si tout est noir. » Il a même des pensées suicidaires. Il n’a pas peur de la mort non pas par héroïsme mais le monde vide de raison lui est insupportable. J’ai l’impression que cette série magnifique était trop sombre pour avoir du succès. Le futur est sombre pour tous. Dans le dernier épisode, le Surfer s’échappe en dépassant la vitesse de la lumière et voyage ainsi dans le temps. Voyant toutes les planètes ravagées, le héros se laisse battre car « seul mon corps résiste. Mon âme elle se meurt. A un monde sans espoir je préfère l’anéantissement. » Seul un peuple d’hommes des cavernes au service d’un maître futuriste a résisté. Le maître ressemblant à Attila est un Gargantua qui dévore deux porcs entiers Il est né de l’énergie nucléaire mais il a été rejeté par sa famille à cause de sa violence. Il veut dominer tous les êtres.

Ces épisodes ont souvent le ton d’une fable ou d’une parabole religieuse. Le texte devient mystique faisant de Norrin un apôtre ignoré : « j’ai vu ce que vous ne pouviez voir. » Le Surfer apporte le bien et l’Etranger le mal car il se considère comme supérieur. Il va souvent dans les montagnes qui, dans les mythologies antiques, sont les domaines des dieux. Tel Adam dans le jardin d’Eden, le Surfer est entouré dans une case de bêtes sauvages dans la jungle mais aucune ne l’attaque car elles sont rassasiées. Dans l’épisode trois, l’extraterrestre affronte même le diable de manière plus positive. Stalla-Bal signe un pacte avec Méphisto pour retrouver Norrin. Méphisto voit le Surfer comme un martyr que les humains ne cessent de rejeter et comme le Christ, il « porte les stigmates de la douleur. » Sa pureté et sa bonté d’âme exceptionnelles feraient de lui son pire ennemi. Méphisto ne veut pas que l’humanité s’améliore car l’appât du gain et la haine permettent de faire grossir son armée en vue de l’Armageddon. J’ai adoré ces pages simples mais très émouvantes où le Surfer retrouve son aimée puis, comme Orphée, le Surfer va devoir aller aux enfers pour la retrouver. Le diable tentateur cherche à le séduire – par l’argent, le sexe puis pouvoir – sans succès puis à le soumettre par la force. Mais le Surfer plus intelligent obtient ce qu’il veut tout en restant pur. Le bien est plus fort car il domine l’esprit du mal. Plus loin, dans deux galaxies différentes, les amants se lamentent du manque. Symbole du bien et donc crédule, le Surfer est souvent manipulé. Lee joue avec le lecteur – dans l’épisode deux, il annonce à la page douze que « l’aventure se lance…enfin après ces pages de crise existentielle ». J’ai été très surpris du lien entre le texte et l’image car c’est le narrateur décrivant l’action qui explique le passage d’un lieu à l’autre.

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Le dessin de Kirby a mieux vieilli que le texte même s’il est moins beau que dans le Quatrième monde. On retrouve ces pages de collage de photos de paysages et l’avant des vaisseaux. Le héraut garde constamment un visage métallique impassible mais pour les autres personnages Kirby est vraiment doué pour les expressions – la colère de Maximus, la peur du gardien, le voyage dans le temps de Johnny avec un visage hurlant en rouge sur des rayonnement jaunes. Le Surfer dans l’espace a de belles positions vraiment proches du surf. Le dessinateur s’est-il inspiré de photos ? J’ai aussi été marqué par les images de la destruction de la Terre par un rayon : on voit des océans vidés avec des animaux agonisants. Le lecteur fait la transposition pour les humains facilement alors que Kirby ne montre rien de choquant. On retrouve la géniale invention graphique du King avec les cases où le Surfer lance des rafales de dévastogène solaire puis le Châtieur, un soldat et le chien de défense de Galactus.

Buscema prend le relais pour la série solo. Ses corps sont plus allongés – est-ce lié à sa mise en page privilégiant des cases plus grandes et longues ? La naissance du Surfer offre une très belle page psychédélique. Dans l’épisode deux, Buscema réalise une superbe image dans le cosmos rouge du Surfer affalé sur sa planche en pleine déprime. La position du Surfer n’est jamais droite mais il penche toujours comme sur une planche de surf sur l’eau. Le dessin s’émancipe des bords car les corps sortent des cases. Le début de l’épisode trois est superbe. Dans une mise en page novatrice dans les années 1960 mais aujourd’hui classique, les éclairs partent de ses mains en haut et parcourent dans et entre les cases en-dessous. Le design des astronautes ressemble beaucoup à Kirby mais les fusées moins créatives sont plus proches de la science-fiction des sixties. On a l’impression qu’il n’est pas encore libéré des contraintes de Lee demandant de singer le style du King. Le dessinateur est très doué pour les méchants. Dans de magnifiques pages sur l’enfer, Buscema évite les fioritures et un peu à la manière de Nosferatu. Par ses images vraiment angoissantes des enfers de l’épisode trois, l’artiste semble trouver son style –des arbres décharnés, un pilier composé de corps étirant leurs bras comme pour s’échapper. Buscema joue bien plus sur le clair-obscur que Kirby et réalise une organisation virtuose de la mise en page – une pleine page sur Méphiso avec des cases autour sur des péchés alimentant le feu du prince des enfers. J’ai ralenti ma lecture lors du combat contre Loki, tellement les cases sont belles.

Alors, convaincus ?

J’ai été progressivement convaincu. Au départ, je trouvais que les épisodes des FF avaient mal vieilli mais je me suis peu à peu attaché à ces personnages. J’appréciais le Surfer dans cette série et de plus en plus, une fois qu’on lui accorde une série solo. J’ai trouvé passionnant ce héros philosophe, tourmenté confronté à des références très religieuses. Des références religieuses ou classiques me viennent en lisant la superbe fable graphique épisode trois digne de Will Eisner. Le scénario de cette série pose une lueur d’espoir dans un océan de désespoir.

Thomas Savidan

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