[review] Intégrale Iron Man 1964-1966

L’un de mes péchés mignons, ce sont les récits des décennies passées qui permettent de retrouver nos personnages favoris dans leurs premières années mais également d’appréhender avec du recul le contexte socio-politique qui les a vus naître. J’avais pu lire avec plaisir l’intégrale Iron Man 1974-1975 qui se déroulait notamment sur fond de guerre du Vietnam. La réédition de l’intégrale 1964-1966 m’a permis de me projeter dix ans en arrière.

Un résumé pour la route

Iron_Man_1964_1La majorité des épisodes de cette intégrale sont scénarisés par Stan Lee avec quelques incursions d’Al Hartley et de Roy Thomas. Les dessins sont confiés à Don Heck puis Gene Colan – qui apparaît aussi sous le pseudonyme d’Adam Austin. On retrouve pas moins de six encreurs différents sur ces histoires : Dick Ayers, Chic Stone, Mike Esposito, Vince Colletta, Wally Wood et Jack Abel – qui signe du pseudonyme de Gary Michaels – avec des résultats très variables. Les couleurs sont assurées par trois artistes : Michael Kelleher, Tom Mullin et Wesley Wong. Dans l’épisode 73, la participation de Sol Brodsky, Flo Steinberg et Marie Severin est mentionnée.

Initialement, ces récits sont parus chez Marvel dans Tales of Suspense n°59 à 78, de novembre 1964 à juin 1966. Panini réédite ces épisodes dans une Intégrale.

Tony Stark a bien du mal à concilier sa vie de play-boy entrepreneur milliardaire avec ses graves problèmes de santé et sa double-identité. Son cœur fragile risque de le lâcher à tout moment s’il ne trouve pas une solution technique rapidement. Il s’éloigne peu à peu de son entourage et de ses amis à qui il ne peut confier ni ses soucis ni son secret. Pourtant, les ennemis se multiplient, venant de tous horizons, bien décidés à en finir avec Tony Stark et son garde du corps à l’armure de fer.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Ces deux années des aventures d’Iron Man illustrent parfaitement l’histoire de ce personnage ambivalent et très humain. Tony Stark est le golden boy le plus représentatif de ces années 1960, héritier d’un père dont la fortune n’est pas toujours très nette, lié à l’industrie de l’armement en pleine expansion dans cette période où la guerre du Vietnam s’intensifie sous la présidence de Lindon Johnson. Stan Lee ne s’attarde pas trop sur les états d’âme de Stark  – contrairement à Mike Friedrich et Bill Mantlo qui seront beaucoup plus critiques dix ans plus tard marquant une évolution des mentalités. Lee tient toutefois à donner de son héros l’image d’un patron soucieux de ses employés. Il est extrêmement prévenant avec sa secrétaire Pepper Potts et son bras droit Happy Hogan qui lui a sauvé la vie mais il se soucie aussi du sort de ses employés : révéler son identité mettrait en danger ces derniers et il s’y refuse. Il se déplace souvent dans ses usines et visite les différents postes, posant des questions précises. On le voit toutefois aux prises avec les Syndicats quand ceux-ci pensent que les ouvriers courent un danger et menace Stark de déclencher une grève. L’attitude du patron reste toutefois bienveillante : « je ne leur en veux pas mais une grève pourrait me ruiner ». Il n’échappe pas toutefois à la frustration de l’un de ses employés qui, ne parvenant pas à faire reconnaître son travail, se transforme en un ennemi redoutable. Stan Lee ne conclut toutefois pas à une faute de Stark mais montre ce personnage comme un jaloux frustré. 

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En effet, le scénario montre les liens étroits entretenus par Stark – qui représente le complexe militaro-industriel – et l’armée à laquelle il est lié par contrats. Ce sont donc bien des contrats avec l’Etat que Stark tire toute sa fortune, ce qui ne lui pose pas le moindre problème moral à cette époque. Il est pourtant souvent mis en accusation par le sénateur Byrd, qui représente l’autorité et le contrôle politique qui semble ne pas vouloir laisser entièrement les rênes à un play-boy qui lui paraît bien désinvolte au regard des enjeux de la Guerre froide. La guerre du Vietnam n’est pas la préoccupation de ce volume mais l’opposition avec le monde communiste bat son plein : c’est dans ce volume qu’apparaît Titanium Man, un ennemi récurrent d’Iron Man. Il est incarné par un commissaire du peuple soviétique, le massif et caractériel Bullski qui pourrait être une caricature de Stark : il est aussi brutal et massif que Stark est mesuré et élégant et son armure de titane est à son image. C’est évidemment un homme sans honneur qui triche lors de la confrontation qui l’oppose au champion de l’Amérique. Iron Man doit son salut à son courage et au sacrifice d’un de ses amis les plus chers. L’Amérique noble et sacrificielle vainc ainsi l’Union soviétique fourbe et veule. Iron Man reçoit même les félicitations du sénateur Byrd : « le monde libre est fier de vous ! » Ce combat de papier est bien dans l’air du temps tout comme l’apparition de l’espionne Black Widow, équipée et armée par les Soviétiques pour supprimer Iron Man. 

La Chine communiste de Mao apparaît également en toile de fond dans les récits mettant en scène le Mandarin. Pourtant, ce dernier n’est pas un héraut du communisme, loin s’en faut. Ces épisodes livrent les origines du personnage et expliquent un peu mieux d’ou vient son nom. Le nom de Mandarin ne sonne pas très communiste, rappelant ces hautts-fonctionnaires au service du système impérial. Le Mandarin a d’ailleurs des origines bien plus prestigieuses encore puisqu’il descend en droite ligne de Gengis Khan, le grand Empereur de Mongolie. Le Mandarin est spolié de ses biens par la Chine communiste à laquelle il voue tout son mépris. Ainsi, l’ennemi d’Iron Man n’est pas véritablement la Chine communiste de Mao, en pleine révolution culturelle en 1966 mais véritablement un tenant de l’ancienne noblesse impériale, ce qui est plutôt original. L’obtention de ses pouvoirs dus à ses anneaux d’origine extra-terrestre amenés par le dragon Axonn-Karr rappelle quelque peu la théorie des Grands Anciens qui seraient source de nombreuses mythologies humaines.

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Si l’Union Soviétique et l’Asie offre deux de ses plus grands adversaires à Iron Man dans cette intégrale, on n’échappe pas aux inévitables extra-terrestres  – que le traducteur nomme Edam et Gouda… N’oublions pas que les années 1960 sont celles du développement du programme SETI qui a pour but de repérer d’éventuelles ondes émises par des aliens et que les « petits gris » peuplent l’imaginaire américain depuis le milieu des années 1950 bien après que la Science-fiction ne se soit emparée du sujet quelques décennies auparavant. L’autre ennemi propre à cette époque est l’être artificiel, l’androïde sans âme qui apparaît sous plusieurs formes et dont l’absence d’empathie effraie. Les intelligences artificielles sont, là encore, l’expression de l’influence de la fiction, du Frankenstein de Mary Shelley aux Robots d’Isaac Asimov. Le mythe de Frankenstein sert d’ailleurs de référence très directe au monstre apparu dans « Si tout est de ma faute ».

La peur du contrôle des esprits se manifeste dans les récits intitulés « Where Walk The Vilains » et « If a Man Be Mad ! » : le maître des rêves ou le comte Néfaria décident de prendre le contrôle du subconscient de Tony Stark en prenant le contrôle de ses rêves ou en provoquant des hallucinations. Ainsi, le sujet conditionné devient fou, ne sachant plus quelle est la réalité. Ce type de récit n’est pas sans évoquer les projets de la CIA comme le projet MK Ultra visant à prendre le contrôle des esprits dans l’espoir de mener une guerre psychologique. Si ce projet précis n’est véritablement mis au jour que plus tard, la thématique est connue dès les années 1940 avec les expériences nazies.

Enfin, Iron Man affronte également des menaces plus classiques puisqu’il doit combattre le Chevalier noir, un vilain juché sur un cheval ailé et doté d’une armure et d’une lance de tournoi médiévales. Cette opposition entre un chevalier des temps anciens et un chevalier moderne comme Iron Man, également doté d’une armure montre une continuité malgré les ruptures technologiques, mais aussi un attachement aux récits arthuriens si bien décrit par William Blanc dans ses ouvrages. Les décors du manoir du Chevalier noir avec créneaux, herses et armures renforcent notre impression d’avoir opéré un voyage dans le temps. Le dessin de Gene Colan sur cet épisode est d’ailleurs magistral ainsi que le travail d’encrage.

J’ai également beaucoup aimé l’affrontement entre Tony Stark et un malfrat ayant volé l’armure d’Iron Man, obligeant Tony à revêtir l’ancienne armure, montrant ainsi que l’évolution technologique ne fait pas tout et que la qualité de l’homme qui porte l’armure permet aussi la victoire. L’armure ne fait pas l’homme certes, mais comment être à la fois Tony Stark et Iron Man ? C’est la question que pose inévitablement la double-identité : faut-il dans ce cas sacrifier une partie de soi et si oui, laquelle ?

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Si les adversaires sont nombreux, laissant peu de répit à Iron Man, Stan Lee se permet tout de même de mettre en scène un triangle amoureux formé de Tony Stark, Pepper Potts et Happy Hogan. Cet amour impossible donne un peu plus d’humanité au Vengeur doré, même si Stan Lee se dépêche de rassurer ses lecteurs en jugeant utile de leur préciser qu’ils « ne sont pas dans un magazine féminin ». Stan Lee impose sa patte avec un héros marqué par le destin qui, malgré sa richesse et sa puissance ne peut pas être heureux. L’état de santé de Stark vient confirmer cette fragilité et cette solitude, paradoxes de cet homme qui semble tout avoir.

Sur le plan graphique, Don Heck et Gene Colan assurent un beau travail, même si Colan a ma préférence par la finesse de son trait bien supérieure à mon avis. Les différences d’encrage sont assez impressionnantes entre l’encrage très – trop – léger de Vince Colletta qui donne des expressions aléatoires et figées et le travail magnifique de Jack AbelGary Michaels qui sublime le travail de Gene Colan.

Alors, convaincus ?

Cette lecture m’a vraiment intéressée à plusieurs titres. Même si certains dialogues peuvent paraître un peu désuets, ils mettent en valeur un Tony Stark très humain, un héros à la fois vaillant et fragile, dont la vie personnelle n’est pas toujours facile. On retrouve des fêlures qui reviendront hanter le personnage par la suite et c’est plutôt bien exploité. Le contexte socio-politique, fait de guerre froide et de menaces diverses est également passionnant à observer. Enfin, on voit les origines du Mandarin et de Titanium Man, deux vilains importants de l’univers d’Iron Man. Graphiquement, ces épisodes sont plutôt bons et on peut notamment admirer avec plaisir le talent de Gene Colan. Un petit regret, une traduction sympathique mais parfois un peu étrange (Edam et Gouda, sérieusement ? Et non, gargantuesque ne veut pas dire gigantesque) mais cela reste un détail. Malgré tout, ces intégrales restent pour moi une vraie chance de pouvoir explorer ces périodes plus anciennes qui sont riches d’enseignements.

Sonia Dollinger

 

 

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