[Review] Intégrale Excalibur 1988-1989

A l’annonce de sa sortie par Panini, c’est peu dire que j’attendais cette série avec une très grande impatience. Elle était non seulement l’élément manquant à l’univers X-Men depuis la publication d’X-Factor et de Wolverine. Mais surtout, j’avais tellement adoré cette série quand j’étais ado que j’avais hâte de la relire. Longue vie aux rois Claremont et Davis !

Un résumé pour la route

Ce premier volume rassemble les épisodes Excalibur Special Edition 1 puis la série régulièreExcalibur 1 à 11. Ils ont été publiés par Marvel entre avril 1988 et août 1989 puis en France dans Titan et sous cette forme en mai 2021 par Panini. Le scénariste de l’ensemble du volume est Chris Claremont (Iron FistWolverine) et le dessinateur est Alan Davis (Batman & the OutsidersThe ClanDestine) sauf pour l’épisode 8 dessiné par Ron Lim (X-Men 2099Silver Surfer), le 10 et 11 par Marshall Rogers (BatmanMister Miracle). Les encreurs sont Paul NearyMark Farmer, Joseph Rubinstein et Terry Austin.

A la suite du crossover Mutant Massacre, Kitty Pryde et Diablo, blessés, sont sur l’île de Muir au large de l’Ecosse. C’est là qu’ils apprennent la mort (supposée) des X-Men. Comme les New Mutants à l’époque du voyage dans l’empire Shi’ar, ces survivants décident de fonder une nouvelle équipe avec leur collègue Rachel Summers. Captain Britain, frère de la X-Woman Psylocke, et son épouse les rejoignent. Mais le Royaume-Uni ce ne sont pas les États-Unis et l’équipe va avoir fort à faire face à des ennemis aussi délirants que redoutables.

On en dit quoi sur Comics have the power ?

Dès le sommaire, cette intégrale a tout pour me plaire : un nouveau pan de l’univers X de Claremont, une seule série, une équipe créative stable et de talent. L’introduction replace d’ailleurs cette création dans l’univers éditorial de l’époque. Les X-Men cartonnent et Marvel veut lancer de nouvelles séries pour surfer sur le succès. Chris Claremont est très réticent car il craint de perdre le contrôle créatif et de voir diluer ses héros un peu partout. Il se voit contraint d’accepter tout en gardant le scénario au début de New Mutants puis Wolverine et Excalibur donc mais il laisse X-Factor à Bob Layton puis à Louise Simonson. Le premier épisode reste encore très classique et la résolution un peu bousculée. Le scénario fait une présentation séparée sur une ou deux pages de chaque membre de la future équipe. Puis, on assiste à la formation d’une équipe. Kitty est l’âme de l’équipe mais elle est très affaiblie au début du livre. Non seulement son pouvoir d’intangibilité est sans contrôle mais elle est en deuil. Elle pleure de joie en revoyant ses X-Men mais ce n’est qu’un cauchemar où elle se retrouve dans un film. Elle y joue son propre rôle alors que ses coéquipiers décédés sont d’orgueilleux acteur et actrices. C’est la fois drôle et très désabusé. Il y a de nombreux dialogues sur les mensonges du cinéma et la réalité. Une phrase me fait penser à L’homme qui tua Liberty Valence de John Ford : « Quand la réalité n’existe plus, certains exploitent la légende et la transforment à leur gré en bien ou en mal ». Avec Excalibur, Kitty achève sa transition passant de l’élève la plus jeune des X-Men à la créatrice d’une équipe. Néanmoins, elle reste une fille unique parfois boudeuse. Sa meilleure amie est Rachel femme forte mais sombre. On découvre, dans le premier épisode, qu’elle a quitté les X-Men. Elle fuit sans succès les lycaons de Mojo. Enchaînée, elle se libère par sa force mentale. Dans ce premier volume, Rachel est souvent possédée par d’autres. Comme ses aventures passées, on retrouve la femme en quête de liberté. Bien plus optimiste, Diablo vient juste de sortir de l’hôpital de l’île. Comme au temps des X-Men, il cache sa douleur derrière un sourire et sa passion pour les films de capes et d’épées : il cite des films (Captain Blood) et des livres (d’Artagnan, Cyrano, Scaramouche). On sent une tension avec Brian dès le début. Alors que ce grand héros a baissé les bras, l’humble démon veut rester fidèle à l’idéal des X-Men.

Héros totémique de son pays, Captain Britain est aussi mal en point que Kitty. Il voit son rôle comme une charge le privant de sa liberté. Il a l’habitude d’agir seul et souvent sans stratégie. Il est loin d’être le plus sympathique. Pathétique, il est ivre mort pleurant la mort de sa sœur et rabroue son épouse refusant sa pitié. Pire, il lui lance qu’une orpheline ne peut comprendre. Il perd même une grande partie de ses pouvoirs à New York. Il est certes physiquement le plus fort du groupe mais cache de nombreuses faiblesses et gère cette contradiction par le whisky. Il est machiste en exigeant qu’à la suite d’une remarque sexiste d’un homme, Rachel devrait changer de tenue. Meggan est aussi touchante par son amour naïf pour Brian au point que, comme son compagnon, elle perd son pouvoir. Créé par Alan Moore, elle imite les capacités des personnes et des animaux mais son talent est contagieux car ce transfert concerne aussi les sentiments de l’original. Meggan a donc un problème de personnalité car elle se connaît mal et se perd à force d’imiter les autres, si bien qu’elle est incapable de résister à un homme. Elle a l’innocence d’un enfant. Hypersensible, elle est touchée par chaque réaction des autres. Elle n’a cependant aucune éducation, elle sait à peine écrire et s’est formée par la télévision. Assez classique chez les mutants, on trouve un triangle amoureux car Diablo est attiré par Meggan, lui-même attiré par Courtney Ross, son ex qui déchaîne la jalousie de Meggan. Un autre trio se profile dans les deux derniers épisodes… Comme les New Teen TitansClaremont joue sur les contrastes. Rachel et Meggan sont parfois proches de la vengeance alors que Diablo s’attache à l’idéal.

En plus du dragon Lockheed, une nouvelle mascotte rejoint l’équipe : un étrange robot au visage de macareux. Contrairement aux X-Men ou au New Mutants, il n’y a pas de leader. Ils s’installent dans un phare, la maison de Brian et Meggan, mais la cohabitation est orageuse montrant un groupe qui se découvre. De plus, cette résidence garde des secrets avec une porte vers une autre dimension. Ils ont plusieurs alliés comme le commandant Thomas agent de la police royale et le Dr. Alistaire Stuart. On trouve plusieurs femmes ayant des responsabilités : Courtney Cox qui n’est pas une garce mais une femme regrettant la fin d’une idylle et la sœur d’Alistaire, la brigadière Alysande Stuart du WHO (Weird Happenings Organization). Claremont adore faire revenir ces personnages apparaissant dans quelques cases : des dinosaures touristes et Nigel Frobisher, le stéréotype du macho qui tente de draguer Rachel, la plus puissante et indépendante de l’équipe.

Ces personnages sont confrontés à des ennemis pour le moins originaux. Dès le one-shot le scénariste reprend l’équipe de Technets dirigés par Gatecrasher venue de la série Captain Britain. Cette équipe est totalement improbable. Elle inclut un nain extraterrestre ressemblant à une grenouille et un loup-garou à 4 bras… Ensuite, Claremont multiplie les pistes et les personnages plongeant le lecteur dans un univers de plus en plus passionnant. Excalibur affronte les lycaons qui reviennent dans les épisodes 1 et 2 mais on voit déjà apparaître Courtney Cox et la chasseuse de mutants Vixen. On navigue aussi entre les genres : Diablo suivant un suspect dans les tunnels du métro nous plonge dans un film d’horreur alors que juste avant on riait des lycaons et que l’on termine dans l’action. Les conflits entre les dimensions commencent quand l’Excalibur nazie débarque sur notre Terre pour libérer leur docteur Moira MacTaggert. Claremont dénonce l’antisémitisme et le racisme de cette réalité alternative et c’est aussi l’occasion d’une réflexion sur l’universalisme des valeurs et de l’interventionnisme.

La série est très indépendante des X-Men malgré des passerelles. Une usine a été ruinée par la concurrence de Génosha (l’île qui exploite les mutants, créée l’année précédente), on voit l’antenne du Club des Damnés à Londres et surtout dans les deux épisodes liés à Inferno. Comme aujourd’hui, à peine lancé la série est bousculée par un crossover… sauf que le scénariste est le même. Cela crée une cohérence dans le récit. Kitty récupère l’armure des Limbes après la mort d’Illyana. Claremont insère ses propres projets pour Excalibur. Tout comme avec Madelyne Prior, N’astrih fait de Meggan une princesse démon car l’elfe est aussi insatisfaite en amour. Rachel est manipulée pour profiter de son pouvoir. Kitty et Brian sont projeté dans un monde imaginaire, celui des films, très présents dans cette série référencée, car c’est par ce média que Meggan se cultive. Kitty croise les New Mutants dans les décombres de l’institut Xavier mais elle préfère évoluer avec Excalibur pendant que Rachel va voir secrètement son demi-frère Nathan chez X-Factor. Mais pourquoi cette télépathe n’arrive-t-elle pas à savoir que les X-Men sont vivants ? A titre personnel, j’adore ce crossover qui est l’aboutissement d’histoires anciennes avec un impact fort ensuite. De plus, les tie-ins sont parfois tout aussi bons en proposant des éclairages différents – et personnels – sur Daredevil et ici Excalibur. On voit l’enfer à l’échelle de la rue et on suit une autre reine et son démon en quête de pouvoir comme dans le récit principal. J’ai été particulièrement heureux de découvrir des pages inédites, à l’époque coupées dans Titans

Comme les New Mutants, cette nouvelle série n’est pas juste un moyen de vendre plus de papier mais le scénariste en profite pour donner un nouvel éclairage à son univers. New Mutants sera sa projection de l’adolescence alors qu’Excalibur sera sa vision du Royaume-Uni. En effet, Alan Davis est un artiste britannique et Claremont né à Londres avant d’immigrer aux États-Unis à l’âge de trois ans. L’action se passe dans les îles britanniques et l’équipe intègre le héros symbolique du pays, Captain Britain. On retrouve aussi des influences locales par le nom de l’équipe, une représentation d’Hamlet et surtout l’univers d’Alice de Lewis Carroll (le Chapelier fou, Tweedledope et le gang Crazy). Pour les comics, il y a un dialogue sur Dan Dare de 2000 AD et inévitablement ces mondes parallèles évoquent la science-fiction de Doctor Who. Il y a une évocation de la crise de la sidérurgie. Du point de vue éditorial, le premier épisode marque aussi la rencontre de deux univers Marvel, le principal des États-Unis par les trois X-Men et celui de Grande-Bretagne par Captain Britain et Meggan. Les deux membres britanniques sont d’ailleurs plus faibles à l’étranger ce qui montre bien l’objectif de la série : imaginer une version des X-Men se déroulant dans les îles britanniques. Étrangement, les X-Men sont en Australie au même moment. Pourquoi tous les héros de Claremont fuient-ils les États-Unis ?

Contrairement au reste de l’univers de Claremont porté sur le réalisme, Excalibur est une série sur le fantastique. Tout est possible et c’est ce qui est génial. L’équipe est confrontée à un univers parallèle dès le début. Un hologramme d’Opal Luna Saturnyne, Majestrix de l’omnivers, avertit les terriens qu’elle envoie ses agents, les technets, pour arrêter Rachel. J’y vois l’influence d’Alan Davis. Pour le suivre depuis des années, la particularité et le génie de Claremont sont de savoir travailler en binôme. Il change ses récits en fonction des qualités et des goûts de ses dessinateurs. On peut même dire que ce sont les dessinateurs qui le poussent vers une tonalité ou des genres inexplorés. Excalibur en pour moi le meilleur exemple. Tandis que les séries X-Menet New Mutants sont souvent sombres et moraliste, sa série britannique, commençant dans un premier épisode sur les conséquences de la mort des X-Men, sera drôle et délirante, comme s’il découvrait l’humour absurde des Monty Pythons. Ce second degré est plus courant à cette époque comme la Justice League International. L’humour passe par les dialogues. Si les lycaons sont des prédateurs redoutables qui avalent leurs victimes ne laissant qu’une fine peau, ils sont aussi très drôles. L’un commente la qualité médiocre de la peau « usée » d’un policier « trop classique ». Cet humour repose aussi parfois sur le réalisme : lors de leur voyage vers New-York, Kitty doit s’arrêter pour faire ses besoins mais elle doit entrer dans les immondes toilettes d’un cargo. Il passe par le dessin comme les lycaons affalés dans leur base avec une bière. Vixen est impitoyable mais tient un porte-cigarette et un verre à cocktail. Plus loin, Tweedledope est sur un char fait d’une chaise roulante tiré par des rats. Pour une fois, les épisodes avec Arcade sont drôles par le délire constant dans chaque case. Les membres du Crazy Gang ont échangé leurs corps avec ceux d’Excalibur mais chacun a dû mal à le maîtriser.

Alan Davis est extrêmement doué dans l’expression des sentiments. La page où Captain Britain est effondré se saoulant après l’annonce de la mort de sa sœur est déchirante. Sur la première double-page, Alan Davis multiplie des détails du tournage des X-Men. Logiquement, Xavier est le réalisateur alors que tous les X-Men, acteurs, attendent que le décor, estampillé Mojo, soit posé. Wolverine lit un livre sur l’arrangement floral japonais, Colossus joue au poker. Sur l’arrière du siège d’Havok, il y a écrit understudy (la doublure) ce qui est très drôle pour le frère de Cyclope longtemps mis de côté… Dans la base des lycaons, il y a de nouvelles références au cinéma car les murs sont tapissés d’affiches de films de loup-garou et la chaise de Lon Chaney. Pendant Inferno, Brian a le bandeau de Rambo, le gant de Freddy mais une mitraillette-tronçonneuse. On retrouve même des onomatopées très bien placée pour nous faire monter un sourire au visage. Ce ne sont parfois pas de simples détails amusants mais Davis transmet un message en montrant la diversité multiculturelle des passants à Londres. On peut signaler que Marvel/ Panini fait l’effort de conserver chacune de ses magnifiques couvertures et chaque quatrième de couverture qui étaient inédites en France. La colorisation du premier épisode est étrange mais la suite est une splendeur bien que cela soit le même coloriste. 

Ron Lim assure l’intérim pour un épisode. J’apprécie toujours son trait même s’il n’arrive pas à rajouter de la folie au récit comme Davis. Il rend très forte une page sur le consentement – encore une fois coupée dans Titans – dans un épisode aux sujets étonnamment modernes du genre et de l’empowerment féminin. Globalement, j’ai trouvé le traitement des femmes très moderne. Marshall Rogers est assez injustement critiqué, selon moi, par l’avant-propos. Son trait est certes plus figé et moins détaillé mais il sait très bien restituer l’action. 

Alors, convaincus ?

Excalibur est un fantastique prolongement des X-Men, une version plus fantaisiste sans jamais renier l’action et l’humanisme. Même si le premier épisode de rodage est un peu expédié (car le duo avait trop à faire), la suite est un plaisir intemporel à lire d’autant plus que le dernier épisode lance un voyage très alléchant. Ce n’est d’ailleurs par un hasard que Claremont y soit resté bien plus longtemps que sur Wolverine. Je compte bien le suivre jusqu’au bout et au-delà.

3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Je n’en avais que vaguement entendu parler et j’ai désormais bien envie de découvrir cette série ! Merci pour la mise en lumière et la découverte.

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    1. thomassavidan dit :

      Merci c’est très gentil. Ravi de vous donner de nouvelles idées.

      Aimé par 1 personne

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