[review] Sunstone : Mercy

Aucun super-héros ici et même aucune arme mais un récit d’amour et d’amitié autour du sexe. En effet, quand j’ai vu que cela sortait chez Panini, j’ai été tellement surpris que je me suis laissé tenter. Attachez-vous, on va parler sm et amour lesbien.

Un résumé pour la route

L’ensemble du livre est réalisé par le croate Stjepan Sejic scénariste et dessinateur (Witchblade, Artifacts chez Top Cow). La série est sortie aux États-Unis chez Image en mars 2019 et chez Panini en juillet.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Dans sa préface Stjepan Sejic, le créateur de la série principale, demande d’oublier Sunstone. Cela tombe bien, je ne l’ai pas lu. Il reprend les mêmes ingrédients (humour, amour, SM, amour entre femmes) mais Mercy n’est ni un prequel ni une séquelle. Un couple hétérosexuel raconte à une écrivaine un moment fort de leur passé : Alan a été harcelé à la fac pour son attirance sadomasochiste et Anne, son épouse aujourd’hui enceinte, a eu une relation avec une femme. Le scénario commence dans une ambiance inquiétante. Derrière la vie d’un étudiant banal, Allan qui sèche depuis plusieurs jours se décide enfin à retourner à la fac. Son meilleur ami Chris Connelly est inquiet pour lui. En effet, ses dessins de fantasme s.m. ont été affichés sur le campus par vengeance. Allan est depuis deux mois le sujet de toutes les conversations, de blagues et d’insultes – forcément pd. On retrouve les thèmes d’un film de lycée mais transposé à l’université. Pour le narrateur, ces gens méprisants qui se moquent, manquent de confiance en eux. Allan est devenu misanthrope mais rencontre Ally, héroïne de Sunstone et l’épouse de l’écrivaine. Chacun cachait ses pulsions et les deux se trouvent pour partager ensemble leurs désirs. Pour Allan, ce choc de trouver une âme sœur brise son armure d’insensibilité. Cela le libère mais le rend vulnérable. Anne était gothique et heureuse. Contrairement à Allan, elle assume sa différence musicale et vestimentaire. Comme pour l’université, la vision du lycée d’Anne est sombre : on ne vit pas seul mais on recherche une bande de clones. J’ai trouvé assez drôle ses techniques pour initier au métal sa meilleure amie qui préfère les comédies musicales. Lors d’un concert, elle tombe amoureuse de la chanteuse puis d’une spectatrice. Ces coups de foudres vont changer sa vision de la sexualité. Les confessions du couple suivent la même structure : des personnes avec des goûts différents des autres qui, par une rencontre, découvrent un fantasme déstabilisant. Ils vivent leur rêve d’abord par l’imagination puis en réel. Leurs amis acceptent leurs différences sans jugement. Les deux assument leurs choix en public et deviennent plus forts. Le scénario qui alterne les deux récits pousse à la comparaison mais ce parallèle vise à montrer que ces deux amoureux ont vécu la même histoire et que c’est le fondement de leur amour.

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On sent que Sejic s’identifie à ces deux personnages mais ne raconte pas forcément sa vie. Il fait dire à Alan : « C’est mon histoire et je fais ce que je veux ». Les deux personnages sont comme lui des artistes : Allan dessine et Anne est une étudiante en art qui rêve d’être illustratrice. L’intérêt d’Allan pour le sm vient de Catwoman – comme l’auteur ? La musique en particulier le métal à une grande place et la précision me montre que l’auteur cherche à partager cette passion. Le métal y est une religion : Anne puis un homme veulent convertir Ally, Anne a des idoles. Le concert est une cérémonie d’enchantement païen permettant à Anne de ressentir un coup de foudre pour la chanteuse Miriam. Le dessinateur projette ses passions sur la page. Ce ne sont pas les miennes mais sa passion est communicative. Mercy est aussi un guide du bdsm : les objets sont des outils pour le scénario et le costume sert à rentrer dans un rôle. Il vise aussi à déconstruire les peurs – les personnages ne sont pas pervers, misogynes ou traumatisés. Ils n’usent pas de violence et loin d’être aliénés par leur passion, elle leur donne une motivation supplémentaire pour leurs études. Le bdsm est présenté davantage comme un jeu sexuel qu’un rapport de pouvoir.

J’ai retrouvé des thèmes communs à la littérature érotique. L’initiation est centrale dans ces bd et en particulier dans le sadomasochisme mais ici la place inversée des femmes est plus moderne. Alan rencontre une initiatrice, Ally. Cette femme entreprenante le déstabilise quand elle révèle dans la bibliothèque des cordes entrelaçant sa poitrine. Il n’est pas le type du macho mais un homme sensible qui veut lui épargner sa réputation de pervers en la fuyant. Mais c’est elle la plus forte car elle ignore les médisants pour vivre une expérience avec lui. L’homme assume sa virilité grâce à la femme et non pas contre. Au lieu de penser à son plaisir égoïste, Allan donne d’abord un orgasme à Ally. Dans le deuxième récit, Anne s’habille en femme pour séduire mais elle a l’impression de se déguiser. Ce récit prône l’acceptation de l’autre. Passé un moment de gêne, le coming out d’Anne se déroule sans heurt. Les images sont certes plus sexuelles quand deux femmes sont ensembles mais ce n’est jamais vulgaire. En règle générale, ne cherchez pas un livre porno même si on voit parfois des sexes, Sunstone : Mercy est d’abord un comics érotique et sensuel. On y parle avant d’agir et la première érection se déroule simplement lors d’un essayage de bottes. Le récit ne manque pas d’humour comme quand il symbolise une éjaculation précoce par une photo prise sans contrôle. Le moment de gêne dans une boutique de bricolage lors de l’achat de corde est contagieux. Ce récit est aussi une histoire d’amitié qui pousse à se surpasser. L’amitié d’Allan et Chris repose sur leurs ressemblances et sur différence pour Anne et Ally. La confession est aussi un autre lieu commun de la littérature érotique. Ici, le couple a besoin de témoigner d’une expérience extra ordinaire à un témoin. Lisa, cette écrivaine qui note leur histoire, semble être une héroïne de Sunstone.

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Stjepan Sejic a un dessin numérique forcément photoréaliste vu le genre mais qui a une densité de matière proche de la peinture. Son dessin n’est pas lisse car on voit les traits du stylo numérique. Les couleurs sont aussi très réussies – par exemple le début baigne dans des couleurs automnales : marron orange vert etc. Il réussit à bien transmettre les sentiments de ses personnages. Pour montrer le harcèlement que subit Alan, des bulles se multiplient quand il traverse les couloirs de l’université. Sa déprime est montrée par le noir qui envahit progressivement les cases – l’ombre des moqueurs puis Allan seul dans le noir puis le noir complet. Il a aussi des trouvailles graphiques : le visage des filles moqueuses qu’il a oubliées devient anonyme – car tout le haut est gris. Sejic crée des transitions complexes entre les deux récits. Le corps sur une pleine page d’Allan dialogue avec celui d’Anne en face. Cela peut être amusant : une capote fluo d’une histoire devient un bâton lumineux à un concert de métal dans la deuxième.

Alors, convaincus ?

J’ai aimé ce récit positif qui se lit très bien seul surtout qu’il est complet en un tome. Le texte bien écrit m’a tout d’abord intéressé puis les personnages. Plus qu’une livre sur le sexe, Sunstone : Mercy est avant tout une histoire attachante d’amour et d’amitié. J’ai aussi apprécié la modernité de la place des femmes : majoritaires dans les personnages et dominatrices. De plus, comme une bd d’action, on trouve des retournements en fin de livre. J’ai par contre regretté que les traducteurs aient gardé le titre en anglais qui crée une confusion (mercy signifie pitié) et qui ne permet pas de comprendre le lien avec le mot de passe d’Allan.

Thomas Savidan

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