[Review] Blue in Green

Le jazz est souvent perçu comme une musique pour vieux – la preuve j’adore – mais Blue in Green cherche à prouver que cette musique peut être aussi envoûtante qu’horrifique…

Un résumé pour la route

Ce récit complet de quatre chapitres a été publié aux Etats-Unis par Image comics le 28 octobre 2020 puis en France chez HiComics le 18 janvier 2023. Le scénario est de Ram « V » Venkatesan (These Savage ShoresThe Many Deaths of Laila Starr), le dessin d’Anand « RK » Radhakrishnan (Grafity’s WallRuin of Thieves) et les couleurs de John Pearson.

Considéré enfant comme un prodige du saxophone, Erik Dieter est pourtant resté un professeur de musique et s’est éloigné de sa famille. La mort de sa mère ravive les blessures de son ambition perdue et les mystères familiaux. Plus étrange, il devient obsédé par la photographie d’un musicien de jazz puis semble s’éloigner du réel…

On en dit quoi sur Comics have the power ?

Erik Dieter vient de finir ses cours. Involontairement, un élève ambitieux l’humilie : finir prof serait pour lui le comble de l’échec. De plus, un récitatif sinistre évoque la mort avant que la scène suivante montre Erik assistant à l’enterrement de sa mère avec sa sœur. Comme dans Laila Starr du même scénariste, on retrouve le thème de la fragilité de la vie. Erik découvre les souffrance de sa mère et imagine son cadavre en putréfaction. Si cette scène m’a profondément touché, Erik est totalement détaché. Il est plus ému en retrouvant son amour de lycée : Vera Carter est une peintresse devenue une mère de famille divorcée. On reconnaît alors les codes des drames sociaux : Ram V propose un récitatif au texte très littéraire où il décrit des personnages en crise de la quarantaine. Erik revient chez sa mère et retrouve des proches ayant vieillis. Il prend à nouveau conscience de l’effondrement des rêves adolescents. Erik se satisfait d’une vie moyenne tout en gardant le lien avec sa passion de jeunesse par l’enseignement et l’écriture. Sa sœur a sacrifié une partie de sa vie pour soigner sa mère pendant qu’Erik fuyait. L’ex d’Erik, Vera travaille dans une galerie au lieu de peindre.

Blue in Green devient alors une réflexion sur le temps qui passe. C’est le cas du personnage principal qui retrouve les failles passées. Son retour au domicile familial est aussi une quête des origines. Dès l’enfance, Erik a connu une relation familiale tendue avec sa mère. Il ne connaît pas son père musicien de jazz. Ce passif fait qu’une fois adulte, il s’est éloigné de sa famille et ses amours sont compliqués. A l’inverse, la musique et les objets traversent le temps. Progressivement, le récit bascule dans l’horreur. Erik voit des êtres surnaturels au moment où ses repères s’effondrent. Pourtant, il se considère comme rationnel mais son esprit se fragilise. En enquêtant sur son passé, Erik fait un choix radical. Il rejette la médiocrité qu’on lui a imposé et choisit l’intensité mais quel est le prix de ce changement de vie ? Blue in Green nous fait réfléchir sur l’artiste. Que faut-il perdre pour rester dans l’histoire ?

Autour de ce récit général, Blue in Green est également un hymne pour le jazz. Je vous conseille d’ailleurs de lire tout en écoutant Chimæra de Colin Stetson. Les multiples couches de drone au saxophone sont aussi anxiogènes que certaines pages. On trouve quelques termes techniques : la clé d’eau du saxophone. La musique est au cœur des personnages. Erik a toujours entendu du jazz car son esprit réarrangeait les bruits quotidiens. Cette relation intime avec la musique vient de sa mère Alana qui a passé sa jeunesse dans les clubs de la ville. Pourtant, trop rationnel, son fils n’a jamais pu percer. Les perturbations récentes de sa vie vont modifier sa musique. Le jazz est aussi en lien avec les thèmes de Blue in Green, le temps est au cœur de cette musique centenaire mais reposant sur l’improvisation. Pour progresser, un musicien doit se rattacher à la tradition. Comme Ram V le montre dans un passage central d’écoute, le jazz est aussi profondément le reflet de l’histoire des Afro-Américains, des racines africaines jusqu’à la répression contemporaine. A l’inverse, le jazzman du passé me fait plutôt penser au légendaire bluesman Robert Johnson

Les références musicales sont nombreuses dans les textes. Le titre du livre vient d’un morceau de Miles Davis dans Kind of Blue. De nombreux noms de musiciens sont cités : Dinah WashingtonRashaan KirkRoy EldridgeWes MontgomeryBill Evans et même plus pointu avec Lars Gullin, saxophoniste suédois ayant joué pour Chet Baker. Des standards sont nommés : Clarence’s Place de Freddie HubbardNaïma de John Coltrane et God Bless the Child. Bien entendu, le jazz est très présent dans les images et dès la couverture me faisant penser à une pochette (mais je n’ai pas trouvé son origine). Les crédit en bas, la police et l’organisation du titre pastichent le label de disque Blue Note. Dans un débarras, un collage montre les pochettes des albums Mingus ah UmArt Blakey & the Jazz MessengerBenny GoodmanSpeak No Evil de Wayne ShorterLove Supreme de John Coltrane et Getz/ Gilberto. Ces références continuent jusqu’aux crédits finaux des auteurs dont la typographie et les photos reprennent le style du même label. Ce travail vient du graphiste par Tom Muller, déjà repéré sur Dawn of X

Le magnifique dessin d’Anand RK est une autre raison de la réussite de Blue in Green. Dès les premières cases, j’ai perçu une forte influence de Bill Sienkiewicz ou Dave McKean. Tout, des visages à la forme des cases, refuse la perfection mais chaque élément cherche à exprimer un sentiment. La peur est montrée par un portrait en gros plan déchiré par des pages qui se dispersent. Il y a également des collages et des ajouts numériques d’effets de matière. Anand RK joue sur le net et le flou. Des éléments du décor ou des personnages sont très précis tandis que d’autres sont laissés inachevés. Deux images peuvent symboliser ce contraste. D’un côté, Erik Dieter a tout du jazzman avant l’entrée sur scène. Coiffé sobrement, il porte un costume marron ajusté et de petites lunettes rondes. Ses cheveux crépus forment une brume noire. D’un autre côté, des monstres fortement influencé par Lovecraft surgissent. Cette opposition apporte un sentiment d’urgence sans être bâclé. On peut d’ailleurs y voir une illustration du jazz le plus sauvage entre contrôle et furie. L’horreur apparaît aussi dans les décors par des spirales, des grilles. Les couleurs ont un sens : marron pour le quotidien d’Erik, violet pour le passé de sa mère, le rose pour l’apparition du surnaturel. Dans la partie plus horrifique, le rose devient plus présent et de plus en plus carmin. Pour autant, la lecture est fluide grâce à une mise en page plus sage.

HiComics a un attachement particulier pour ce titre car chaque élément du livre reçoit un traitement soigné. Dès qu’on la touche, on est attiré par les magnifiques – et très judicieux – effets sur la couverture : en-dessous du titre avec un effet de relief, un visage brillant est entouré d’un vinyle mat strié des cercles brillants et en relief. Le titre a le même effet à l’arrière. La première page immerge le lecteur dans l’ambiance. Enfin, les bonus sont conséquents avec une galerie d’illustrateurs prestigieux, des extraits commentés du scénario.

Alors, convaincus ?

Blue in Green va très vite devenir un standard de la bd indé. Il est aussi surprenant qu’un bon improvisateur quand une douce mélodie est brusquement interrompue par les martèlement de la batterie et le cris du saxophone. Comme de nombreuses ballades, ce livre est aussi une tentative de s’accrocher au temps qui file suivant les notes d’une trompette. Vous l’aurez compris si le livre m’a totalement charmé, il me donne aussi furieusement envie d’écouter de la musique. Alors, excusez-moi mais Duke et Ella m’attendent.

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