[Interview] Filipe Andrade

J’ai découvert sur le tard le conte philosophique Toutes les morts de Laila Starr. J’ai en particulier été intrigué par les dessins de Filipe Andrade. J’ai profité de sa venue à Paris pour l’interviewer et découvrir qui se cache derrière ces dessins si atypiques.

Bonjour, pourriez-vous expliquer quels sont vos premiers souvenirs de bd ?

Quand j’étais enfant, je ne lisais pas beaucoup de comics car il n’y avait peu de librairies où j’ai grandi au Portugal. Je n’avais donc que deux petits comics DC achetés à dix ans. Quand j’ai eu onze ans, mon cousin m’a donné La Ballade de la mer salée [une bande dessinée d’Hugo Pratt]. Ce livre a été le premier par lequel j’ai vraiment aimé la bd. J’ai toujours dessiné et raconté des histoires. La bande dessinée étant le mélange de ces deux mondes, j’ai su qu’elle était mon moyen d’expression. A l’inverse, même si j’ai commencé à filmer vers huit ou neuf ans, j’ai vite compris que ce n’était pas pour moi.

Cet isolement vous a-t-il aidé à développer votre créativité ou est-il un problème ?

Il y a toujours des avantages et des inconvénients. L’avantage bien entendu, c’est que j’ai pu trouver ma propre voix sans être influencé par quelqu’un ou quelque chose. L’inconvénient est qu’arriver à son style prend plus de temps car je ne connais toujours pas certains auteurs classiques. J’ai démarré du mauvais pied avant de découvrir les bons titres. Par exemple, j’ai commencé à acheter des comics à 13 ans par l’éditeur Cliffhanger dans une librairie à Lisbonne non loin du bureau de mon père. Leur colorisation numérique était moderne. J’ai copié Battle ChaserCrimson et Danger Girl. Ils ne sont pourtant plus une influence. Les dessins de Joe Madureira sont incroyables mais le scénario ne l’est pas. Je ne crois plus du tout à ce genre de comics. Pour moi, le récit est la structure du dessin. Quand le dessin est bon mais pas le récit, on regarde juste des images. Le monde est déjà rempli de mauvaises œuvres d’art. Je préfère travailler moins mais sur des choses fortes auxquelles je crois. Ensuite, l’éditeur et le public verront la qualité de l’œuvre. Cliffhanger était une mauvaise influence en quelque sorte. J’ai dû me soigner quand je suis allé vers les classiques. 

Cependant, vous avez aussi une formation académique en sculpture de l’Académie des Beaux-Arts de Lisbonne.

J’ai toujours aimé dessiner mais il y avait peu d’opportunités professionnelles au Portugal. On a toujours eu de grands talents dans toutes les disciplines artistiques mais nous sommes une nation de constructeurs et ce n’est pas facile de s’exprimer en dehors des métiers traditionnels. Vous devez tracer votre propre route. De plus, à l’époque, on venait de sortir de la dictature. Pour faire simple, il n’y avait pas de culture pour nous empêcher de penser. Tout livre qui était légèrement en dehors du système était interdit. Pendant les cinquante ans de dictature, on n’a pas développé notre esprit critique. Nous sommes encore conditionnés par cette situation. Notre seul moyen de nous en sortir est la lecture mais on ne lit pas assez. On ne vend pas beaucoup de livres et encore moins de bande dessinée qui sont une niche. Cela va bien sûr changer dans les deux prochaines générations car on vit dans un monde globalisé.

J’ai eu la chance de rentrer dans l’atelier d’une peintresse, Aurora Bargado. Elle prenait des élèves de 16-17 ans pour les faire entrer à l’université mais j’ai suivi ses cours à l’âge de dix ans. Autour d’elle, un groupe d’artistes donnaient des workshops dont António Valjean sur les comics. A partir de ce moment, j’ai suivi deux directions : la voie académique et la bande dessinée. Pour éventuellement devenir professeur, il me fallait cette formation classique et mes parents me poussaient dans cette voie. Mais, cette formation a également été aussi personnellement importante en me poussant à lire, voir des films… qui ont construit mon monde. Je voulais rentrer dans l’académie de peinture mais mes résultats n’étaient pas assez bons. J’ai pu suivre la formation en sculpture, moins exigeante. Mais en fait je suis très content d’avoir fait ces études car mon dessin est plus crédible et structuré. On peut immédiatement y sentir le poids. Aujourd’hui, après un arrêt de dix ans, je suis même revenu à la sculpture avec des matériaux différents.

Vous avez également étudié l’illustration, l’écriture de scénarios puis la préproduction en Californie. Pourquoi cette volonté si encyclopédiste ?

Ces différentes études devaient me donner différentes cartes pour vivre de l’art. En même temps, je me cherchais car je ne me voyais pas dans une seule carrière. Je ne peux pas m’imaginer seulement sculpteur ou dessinateur de bd car je m’ennuie. Depuis que je suis jeune, j’aime aussi le cinéma, l’animation… J’adore la discipline du dessin mais, par ce biais, je suis touché par toutes les formes d’art. Récemment, je me suis pris de passion pour la danse et la performance. J’intègre cet intérêt dans les expressions de mes personnages. 

Est-ce cette volonté de changement qui explique qu’en rentrant chez Marvel, vous faites de nombreux one-shots ?

Je pense que Marvel ne savait pas où me mettre et a essayé différentes directions mais j’ai adoré car je n’aimerais pas faire une seule série sur dix ans. Je ne sais pas si vous l’avez vu mais tout en restant chez eux, mon style a beaucoup évolué : j’ai utilisé des pinceaux, des feutres, différents encrages… Depuis quatre ans, je me suis fixé dans un style qui me plaît et je ne ressens plus le besoin d’expérimenter autant. Cependant, si un nouveau projet réclame une approche différente, je serais ravi de tester la gouache par exemple

Comment a commencé Toutes les morts de Laila Starr ?

BOOM! Studios et Ram V ont signé un contrat pour plusieurs projets. Au début de la pandémie, Ram a vu mes images sur InstagramEric Harburn, l’éditeur de BOOM ! ou Ram (je ne me souviens pas) m’ont alors approché au moment où le projet était embryonnaire. Ram V avait quelques pistes mais la période de préproduction a été très importante. Le livre est né des aller-retours entre Ram V et moi-même sur ce qu’on aimait et ce qu’on voulait faire. En ce qui me concerne, l’exemple de Laila Starr montre l’importance d’une communication honnête. Ce n’est pas encore officiel mais Laila Starr ne sera sûrement pas notre seul projet. Ram V a écrit le projet global et les étapes importantes du premier au cinquième épisode mais il n’y avait pas de scénario. Par exemple, j’ai fait beaucoup de croquis sur les bureaux des dieux et leur looks. J’ai donné un style très seventies avec les épaulettes pour insister de manière ironique sur leur professionnalisme. 

Ces corps souvent très allongées, est-ce votre style ? 

En partie car j’ai grandi avec ce type de représentation des corps comme Evangelion où cette forme des corps était plus simple à animer. Ce style particulier est peut-être la raison pour laquelle Ram V m’a choisi. J’ai donc poussé ce style plus loin pour ce projet.

J’ai également été impressionné par votre représentation de la haine religieuse.

De ce que je me souviens, c’est un mélange entre la volonté de Ram de ne pas représenter les visages réels et mon idée de représenter l’émeute comme une apparition de fantômes.

Pourquoi tant de couleur pour la mort ?

Ces couleurs vives sont mon idée en m’inspirant de l’idée du cinéaste Jean-Luc Godard d’avoir deux idées en même temps. On a l’habitude de voir des scènes tristes en noir et blanc mais, en ajoutant beaucoup de couleurs, l’ensemble allège le récit. Je voulais ainsi apporter plus de calme et faciliter la lecture. Inês Amaro m’a énormément aidée dans la séparation des couleurs.

J’ai perçu une ambiance très nostalgique. Comment transcrire un sentiment en dessin ? 

Mon rôle était de représenter les idées de Ram VLaïla Starr était une sorte d’exercice sur la nostalgie. Mais j’ai peut-être aussi ce sentiment en moi. On est tous piégé dedans avec le covid. Ayant séjourné en Inde vers 2012, je plongeais dans mes souvenirs lors de la préproduction. Je ne faisais pas que dessiner mais j’écrivais sur ces souvenirs, sur les choses qui m’avaient plu, sur ce que voulais faire du livre… Il se peut que cette nostalgie soit apparue par ces différentes couches de réflexion.

Tout le récit se passe en Inde et Ram V est Indien. Comment faire pour transcrite la vision d’un natif ?

J’en ai parlé avec lui au téléphone et je me suis servi de ses expériences. Il m’a parfois fourni des images, j’ai cherché sur le net ou dans mes propres photos de voyage mais je vise plutôt le réalisme magique, l’ambiance et l’émotion des lieux plutôt que la réalité. 

L’Inde est également très personnelle pour moi. Le Portugal est un pays périphérique et, contrairement à la France, c’est plus compliqué d’aller à l’étranger mais, depuis ma lecture de Corto Maltese, j’avais le désir de visiter des pays lointains. Pour un territoire si petit comme le nôtre, l’Inde était très exotique. Certains de mes cousins sont allés en Inde de nombreuses fois dans les années 1990. Je voyageais quand ils montraient leurs photos dans la maison de mes parents. La différence m’a également toujours intéressée. De plus, Goa est un comptoir portugais depuis le XVIe siècle. Il y a encore de nombreux habitants de Goa au Portugal. Mon père et ma mère ont chacun un collègue et un ami venue de cette ville. 

Vous êtes également scénariste de trois courtes bandes dessinées en autoédition.

Ces trois projets sont venus du studio où je travaille avec des dessinateurs de cartoon ou des illustrateurs. Cette série d’œuvres originales était une parfaite opportunité pour expérimenter sur la narration bien que deux histoires soient muettes. Elles sont importantes pour moi car je veux devenir un auteur complet. Cependant, en ce moment, je suis plus intéressé par les collaborations. 

Vous collaborez également avec une compagnie de théâtre de Lisbonne – AUÉÉEÚ Teatro – depuis 2014.

Un groupe de mes meilleurs amis a créé cette compagnie de théâtre expérimental qui fait un spectacle par an. J’ai travaillé sur les posters et tous les outils promotionnels.

Ce sont avec ces derniers mots que l’entretien s’est achevé mais je suis sûr que mes lectures d’Andrade n’en sont qu’à leurs débuts et tant mieux. Pour conclure, je tiens à remercier les équipes d’Urban dont la gentillesse et la disponibilité ont permis cet échange.

Publicité

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s