[Review] Far Sector

Je lis très peu de romans de science-fiction mais je suis fan du genre en bd. Pour autant, je suis loin d’être un spécialiste de l’univers chez DC. Far Sector semble donc fait pour moi : une mini-série sur une enquête policière à l’autre bout de l’espace dans un monde futuriste mais sans lien avec le reste de la galaxie de DC. Cependant, cette nouvelle Green Lantern a-t-elle le talent d’une Miss Marple ?

Un résumé pour la route

Ce volume rassemble les épisodes un à douze de la série Far Sector publiée par DC Comicsentre novembre 2019 et juin 2021 puis en France chez Urban Comics le 3 juin 2022. La scénariste est N.K. Jemisin (La Trilogie de la Terre FracturéeLes Cent Mille Royaumes) et le dessinateur Jamal Campbell (NaomiMighty Morphin Power Rangers).

Sojouner « Jo » Mullein a désormais en charge un des secteurs les plus éloignés de l’univers et sa première affaire est de résoudre un crime sur une planète artificielle. Facile ? Pas si sûr car il s’agit du premier meurtre dans cette société multiethnique depuis plusieurs siècles, d’autant plus que son principal suspect également assassiné.

On en dit quoi sur Comics have the power ?

Ce qui m’a marqué en ouvrant Far Sector est la splendeur du dessin de Jamal Campbell que j’avais déjà adoré dans Naomi. Son dessin numérique est devenu encore plus riche avec plus de détails et plus de variété dans la mise en page. Toutes les personnes y sont magnifiques. On dirait des pages d’une revue de mode mais cela n’empêche pas l’auteur d’être aussi direct dans les scènes violentes comme la mort du suspect. L’arrière-plan est épuré mais avec toujours des effets de matière différents dans chaque case. Les couleurs pastel et lumineuses sont très belles et une même couleur en arrière-plan unifie chaque page. Campbell participe à la création de l’univers par le design de la ville avec le futurisme du verre et du métal mais en ajoutant une inspiration baroque de l’or et du marbre blanc. On retrouve une autre inspiration dans le costume de Jo ressemblant aux uniformes du XIXe siècle. Même si Jo est superbe, elle a corps légèrement différent de la norme super-héroïque avec des hanches plus larges que d’habitude. La texture des cheveux crépus est très bien rendue mais la coupe change régulièrement. Les Green Lantern sont aussi un moyen pour le dessinateur de s’amuser. En effet, leur pouvoir repose sur l’imagination de l’anneau et donc chacun est différent. Elle est une nerd et donc crée des armures de jeux vidéo et des robots d’Aliens.

L’idée de départ – créer une série autonome sur un Green Lantern enquêtant un meurtre dans une société qui n’en connaît plus – vient de Gerard Way, scénariste d’Umbrella Academy et ici éditeur. La préface explique bien quel est son travail : proposer une situation de départ et favoriser à chaque étape le meilleur déroulement. C’est un collègue qui lui soumet l’idée de proposer Far Sector à l’écrivaine de science-fiction N.K. Jemisin. C’est son premier comics mais elle a très bien su s’adapter à la structure épisodique. Chaque nouveau numéro enrichit l’univers et s’ouvre sur une citation d’un artiste, un(e) écrivain(e) africain(e) ou afro-américain(e). Jemisin crée un récit rythmé par des rebondissements régulier. Far Sector reprend les codes du polar. Le récit commence par la voix off de l’enquêtrice qui découvre la victime alors que le policier local totalement désarmé ne sait pas quoi faire du corps. N’ayant pas connu de meurtre depuis des siècles, il n’y a plus d’équipe criminelle. Le mort est Stevn du Glacier, des Ténèbres vacillantes, un simple éducateur dans l’administration des drones. Le crime choque encore plus la société car il a été mangé. Le suspect est évident. C’est un membre de Keh-Topli, des plantes carnivores intelligentes. L’un d’entre eux a été arrêté sur les lieux et a une partie du corps dans l’estomac mais Jo veut aller plus en découvrant comment et pourquoi Stevn a été tué. L’enquête la conduit au sommet de l’État, devant le conseil avec trois délégués : @Apothéose des @at, Averrup Épine des Keh-Topli, Lumir des Falaises des Ténèbres Vacillantes et Marth de la Mer, des Falaises des Ténèbres Vacillantes jusqu’au Déclin du Soleil des Nah. Jo s’y révèle maladroite même si elle comprend que ce ne sera que le premier crime d’une vague craint par le conseil. C’est en raison de cette peur qu’ils ont requis l’aide du Green Lantern Corps

L’enquête se déroule dans un cadre futuriste très détaillé. Jo a été nommé sur Plateforme toujours plus loin, une planète artificielle dont le ciel, projection de l’imagination d’un habitant, change tous les jours. Mais le meurtre relance une haine endormie car le peuple de la Trilogie est composé de trois groupes :

La trilogie reprend donc la distinction entre des plantes, des animaux et des programmes informatiques tout en les humanisant. L’histoire de la Trilogie est une parabole presque explicite de la colonisation. Ces trois peuples vivaient en paix sur deux planètes et progressaient mais un peuple étranger est venu provoquant des divisions entre eux. La suppression collective des sentiments avait pour but de mettre fin à ces tensions. Ce protocole émotionnel a été conçu par les @at et les Nah l’ont appliqué.

Au cours de l’enquête Jo visite de nombreux univers. Cette planète ne cesse de révéler de nouveaux mystères et les significations que l’on peut y lire sont très nombreuses. Far Sector réfléchit aux émotions qui sont à la fois un danger pour la communauté mais font partie de l’identité. Les enlever c’est se priver d’une partie de soi. En appliquant le protocole, on supprime le contrôle sur ses émotions. La société supprime par les règles communes les passions communautaires mais les instincts reviennent et provoquent le meurtre. L’art, la musique et l’humour sont des produits de luxe importés et interdits. Les sentiments sont illégaux et donc certains se droguent par le proxy en se noyant dans les émotions. Pourtant les habitants peuvent tomber amoureux ou avoir des débats houleux. L’idée est bonne mais parfois maladroite. Quel est le message de cette insensibilité ? la critique du politiquement correct qui refuse de se confronter au racisme latent de la société américaine ? L’épisode trois donne plus d’information par une citation de Martin Luther King.

Il y a aussi une véritable réflexion sur la démocratie. Souvent, la loi de la majorité définit la démocratie dans les comics mais, dans ce monde, l’opinion de la majorité peut être manipulée par une élite qui impose ainsi ses décisions. Les membres de celle-ci sont si imbus d’eux-mêmes qu’ils ne respectent pas les lois qu’ils créent et basculent parfois dans l’autoritarisme : manifester sans autorisation est passible de mort (est-ce une allusion au mouvement des droits civils Black Lives Matter ?). Plus tard, le pouvoir lance une fausse ouverture avec le peuple par une instrumentalisation du référendum.

Far Sector réfléchit au rapport à l’autre, à la différence : Jo n’est pas parfaite car elle a beaucoup de mal à accepter cette société si différente de la sienne où elle perd ses repères. Son enquête est encore plus dure car aucune émotion n’est visible dans les expressions faciales ou les mouvements corporels. Cette mission est la première enquête criminelle de Jo en tant que Green Lantern. Elle est là pour apporter son savoir sur la criminologie. N.K. Jemisin montre bien ce que sont les Green Lantern (et une certaine conception de l’interventionnisme américain) : ils ne sont pas là pour remplacer les locaux mais pour les conseiller. 

Sojouner Mullein incarne aussi les archétypes d’un personnage principal de polar car elle cache des secrets liés à son enfance et son passé plus récent. On le découvre dans l’épisode quatre et on comprend l’origine de sa colère contre l’injustice. Jo est contemporaine de l’après-guerre froide. Élevée dans la classe moyenne noire, sa mère subit le plafond de verre et ce ressentiment aboutit au divorce de ses parents. Le choc du 11 septembre arrive sans que je comprenne pourquoi mais il conduit Jo à s’engager dans l’armée. Elle découvre qu’à l’étranger, les Etats-Unis sont les oppresseurs. De retour au pays, elle s’engage dans la police mais, à nouveau, le système se révèle oppressif. Sur la Plateforme, elle est perspicace et n’hésite pas se lancer dans l’action si nécessaire mais les problèmes arrivent ensuite car elle est souvent déstabilisée par des codes culturels différents comme dans Omega Men. Son malaise se retrouve par les nombreuses comparaisons qu’elle fait entre Plateforme et New York. Sa vie privée est aussi différente. Elle est bisexuelle ou pansexuelle car elle a été avec une femme puis est charmée par un homme. Jo n’est pas seule mais Syzn des Falaises, de la Banquise à la Dérive, l’assiste après avoir été son amante. @Iches, son assistante cybernétique, semble, au départ, plus insouciante et apporte une légèreté au récit.

Les rebondissements sont nombreux et les personnages complexes mais la lecture est peut-être plus agréable en plusieurs fois car l’univers est très dense et chaque première page répétant le contexte devient répétitif en album. Je pense également que le dessin de Campbell n’arrive pas à créer une véritable opposition entre les personnages coupés des émotions et les personnages noyés sous les sentiments. Au départ, ils sont trop émotifs et ensuite le drogué paraît plus stone qu’émotif.

Alors, convaincus ?

J’ai passé un très agréable moment de lecture avec Far Sector. Menant en parallèle le polar et la science-fiction, N.K. Jemisin crée un univers dense et prometteur. Le dessin de Jamal Campbell participe pleinement à cette réussite par la richesse graphique qu’il propose. La Plateforme ouvre un nouvel espace dans l’univers de DC et je serais ravi d’y retourner.

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