[Interview] Stéphanie Hans s’impose dans Die

J’ai profité de son passage à la libraire Album à Paris pour discuter avec Stéphanie Hans. Cette dessinatrice française travaillant pour les États-Unis m’a totalement séduit par son style unique dans Die et, après une interview sur notre site par Sonia, je voulais également échanger avec elle. J’ai rencontré une personnalité espiègle, franche et entière dont je vous laisse découvrir les mots…

Comment s’est passé la rencontre avec le scénariste de Die Kieron Gillen ?

On s’est rencontré quand on travaillait tous les deux sur Journey Into Mystery chez Marvel. A l’époque, je n’étais pas associée avec les scénaristes car je dessinais les couvertures qui doivent être faites longtemps à l’avance. Mais, au fur et à mesure que la série a embrayé, on m’a un peu plus impliquée et j’ai proposé à l’éditrice de dessiner le tout dernier épisode. Kieron Gillen ignorait que je faisais des intérieurs – bien que j’eusse déjà fait deux bds en France et une anthologie d’Ant-Man & The Wasp. J’avais même organisé une rencontre avec Kieron et des cosplayeurs de Journey Into Mystery (sourire). Il s’est trouvé que l’on travaillait bien ensemble. Les rapports entre les dessinateurs et les auteurs sont comme une danse. Il faut qu’on se fasse confiance, qu’on soit dans les pas de l’autre sans prendre le dessus.

Depuis cette première rencontre, on s’est toujours dit que ce serait sympa de retravailler ensemble. Kieron m’a proposé de faire une couverture pour The Wicked & the Divine puis une seconde quand le dessinateur Jamie McKelvie avait pris un peu de repos. En 2016, il m’envoie un mail alors que je voyageais au Japon pour me prévenir qu’il avait une idée. Cependant, j’avais prévu de voyager huit mois. J’avais certes tout mon équipement mais, en voyage, je peux au maximum faire 30 couvertures et 90 pages. On a commencé à mettre en place des choses pendant ce voyage. Quand je suis allé en octobre à un festival à Leeds, j’ai logé chez Kieronpendant deux ou trois semaines. On a passé cette période à discuter de ce que l’on voulait faire et à nous raconter nos vies car c’était important pour ce que l’on voulait développer dans Die. Je lui avais dit que ce qui me plaît c’est quand le comics a des rapports avec la littérature. Il l’a pris en compte, je pense. Quand je suis partie, il m’a envoyé un premier projet et j’ai commencé à faire des croquis. Mais, il faut que tu saches que j’ai fait un truc qui ne se fait pas : j’ai demandé à Kieron s’il pouvait m’écrire cinq épisodes pour me laisser le temps de continuer de voyager.

Qu’est-ce qui t’a intéressée dans ce projet ?

En fait, je ne l’ai même pas lu en entier avant de dire oui car je faisais totalement confiance à Kieron. Il a un univers exigeant et nostalgique mais en même temps très vivant et avec des thèmes très actuels. Mais, c’est surtout la façon dont il écrit qui me convient. Kieron me laisse beaucoup de liberté. Il ne me donne jamais la taille des cases sauf quand c’est important. La plupart du temps je m’y tiens. Mais, la seule fois où il a voulu un gaufrier, je n’ai même pas essayé mais j’ai découpé cette double page de présentation des personnages comme au rasoir. Parfois, je me rends compte combien bosser avec moi ne doit pas être facile. Kieron dit en interview que c’est comme jeter des cailloux dans l’océan, tu ne sais jamais ce que la mer va rendre. 

Le pitch de départ concerne le jeu de rôle. Êtes-vous une rôliste ?

J’en ai fait quand j’avais vingt ans. Avec un groupe, on jouait à Feng Shui et Cthulhu mais surtout à la campagne impériale de Warhammer avec les règles de Donjons & Dragons. Puis, un jour, notre groupe s’est séparé et je n’avais pas envie de continuer sans eux.

Cela correspond d’ailleurs au début de Die

Cela va même plus loin car le tout dernier volume est dédié à mon ancien groupe de rôlistes que j’ai rappelé depuis et on s’est revu.

Comme ces personnages est-ce que tu fuis le monde réel ?

Cela ne me fait pas peur. Je me force beaucoup à être avec les autres mais, personnellement, je peux rester à la maison à écouter la pluie qui tombe sans m’ennuyer. Au bout de trois jours, je n’aurais plus rien dans le frigo mais, honnêtement, je ne mange pas tant cela (sourires). Au bout d’un certain temps, ne voir personne me rend sauvage. Alors il faut que je trouve un équilibre. 

On est à peu près de la même génération que les jeunes de Die ?

Mais complètement. Même s’il y a un peu de moi dans certains personnages, le début est clairement la jeunesse de Kieron et tout du long c’est son expérience dans son bled. Les rares lieux que j’ai dessinés existent vraiment. Comme tout le reste, je fais des recherches puis je dessine mais tu n’as pas le temps d’avoir des moments de doute. 

Les personnages de Die ont développé leurs personnages en fonction de leur culture de cette période. S’ils créaient un avatar avec leur vie actuelle d’adulte, ce ne sont certainement pas ces tenues qu’ils adopteraient mais ils doivent retourner dans leur personnage d’adolescence. Le design du personnage principal (Ash ou Dominique dans le monde réel) était au début beaucoup plus proche d’Eddy the Head d’Iron Maiden car les mecs à la mode dans mon école spécialisée en art étaient les metalhead avec les cheveux longs et les blousons déchirés Iron Maiden. Ensuite, je n’ai gardé que les cheveux blancs et une partie affreuse du visage quand son pouvoir s’exprime. La robe d’Ash est très proche de celle de la princesse dans le film Legend. Chuck a totalement le look du clip Faith. Je trouvais vraiment drôle qu’à l’époque les mecs calquaient leur look sur George Michael pour être viril alors qu’il était complètement gay. Angela, avec la haute queue de cheval, est plus proche de Madonna. Il y a des éléments plus anciens comme le dessin animé La bataille des planètes

Die est ta plus longue série à ce jour. Est-ce un atout ou un inconvénient ?

J’aime bien changer régulièrement et surtout je suis lente. Si je commence à envisager le dessin sous la forme des 500 pages, je ne le ferai jamais. J’ai eu un an de retard sur ma première bd en France, car le paquet me faisait peur. Au bout d’un moment, j’ai mis le paquet dans une autre pièce et j’allais chercher trois pages par trois pages. C’est exactement ainsi que j’ai fait Die.

Dans le jeu, un homme devient une femme. Aviez-vous peur des réactions ?

Jamais. Un peu comme Kamala Khan dans Miss Marvel, cela fait partie de l’histoire mais ce n’est pas l’histoire. 

Quand tu faisais tes études d’art, tu as débuté une activité de photographe mais ton style n’est absolument pas réaliste. Pourquoi ce choix ?

En fait, je ne suis resté que trois mois dans une fac d’arts plastiques car je ne sentais pas à l’aise. Je suis allé en école de photo car cela restait artistique mais je n’avais plus besoin de dessiner. En fin d’année, une prof de dessin de cette école m’a convaincu que mon talent était vraiment le dessin. J’ai pris une année pour me remettre à niveau avant de passer le concours des Arts déco pour faire de l’illustration. Mon dessin n’est pas photoréaliste typique mais il y a des éléments réalistes, par exemple, la façon dont je gère la lumière ou la composition des plans.

Dès tes débuts, tu assures l’ensemble de la partie visuelle (le dessin, l’encrage et la couleur) ce qui est assez rare en comics.

Quand j’ai commencé, je n’étais pas très bonne en dessin mais j’avais de grandes qualité en composition et en couleur. Forcément, je n’allais pas laisser la couleur à un autre. Tu peux véhiculer beaucoup de choses par la couleur. En plus, je ne sais pas où je vais jusqu’à ce que j’y sois et même ensuite je fais des retouches.

Le monde du jeu de rôle de Die concentre plusieurs périodes historiques. Était-ce une difficulté ou un challenge motivant ?

Cela ne me pose pas particulièrement de problèmes car j’ai une grosse mémoire visuelle (moins pour le reste et pas du tout pour les visages). Je ne connais pas le dessous d’un char mais je sais à quoi cela ressemble et je peux faire un dessin proche. Après, il me faudra des référence pour que cela soit vraiment correct. Kieron ne me le demande pas mais j’aime bien faire des recherches. J’aime ramener plus de choses que prévu. Par la référence sur une époque ou un pays que j’aime, je vais développer une coiffure et des tenues différentes. J’ai beaucoup aimé travailler sur le numéro trois avec Tolkien (sourire). C’est moi qui ai mis toute la scène dans les tranchées car j’ai pensé que cela fonctionnerait graphiquement. 

Dans Die tu joues avec la matière. Par exemple, le conte médiéval est encré traditionnellement contrairement au flou pour les autres pages.

Les flashbacks sont dans le ton d’un conte de fée et mon modèle est Ivan Bilibin, un illustrateur des années 30. J’ai toujours beaucoup aimé avoir des références de peinture classique dans mon travail. Je place dans mes cases des obsessions sur les lumières, les thèmes etc. Il ne faut pas croire. Je fais des choses qui ont du sens (rires). Les flashbacks dans la vie réelle ou dans Die ne sont pas non plus traités de la même manière. 

Dans une interview avec Sonia, tu disais vouloir te mettre au dessin traditionnel sur papier.

J’en fais encore de temps en temps pour les couvertures mais pas pour les intérieurs. On voudrait tous être Moebius (rires). J’envie aussi Jamie McKelvie si précis. Il sait exactement ce qu’il fait. Cela doit lui prendre tellement moins de temps. J’ai une liberté dans le trait mais je me dis parfois que c’est par défaut. Si j’avais un dessin plus solide, je pourrais faire des trucs incroyables mais je n’y arrive pas et je m’ennuie au bout d’un moment.

Mais ce flou fait aussi partie de ton style…

Je ne pense pas que l’on puisse ou que l’on doive avoir un style. Un style est ce qui vient quand on a tellement dessiné un truc qu’il devient un signe plutôt qu’un geste conscient. Ce raccourci pour le faire devient ton style. Mais tu dois trouver ce moyen par toi-même car si tu prends celui de quelqu’un d’autre, tu ne le maîtrises pas. 

Les couleurs ont un grand rôle dans Die car la palette numérique très présente donne un effet de craie grasse. Pourquoi ce choix ?

Ce n’est pas un effet que je recherche. J’aime bien les pinceaux qui apportent une dose de hasard et permettent de faire des trucs plus libres mais, en dehors de cela, je fais les choses comme je peux le faire au mieux. Je commence mon dessin en noir et blanc puis je mets toutes les valeurs et les lumières. Quand j’ai fini, j’ai recours à la courbe de transfert de dégradé. Cet outil est peu utilisé par les dessinateurs car c’est un outil de photographe. La courbe te permet d’associer chaque gradient de gris à une couleur. Ainsi je peux avoir une séquence avec toujours la même ambiance dégradée.

Pourquoi utilises-tu une gamme chromatique limitée (noir, rouge et ocre) ?

C’est mon obsession personnelle pour le rouge (rires). Ce truc vient de mon travail d’illustrateur. Quand j’ai commencé, je n’étais pas non plus très bonne en couleurs. C’est littéralement ce que le jury m’a dit quand j’ai passé mon diplôme aux Arts Déco. J’ai dû beaucoup réfléchir, théoriser et appliquer.

On ne peut pas juste mettre du rouge, du jaune… et espérer que tout fonctionne ensemble. Les couleurs se parlent entre elles. Il faut commencer par des gammes limitées. On prend un camaïeu et on choisit une couleur un peu violente à l’opposé du spectre. Rouge, noir, gris et blanc fonctionnent bien ensemble. Avec une couleur de soutien et une couleur forte, on peut faire passer des émotions, diriger le regard. C’est aussi en lien avec mon passé de photographe. Si je te dis une photo prise sous un éclairage tungstène, néon ou halo, tu vas tout de suite voir que c’est tout jaune, tout bleu…

Au début, dans le monde réel, ce sont des couleurs chaudes jusqu’à l’accident puis il y a plus de noir. 

Le premier épisode était très différent parce que les évènements dans le monde réel devenaient plus tristes. En arrivant dans le monde de Die, ils sont en plein air avec des trucs rouges partout. Tu sens qu’un truc violent s’est passé. Mais, au fur et à mesure, j’avais envie de couleurs plus claires car je trouvais que j’utilisais un peu trop le noir pour bloquer des trucs. Je continue aussi à apprendre mon travail et j’en suis très contente sinon je m’ennuierais.

Tu as écrit plusieurs bd franco-belges mais j’ai l’impression qu’ensuite tu as délaissé l’écriture. 

Selon la mentalité française, on ne peut être qu’un auteur entier. Plutôt que d’être médiocre en faisant à la fois le scénario et le dessin, je me suis focalisé sur l’un. Mais, en vieillissant, j’ai aussi envie d’écrire. Je ne vais pas pouvoir dessiner 500 pages en trois ans toute ma vie. De plus, un ami dessinateur m’a demandé si je n’avais pas un scénario. Ce serait peut-être le moment car Kieron serait partant pour m’aider comme consultant.

Quels sont justement tes prochains projets ?

Tout d’abord, je travaille sur les illustrations du jeu de rôle de Die. J’ai toujours des couvertures. On a aussi deux ou trois projets avec Kieron chez Image qui vont voir le jour sans doute cette année.

Pourquoi aller chez Image comics ?

Kieron avait déjà fait des projets chez eux et Image propose un système unique. D’une part, on a la totalité de la propriété intellectuelle y compris pour le cinéma et la télévision. D’autre part, la répartition de l’argent fonctionne un peu comme l’autoédition mais avec le support d’une grosse maison d’édition. Une fois que tu as enlevé les frais fixes et le pourcentage d’Image, il reste 80% que l’on partage équitablement entre Kieron et moi. Cela ne marche que si tu en vends suffisamment. Il ne faut donc pas commencer chez Image mais si tu rencontres le succès…

Je voudrais remercier Stéphanie Hans pour cet échange passionnant et je ne saurais trop vous conseiller d’aller lire Die pour découvrir son magnifique travail puis de soutenir le RPG sur Kickstarter.

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