[Review] Strange Adventures

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J’ai adoré Mister Miracle de Tom King et Mitch Gerads et j’attendais donc avec impatience, Strange Adventure, la sortie de cette nouvelle mini-série du même duo créatif tout en me posant une question : comment passer après un tel chef-d’œuvre ?

Un résumé pour la route

Les épisodes Strange Adventures 1 à 12 et Strange Adventure The Director’s Cut ont été publiés par DC Comics aux Etats-Unis de mars 2020 à octobre 2021 et par Urban comics en France en avril 2022. L’ensemble des épisodes a été écrit par Tom King (Mister MiracleOmega Men) et dessiné par Mitch Gerads (Sheriff of BabylonBatman) et Evan « Doc » Shaner (The TerrificsFuture Quest).

Adam Strange est un héros intergalactique. Il est en tournée de dédicace sur Terre pour son livre relatant son combat pour sauver la planète de son épouse, Rann, de la menace de Pykkts. Cependant, ce triomphe programmé est interrompu par les vociférations d’un complotiste affirmant que tout ce livre n’est qu’un mensonge. Quand il est assassiné peu après, Adam Strange est désigné coupable par les réseaux sociaux. Le super enquêteur Mr Terrific pourra-t-il disculper Adam ?

On en dit quoi sur Comics have the power ?

J’ai ce livre depuis sa sortie mais j’ai été tellement impressionné par le travail précédent des artistes que j’ai craint d’être déçu. Bien que Strange Adventures explore une guerre mondiale et que de nombreux personnages plus populaires passent, le récit s’intéresse principalement à trois personnages extrêmement réussis. Alors que Mister Miracle voyait un héros au fond du trou, Adam Strange réalise le rêve américain. L’opinion publique le voit comme un sauveur, il est célébré par les médias, reçu par le président des Etats-Unis et vit une histoire d’amour sans nuage avec Alanna, la princesse de Rann. Cet archéologue a été transporté à 40 000 milliards de km de la Terre en recevant un coup par le rayon zeta. Il n’analyse pas cet accident comme un exil mais en tant qu’un heureux hasard lui permettant de découvrir son destin : être un héros. De plus, en venant sur Rann, Strange a trouvé un père (Sardath) et une épouse (Alanna) puis une fille (Aleea). Au fil des épisodes, Alanna s’impose comme un grand personnage. Dans le passé, elle fait comprendre à Strange la culture des autres peuples de sa planète et négocie les alliances. Dans le présent, elle apparaît en public comme une mère tentant d’accepter son deuil mais, en en privé, elle est obsédée par la menace pykkts. Plus machiavélique, elle bouscule la diplomatie. Alors que Martian Manhunter vient redonner confiance au Congrès, elle les confronte à la réalité : la menace est la plus grave car son peuple plus avancé n’a pas survécu. C’est elle qui place son mari à la tête d’une force de super-héros. Faisant passer la raison d’État avant la justice, elle le manipule en lui mentant et écarte Mister Terrific qui pousse trop loin l’enquête. Adoré dans Justice Society of America, j’ai été très heureux de retrouver ce génie qui se challenge toute la journée. Des robots lui posent des questions de culture générale très poussées… un détail certes mais qui aura son importance. King revisite avec force ses origines. Il a un point commun avec le couple Strange – il a perdu son enfant – mais ce n’est pas la perte de sa femme qui a poussé Michael Holt à devenir un héros mais la honte d’avoir peut-être été soulagé de la mort de cet enfant à naître dont il ne voulait pas. Mister Terrific explique à Batman que toutes les preuves qu’il avancera seront rejetées car un noir ne peut critiquer un blanc. Pourtant, très têtu, rien ne l’empêche de trouver la vérité. Il découvre la réalité des actions de Strange sur Rann mais, alors que cela suffit à la Ligue, il continue son enquête. C’est par lui que Tom King déconstruit le mythe d’un héros victorieux.

Le pluriel du titre indique que les épisodes sont divisés en deux récits parallèles sur Adam Strange : d’une part, une enquête aux Etats-Unis pour innocenter Adam Strange et, d’autre part, ses aventures dans une galaxie lointaine. Dans les deux cas, on suit au départ la même évolution : un rêve s’effondre. Dans le présent, Strange est accusé d’un meurtre et, dans le passé, il doit fuir de la capitale de Rann après une défaite. Les deux récits ne se rejoignent qu’à la fin. Dès ce premier épisode, j’ai été conquis car King sait en dire beaucoup en peu de pages. Le scénariste distille des indices mais laisse aussi beaucoup de zones d’ombres que notre esprit tente de combler par des hypothèses. Tout bascule dans les épisodes dix mais ce n’est pas un twist inutile car on croit évolution totalement logique. Il est difficile de ne pas spoiler mais c’est par cette révélation que l’on voit toute la différence avec Mister miracle. Il a une structure très forte. Chaque épisode se termine par citation d’un auteur de l’âge d’argent de DC que King utilise pour lancer un message ironique sur l’épisode (à la fin de celui sur les combats contre les Pykkts, Marie Severin se plaint de devoir passer sa journée à dessiner des scènes de meurtres et Gil Kane sur l’impossibilité de s’engager) mais aussi pour éclairer le travail d’artistes (le lecteur comprend le conservatisme de Wally Wood). Les premiers super-héros apparaissant dans la série sont aussi les héros populaires des années 60. Adam Strange affirme qu’avant le combat était plus simple – comme les comics DC mais aussi comme les guerres des Etats-Unis – avec un méchant du jour puis une solution scientifique.

Même si les robots me font penser aux premiers jouets TransformersStrange Adventures joue surtout avec la science-fiction des années 50 et 60 dans la guerre de Rann par les images (la tenue de Strange, des lézards géants servant au combat) et le récit (l’exploration d’une région désertique puis un combat initiatique). Le combat de gladiateurs avec un extraterrestre fait penser à John Carter. Mais King montre aussi ses aspects les plus conservateurs. Rann reprend la vision coloniale de l’Orient : un immense désert peuplé de sauvages violents et différents mais que l’on peut soumettre. Le peuple de Rann est plus divers que l’on croyait (comme le Moyen-Orient) : les citadins se considèrent comme supérieur car ils vivent dans la modernité contrairement aux autres peuples aux tenues de sauvages. Comme l’affirmait la théorie raciste du XIXe siècle, ces peuples sont adaptés à leur milieu et seuls les citadins sont sortis de la nature. On retrouve les discours coloniaux sur les troupes supplétives car ces alliés manquent de rigueur militaire et font passer l’honneur personnel avant le collectif. Chacun déteste l’autre (les Souterrestres traitent les autres de Surfaciers). N’appartenant à aucune communauté, Adam Strange sert de pont entre eux pour permettre une alliance contre l’invasion. L’étranger est présenté différemment dans le présent avec un lien plus fort avec le Moyen-Orient contemporain. Rann est en reconstruction. Strange discute avec Hal Jordan, contraint par les Gardiens de rester neutre, Adam pense que ce choix est impossible en raison de la violence des agresseurs. Ensuite, Superman refuse l’interventionnisme à l’étranger car il doit protéger son pays d’autres menaces.

Strange Adventures est en parallèle un récit sur un héros (lors de la guerre sur Rann) mais aussi une dénonciation de ces récits (par l’enquête sur Terre). La vision d’un héros parfait et violent – admiré par la citation d’Al Williamson – est mensongère et dangereuse car son action n’empêche pas la guerre mais en crée d’autres. Progressivement, on découvre le véritable déroulement de la guerre. Loin d’être facile, la guerre est une suite de batailles avec de nombreuses pertes jamais décisives. Plus la guerre dure et devient difficile, plus les barrières morales s’effondrent. Peut-on utiliser tous les moyens quitte à perdre sa morale ? La figure de Strange devient trouble. Idéal masculiniste, il est prêt à tout pour sa patrie qui lui a permis de réaliser ses rêves. Comme de nombreux migrants américains, il voit ce pays comme un oasis de liberté entouré de menaces. Cependant cet idéal positif mais binaire (des comics DC des sixties) se confronte à la complexité morale et à l’échec contemporain. Strange ne parle plus d’exemplarité ou de la destinée manifeste des Etats-Unis mais seulement de résister à une invasion. Pour diffuser ces idées, il utilise les médias. Le plus souvent, son épouse gérant les relations publiques les utilise pour vendre son livre puis pour contrecarrer l’enquête de Mister Terrific. Parfois, ils se retournent contre eux quand le meurtre est découvert. Dans les deux cas, les journalistes ne donnent pas d’arguments mais des commentaires. Ils ne dévoilent pas la vérité mais sont un écran qui masque le réel. On retrouve cette idée dans les splendides couvertures. On part d’une représentation publicitaire du héros : une vue d’en bas d’un héros en uniforme tout sourire derrière un paysage idyllique. Puis, j’ai adoré le choix très fort de garder sur plusieurs mois, la même image mais progressivement recouverte par une nouvelle affiche publicitaire révélant une vision plus sombre : dans un camaïeu rouge, la figure d’Adam Strange est maculée de tags révélant à chaque fois une réalité de son passé. On pense au changement de perspective sur les guerres extérieures des Etats-Unis. On ne révèle pas la réalité mais on le couvre d’une autre. A partir de l’épisode six, ces affiches sont à nouveau recouvertes par Alanna pour faire apparaître le dos de Mister Terrific.

Les couvertures illustrées par Mitch Gerads sont un indice de la qualité visuelle de la mini-série. Deux dessinateurs réalisent ensemble les pages : Mitch Gerads pour la partie actuelle et Evan « Doc » Shaner pour le passé. On ne peut qu’admirer la coordination entre les deux artistes. Chaque case est parfaitement réalisée. On trouve souvent une organisation horizontale des cases. Loin d’handicaper sa lecture, le partage en deux met en valeur le style très proches de chacun surtout sur une même page. Mitch Gerads intègre plus de texture comme si le dessin était affecté par l’impureté contemporaine tandis que le passé est plus lisse avec peu de traits. Gerads est plus expressif : Sa vision d’une ville détruite est la trace immense d’un obus et des flashs de lumières un peu partout. Mais, Evan « Doc » Shaner réalise aussi de magnifiques pages sur un délire psychédéliques. Les bonus, loin d’être anecdotiques, sont très nombreux avec l’ajout de l’épisode de Strange Adventure The Director’s Cut : l’ensemble des couvertures, la comparaison entre le scénario de l’épisode un et les pages avant la colorisation.

Alors, convaincus ?

Strange Adventures est un magnifique comics par les dessins et le scénario en fait une œuvre aux clés multiples. Le rythme de l’enquête est certes lent mais chaque épisode est dense avec des personnages complexes. Les parties de discussions sont si réussies que l’invasion paraît superflue. King puise dans le discours colonial pour montrer le basculement de son pays et réussit très bien à mener les deux lignes temporelles de front, distillant progressivement des indices qui détruisent les hypothèses que j’avais au départ. Strange Adventures est typiquement un livre qu’on relit car, je n’ai pas tout compris à la première lecture : Adam Strange demande une enquête alors pourquoi va-t-il ensuite s’en plaindre publiquement ? Je vous laisse donc car je vais reprendre ma lecture…

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