[Interview] Kate Leyh, une fenêtre sur une magique diversité 

J’ai récemment eu un coup de cœur pour Snapdragon, un livre young adult de l’autrice américaine Kate Leyh. Quand son éditeur français, Kinaye, l’a fait venir en France, j’ai profité de cette opportunité pour la rencontrer et ainsi vous faire découvrir son riche univers. 

J’ai trouvé peu d’information sur votre enfance. Pourriez-vous nous en dire plus ?

Enfant, je ne lisais pas vraiment de comics car il n’y en avait pas dans les bibliothèques et les librairies où j’allais. En revanche, j’adore lire et dessiner. J’étudiais l’illustration des livres pour enfants puis j’ai commencé à faire mes propres dessins. Au lycée, j’ai enfin découvert les mangas puis les webcomics. J’ai voulu en dessiner mais je ne connaissais aucun auteur et j’étais trop timide pour demander à quelqu’un d’écrire pour moi. J’ai donc décider de devenir ma propre scénariste.

J’ai mis en ligne sur Tumblr de courts comics de 3 à 12 pages. Ils ont circulé et mon premier éditeur qui les a trouvés m’a offert mon premier boulot dans l’industrie : faire des courts comics en bonus des livres de l’éditeur KaBOOM ! Je l’ai fait pendant plusieurs années puis on m’a proposé de reprendre Lumberjanes après le départ de Noelle Stevenson et sa mère co-scénariste et dessinatrice Brooke Allen. Cette proposition m’a surprise : même si j’écrivais depuis mes débuts, je ne me suis jamais vu comme une scénariste car je n’écrivais pas sans aussi dessiner. J’ai pris le relai avec Shannon Water l’autre scénariste. Lumberjanes m’a lancée. J’ai beaucoup aimé la série avant même de l’écrire. Les thèmes étaient proches de ceux qui m’intéressaient : mettre en avant des personnages queers, de différents genres et sexualités.

En parallèle, vous avez fait de l’illustration.

Les éditeurs me l’ont demandé. C’était très amusant à faire mois après mois et cela ne fait jamais de mal de gagner plus. 

Vous vivez à Chicago. Existe-t-il une scène de dessinateurs.trices ?

Avec la pandémie, les liens entre les dessinateurs de Chicago se sont rompus. Je travaille seule et ma maison est aussi mon bureau depuis 2016 ce qui est exactement ce que j’aime. Il y a d’autres dessinateurs à Chicago mais je ne suis pas particulièrement proche d’eux. Je rencontre plutôt mes amis dessinateurs lors des conventions et on garde contact par les réseaux sociaux. 

Pourquoi avoir choisi le genre du young adult ?

Je parle plutôt de livres « tout public » que de livres pour enfants car tout le monde peut les lire. J’ai toujours aimé les médias dirigés vers les enfants car j’aime le style visuel des cartoons. Quand j’étais jeune adulte, je lisais beaucoup de « tout public » et je continue. De plus, ces livres sont majoritairement lus et écrits par des femmes alors que les comics de super-héros sont massivement lus et écrits par des hommes hétéros, blancs et cisgenres.

Vous avez ensuite écrit et dessiné Snapdragon où vous étiez à la fois scénariste et dessinatrice …

Non, en fait je l’ai écrit en même temps que Lumberjanes. Écrire est moins chronophage que dessiner. J’étais donc capable de faire les deux en même temps. Dessiner est ma partie préférée dans la création de comics et je voulais aussi être l’autrice de Snapdragon car j’ai alors plus de liberté pour décider l’évolution de la série.

Dès ces premiers travaux, vous aviez goût personnel pour les personnages féminins voire féministes.

Il y a deux éléments. D’un côté, il y a encore beaucoup de place pour les comics sur les femmes car je n’ai pas souvent vu de femmes représentées. C’est donc une décision très égoïste de créer des personnages tels que je voulais les voir. D’un autre côté, c’est naturellement ce genre de récit qui me vient à l’esprit. C’est mon expérience et c’est ce qui m’intéresse. 

J’ai été impressionné par Snapdragon car vous brisez de nombreux tabous (le changement de genre, une vision libre de l’identité féminine, un personnage lesbien âgé…).

Ce n’est pas comme si l’hétérosexualité n’était pas représentée. Au contraire, elle est très massivement surreprésentée et c’était donc important de montrer des personnages différents. Les personnes queers âgés sont également souvent oubliées. J’ai donc trouvé intéressant de les inclure dans mon récit. Je ne voulais pas de conflits sur l’identité ou la sexualité d’un personnage car de nombreux récits gays ou queers traitent déjà de l’éveil à la sexualité et de la découverte de soi. C’est cool mais il y a aussi beaucoup de place pour d’autres récits. Le coming out n’est pas un drame et ne devrait pas l’être. Tout le monde sait que cette annonce peut faire peur et être dangereuse mais pas pour tout le monde. Ce n’est pas une vérité universelle.

Cette vision multiple des personnages va jusqu’au chien…

Oui car il a trois jambes. Il y a tout un cheminement créatif pour y aboutir mais je ne sais plus pourquoi je l’ai fait (sourire). Je voulais que la rencontre entre Snap et cette sorcière soit dramatique avec cet animal fragile qui, étrangement, se sent bien dans cette maison en pleine forêt.

Comment gérez-vous la répartition des tâches entre le dessin et le scénario ?

Ce ne sont pas vraiment des étapes mais un processus organique. Quand je suis à la fois scénariste et dessinatrice, je ne fais jamais d’abord un script. Je commence par des croquis très frustres que je suis la seule à comprendre. Toutes ces pages me servent à connaître les étapes importantes de mon histoire. J’ai besoin de voir ce que donneront ces scènes clés. Ces différentes parties que je vois clairement dans ma tête forment un puzzle que j’organise dans un deuxième temps. Les dialogues viennent ensuite. Pour moi, ils ont moins d’importance que le visuel. Je voulais avoir cette vieille « sorcière » effrayante vivant dans les bois qui aurait une jeune assistante au collège, un garçon manqué. Je voulais parler de la découverte, d’une promenade dans la nature et cette âge me semblait adapté pour cela.

Être à la fois scénariste et dessinatrice génère beaucoup de pression car tout repose sur mes épaules mais j’ai adoré travailler seule. J’ai aimé faire des changements sans devoir échanger avec un collaborateur. De toute manière, j’avais mon éditeur en cas de besoin.

Quand j’ai envoyé le pitch à ma maison d’édition américaine, First second, ils demandaient entre 200 et 300 pages pour suivre leur format courant. J’étais un peu anxieuse, ne pensant pas y arriver, mais, en fait, j’ai fini à 242 pages. Quand j’ai dépassé les deux cents pages, j’ai pu laisser respirer certaines scènes en y passant plus de temps ajoutant des pages.

En relisant le livre, j’ai aussi été impressionné par le nombre de détails.

Je voulais en inclure beaucoup en arrière-plan pour montrer que le temps passe. Ces détails aident le lecteur ou la lectrice à imaginer que le monde où vivent les personnages est plus riche que ce que l’on voit.

A l’image de Snapdragon, cherchez-vous toujours une fin optimiste ?

Je ne sais pas si un jour j’écrirai une fin malheureuse mais j’aime l’évasion qu’apportent les happy endings. Mes comics préférés sont des tranches de vie où rien d’extrême n’arrive jamais mais qui apportent un plaisir de lecture.

Quel est votre rapport à la magie très présente dans vos livres ?

J’ai été élevée dans une banale famille méthodiste mais je n’ai jamais eu la foi. Quand j’étais au collège, la wicca m’a fasciné. En grandissant, je n’y croyais plus mais j’ai gardé un intérêt pour les rituels et leur principe d’une vie harmonieuse. J’ajoute toujours de la magie dans mes récits mais je n’y ai jamais réfléchi. J’adore la fantasy et le réalisme magique : un monde comme le notre mais un détail différent introduit de la magie. Ces récits sont un moyen amusant d’écrire des métaphores. La magie permet d’écrire sur les émotions mais aussi de montrer dans le dessin les enjeux émotionnels. De plus, la nature peut paraître magique particulièrement pour les jeunes. Dans mes histoires, je veux leur prouver qu’ils ont raison : oui le monde est plus magique qu’il n’y paraît !

Votre nouveau projet est plutôt destiné aux adultes ?

Ce n’est mon objectif. J’écris une histoire puis, en discutant avec l’éditeur, je comprends à quel public est destiné le livre. Thirsty Mermaids est une idée que j’avais en tête depuis des années et j’ai été surpris que le projet soit accepté car il parle de sirènes nues qui se saoulent. Je l’ai écrit différemment de mes autres projets : il y a de la nudité, de l’alcool et des insultes. De plus, des thèmes n’intéresseraient sans doute pas les enfants : le fait d’être un millénial, la recherche d’emploi par une sirène… Mais ce n’est pas hardcore.

Thirsty Mermaids suit l’histoire de trois sirènes qui se bourrent la gueule. Elles deviennent humaines pour avoir plus d’alcool mais en se réveillant le lendemain, elles comprennent qu’elles sont bloquées dans cette humanité. Elles doivent trouver comment retourner dans l’océan et vivre en humaines en attendant de briser le sort.

On retrouve la volonté d’inclusion avec des corps en surpoids et des personnes racisées.

Je veux montrer une plus grande diversité de corps non seulement dans les créatures fantastiques mais aussi dans les comics en général. De nombreuses personnes ont parlé d’une réinvention de la mythologie mais, si vous y réfléchissez, des créatures océaniques ont besoin de différentes couches pour se protéger du froid. Il est donc logique que les sirènes soient en surpoids (sauf la méchante qui est mince). C’est aussi plus facile pour le dessin car, si chaque sirène est différente, on peut les reconnaître facilement. C’est une technique ancienne bien connue dans l’animation.

J’ai aussi un début de projet mais je ne peux pas encore en parler car je ne vais pas le commencer avant l’année prochaine. J’ai besoin de faire une pause car la pandémie a perturbé ma créativité. 

Auriez-vous un dernier mot pour les lectrices et lecteurs de l’article ?

Continuez à lire des comics et n’hésitez à passer me voir lors des conventions. J’adore rencontrer des lecteurs.

Pour conclure, je tiens à remercier les éditions Kinaye qui ont permis cette rencontre passionnante.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s