[Review] Intégrale Ms. Marvel (1977-1978)

J’ai récemment découvert que Chris Claremont avait écrit dans de nombreuses autres séries que les X-Men à ses débuts dont Ms. Marvel. De plus, cette nouvelle série était conçue comme féministe mais, que signifie une série féministe sur une super-héroïne quand elle est écrite dans les années 1970 par des hommes ?

Un résumé pour la route

Ce premier volume rassemble les épisodes 1 à 14 de la série Ms. Marvel publiés aux Etats-Unis chez Marvel de janvier 1977 à février 1978 et en France chez Aredit/ Artima puis par Panini en octobre 2021. Les épisodes ont été écrits par Chris Claremont (Dieu crée l’Homme détruitNew Mutants), Gerry Conway (Iron FistSuperman contre Wonder Woman) et dessinés par John Buscema (Silver SurferWolverine) pour les trois premiers puis Jim Mooney (Iron ManSuperman) jusqu’à l’épisode 8 puis le 13 , Keith Pollard (Iron ManX-Factor) dans le 9, Sal Buscema (Spider-ManNew Mutants) pour les épisodes 10 à 12, et Carmine Infantino (New Teen TitansAnimal Man) pour l’épisode 14.

Chef de la sécurité de la NASA, Carol Danvers a souvent travaillé avec Captain Marvel. Mais, lors de l’explosion d’une machine, elle partage avec le kree ses formidables pouvoirs, devenant Miss Marvel. Elle va ici s’opposer à des menaces diverses comme le Scorpion, M.O.D.O.K. et le Destructeur.

On en dit quoi sur Comics have the power ?

Bien entendu, c’est très différent de la relance récente, Le premier épisode m’a impressionné car il intègre de nombreuses pistes en peu de pages. Gerry Conway ne s’embarrasse pas de préambule mais on comprend les pouvoirs de Ms. Marvel en une page par l’attaque d’une banque. Puis, le scénariste est assez malin car il utilise un récit sur un super-vilain pour décrire l’origine de l’héroïne. Dès la préface, Gerry Conway explique avec la précision d’un historien le but de la série : refléter les changements sociaux en cours aux Etats-Unis en créant une super-héroïne et féministe. Gerry Conway réussit, dans une case sur le rôle modèle d’une héroïne, à affirmer un changement de perspective. Rédacteur en chef du Daily Bugle, J.J. Jameson propose à Carol de diriger un nouveau magazine féminin mais il a une vision machiste de ce travail. Il propose des articles sur les régimes, la mode et les recettes et vomit les mouvements d’émancipation des femmes. Contrairement à Peter Parker, Carol n’a pas peur de lui mais, plus subtile, elle impose sa vision du travail et son salaire. Ce magazine est inspiré par Ms. Les vêtements et la position corporelle de Carol est très inspirée de la féministe Gloria Steinem et son assistante Tracy Burke à Patricia Carbine, l’une des co-créatrices de leur magazine féministe. Carol doit faire face à la misogynie de son père qui n’accepte non seulement pas son métier de rédactrice en chef mais refuse d’être secouru par Ms. Marvel. Fait assez rare dans les comics de super-héros, on voit une femme qui travaille tard. Elle va ensuite enquêter sur l’emploi des femmes chez Stark Industries. Le directeur a une vision égalitaire et libérale mais Carol pointe les limites avec le maintien des discriminations. Carol possède un immense penthouse donnant sur Central Park financé par ses droits d’auteurs.

Cependant, dans sa préface, Gerry Conway pointe lui-même les limites du projet. Il critique ses scénarios mais, surtout, il se trouve arrogant et manquant de sensibilité. En 1977, le scénariste justifie ce choix par l’absence de créatrice « qualifiées » et remercie son épouse Carla pour son aide. Dans le texte plus actuel, il tente de comprendre pourquoi les femmes étaient absentes de Marvel. L’industrie du comics étaient un club de garçons acceptant, en théorie, les femmes mais, vivant totalement entre soi, ces hommes ne font aucun effort pour s’ouvrir ou faciliter l’accès. La tenue de Ms. Marvel, créé par John Romita Senior, le montre bien : Marvel ne cache presque rien (sauf ce qui serait censuré). Son écharpe, accessoire voulu comme typique des femmes, est non seulement inutile mais dangereux car il est régulièrement utilisé par les ennemis pour l’attraper. Quand elle vient réconforter un enfant qui pleure (image très rare dans les comics), cet acte est attribué à l’instinct maternel. Ces limites se voient aussi par les pouvoirs de Ms. Marvel qui lui viennent d’un homme, Captain Marvel. Carol a toujours été une femme compétitive mais, en côtoyant ce « grand homme », elle constate qu’elle n’est qu’un pion. De plus, son septième sens prévoyant les attaques ressemble au sens d’araignée de Peter Parker ou pire à l’intuition féminine. Selon les auteurs, c’est une caméra qui lui permet de voir un autre endroit ou un rêve prémonitoire. La couverture du premier épisode est éclairante car elle montre la modernité d’une femme comme personnage principal mais aussi la continuité avec Spider-Man, une série plus populaire et sur un homme. Justicière urbaine luttant contre des malfrats, Ms. Marvel enquête dans les rues de New York. Elle a un ennemi en commun avec le Tisseur, le Scorpion et devient amie avec M.J. Watson. De manière amusante, lors de leur rencontre, Peter est timide et s’efface par rapport à M.J. Elle mène une double vie professionnelle compliquée avec J.J. Jameson car sa première mission est d’enquêter sur Ms. Marvel. Chaque épisode est rythmé par une nouvelle attaque voire plusieurs.

Comme chaque personnage de Marvel, Carol a une faille : elle ignore qui elle est et veut s’exprimer entièrement. Cette recherche identité fait écho aux luttes féministes réclamant une place plus grande, une égalité, pour les femmes. Cette séparation est aussi une réinterprétation du partage corporel entre Rick Jones et Marvel mais, avec Ms. Marvel, on ne sait jamais où va l’autre personnalité. Miss Marvel est une super-héroïne forte mais Carol souffre de migraines intenses depuis qu’elle est arrivée à New York. Elle maîtrise ses pouvoirs mais semble confuse sur sa nature : est-elle humaine ou kree ? Elle refuse de se faire appeler miss par J.J. Jameson alors qu’elle choisit le pseudo Ms. Marvel. Sa double vie devient une double personnalité : Ms. Marvel n’est pas consciente de l’existence de Carol Danvers qui oublie des parties entières de ses journées. Carol des souvenirs doux et pleins d’amis, l’héroïne n’a connu qu’un endoctrinement militaire et la compétition. En raison de sa double identité compliquée, Carol se sent débordé par le travail. Ces crises pourraient être aujourd’hui symbole de burn out mais le scénariste pense plutôt à la charge mentale. Carol va voir un psychologue hypnotiseur qui lui révèle cette double personnalité. Pour cet homme, Carol devra choisir entre Carol et Marvel. Hélas, la résolution se fait en deux cases et sans explication. Pourtant, l’image est belle. Une femme retrouvant son unité lève les bras et, dans un cri de joie, Ms. Marvel affirme : « je sais qui je suis. »

Après l’épisode trois, Claremont arrive avec de plus en plus d’action et seulement quelques pages sur la vie privée. Il fait le tri dans les nombreuses pistes laissées par Conway. Le scénariste sort des attaques récurrentes de nouveaux ennemis pour réduire à quelques adversaires et construire un fil narratif autour d’un cristal artificiel et des divisions internes de l’AIM. Carol peut utiliser la mémoire kree tout en restant Carol. Elle n’est plus seulement une force corporelle mais aussi une intelligence. Cependant, elle peine à accepter la rage et la froideur militaire des krees. Cette situation m’a fait penser à Hulk. La résolution de ce conflit intérieur grâce à l’aide d’une déesse grecque est totalement bâclée. Carol retrouve la raison par la croyance en quelques mots prononcés par Hécate. Le run de Claremont est aussi une description idéalisée du quotidien d’une new-yorkaise qui travaille et fait du shopping : la base de l’A.I.M. est chez Alden’s qui est en fait Macy’s. On sent que Claremont vivait à New York à l’époque. Je vois quelques liens avec les X-Men qu’il écrit en même temps. L’épisode neuf marque la première apparition de Deathbird. Le design et la description de son armement par Keith Pollard sont très réussis. Elle travaille pour M.O.D.O.K. ce qui ne sera jamais explicité. Par contre, elle distille des indices sur son origine et un meurtre terrible qui sera explicité dans la série X-Men en 1982. Cet exemple montre que Claremont est jaloux de ses créations car il les rapatrie dans ses X-Men. Cependant, il perd un peu le fil dans la suite ou est-ce pour transcrire la confusion de Carol ? La puissance de la super-héroïne est très variable. Sur une page, elle tombe de l’espace sans blessure et ensuite souffre après un seul coup. Étrangement, la géopolitique est très peu présente. Elle n’affronte aucun communiste mais des adversaires mineurs. Par contre, les dessins sont tellement bons que tout passe.

Tout au long du volume, les couleurs vives sont magnifiques. John Buscema se charge des trois premiers épisodes. Son dessin est hyper dynamique et la lecture est incroyablement fluide. On sent l’artiste maître de son art qui n’a pas besoin d’en faire trop. Les formes sont fines et rondes. Chaque case est très précise et sans ostentation. Le design des bases des vaisseaux et des costumes des vilains est très kirbyesque. Tout en simplicité, il réussit très bien à rendre le vol de Ms Marvel. Le dessinateur participe au projet global en montrant, par sa position sur le bureau, que Carol domine J.J. Jameson. Il met en avant les formes féminines de l’héroïne mais sans outrance. Buscema est remplacé par Jim Mooney. Son style m’a paru si proche que je n’ai pas vu la transition entre les deux artistes. Cependant, le décor et les visages sont encore plus détaillés. Keith Pollard est aux dessins dans l’épisode neuf. On retrouve une mise en page simple mais les formes sont plus simplistes. Dans l’épisode dix, Sal Buscema a un style bien plus réaliste et détaillé que par la suite mais on reconnaît ses expressions de colère. Hélas, dans les deux épisodes suivants, son style devient brouillon et fade. Carmine Infantino ne m’a pas totalement convaincu. Il a certes eu un impact fort dans les comics mais, en 1978, il est en fin de carrière et cela se voit.

Alors, convaincus ?

Cette première intégrale de Ms. Marvel m’a beaucoup plu. Si les péripéties et surtout les ennemis manquent d’originalité, la personnalité de Carol et le projet féministe sont passionnants. De plus, Panini propose une très belle édition avec une superbe préface de Conway, des pages avant colorisation et l’édito du tome un. J’aurais, en revanche, bien voulu lire l’épisode de Captain Marvel où Carol obtient ces pouvoirs.

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