[Review] Crossover (tome 1)

Cette série indé m’attirait pour de multiples raisons. Je ne peux pas nier que l’offre de prix pour le lancement est très attractive mais j’ai surtout été convaincu par l’équipe créative – Donny Cates et Geoff Shaw, le pitch et enfin la couverture. Mais, j’ai souvent déçu par le scénariste star. Crossover est-il la série qui va bouleverser mes aprioris ?

Un résumé pour la route

Ces six premiers épisodes de la série Crossover ont été scénarisés par Donny Cates (Buzz KillDocteur Strange), dessinés par Geoff Shaw (Buzz Kill,The Paybacks) et colorisés par Dee Cunnifee. Aux Etats-Unis, les épisodes sont sortis entre novembre 2020 et avril 2021 chez Image comics puis en France chez Urban comics en avril 2022.

Il y a plusieurs années, les super-héros de toutes les séries comics sont rentrés dans la réalité détruisant la cité de Denver et provoquant la mort de nombreux civils. La bataille continue depuis plusieurs années même si elle est contenue dans un dôme. Hors de cet espace, les super-héros sont perçus comme une offense et donc les comics, le cosplay et tous les produits dérivés sont méprisés ou pire interdits. Pourtant, Ellie, vendeuse dans un comicshop, entretient la flamme avec son patron Otto. Comme si leur vie quotidienne n’était pas déjà assez perturbée par des manifestations d’intégristes religieux, un personnage de comics rentre pour demander de l’aide déclenchant un effet domino incontrôlable.

On en dit quoi sur Comics have the power ?

Crossover décrit comment un événement éditorial peut bouleverser le monde réel. En effet, différents personnages héroïques ou dangereux arrivent sur Terre par un portail dans le centre-ville de Denver. La bd est elle-même un crossover car The Paybacks participent au récit. Le Docteur Blaqk est le créateur du dôme. Comme lors de son passage chez Marvel, Donny Cates se crée un univers partagé chez Image. Cependant, Crossover brise la frontière des comics dans les deux sens. La série imagine la venue des héros dans le réel mais apporte aussi du réel des comics. On découvre l’égoïsme des héros qui se moquent des conséquences de leur acte. Crossover montre frontalement la violence, les effets des combats sur les bâtiments, les civils et la société. En raison du crossover, l’héroïsme est détesté : une affiche religieuse dénonce les costumes, Ellipse Howell reçoit une canette de bière sur la tête lancée par un redneck car elle porte un cosplay. Face à cette hostilité extérieure, le comicshop est le dernier refuge des passionnés mais le propriétaire doit être prudent face à la répression. Marvel et DC ont été fermés. Cette série est donc un hommage sur le genre. Cates fait dire à un personnage que Superman est plus réel sur les êtres humains car il vit plus longtemps et marque plus le monde.

Donny Cates construit donc un récit métatextuel ce que l’on voit dès la couverture, première mise en abîme, et le titre venu d’une citation de MacFarlane. Le prénom de l’héroïne, Ellipse, vient également de littérature. Ses parents étaient auteurs et leur enfant est resté pour eux un mystère. Les références aux comics sont pléthoriques. Ce sont parfois de simples allusions dans les textes – sur un homme qui se déguise en chauve-souris – mais elles sont surtout visuelles. Ce sont des objets dans un coin de case (un jouet Wolverine, un comics Hulk, un t-shirt Invincible…). Les références viennent surtout à d’Image comics à partir du moment où le groupe rentre dans le dôme de Crossover. On peut penser qu’il s’agit d’une raison contractuelle voire mercantile – il est plus facile d’obtenir les droits des personnages de la même maison d’édition et cette publicité flatte l’éditeur – mais je pense que cela va plus loin. Cette série m’apparaît comme une œuvre nostalgique. Cates est un fan qui rend hommage à tout ce qui a bercé son enfance et tout ce qui l’inspire aujourd’hui. On sent que les deux artistes s’amusent et rendent hommage à des personnages ou des séries adorés. A la fin du volume, une page remercie d’ailleurs les artistes d’avoir permis d’utiliser les personnages. Mais, étant donné le sujet, les super-héros et super-héroïnes sont aussi « réellement » présents dans le récit. Ces références ne sont pas juste du fan service mais elles portent un sens. Le musée national du crossover est le palais de la Ligue de Justice. A l’intérieur, les deux boucliers de Captain America sont détruits. Le but est-il d’illustrer la fin des héros ou de l’espoir ? Pour installer l’ambiance et montrer la force de l’État, on voit Batman, Captain Cold et Spawn en prison dans un coin de case. Dans le bureau d’un agent de police du gouvernement, on devine l’annihilateur suprême, le casque d’Ant-man et de Starlord car il expose les trophées de ses arrestations. Ces références se font, par étape, plus denses (lors de la visite du musée puis dans le dôme) car le récit quitte le réel pour aller vers les comics. Certaines apparitions ont parfois un rôle plus grand comme Madman.

Cates a aussi un propos sur le marché actuel des comics. Même si c’est surtout une blague potache, il évoque la mort de quatorze scénaristes dont Brian K. Vaughan. La boutique d’Otto est interdite aux enfants. Est-ce une parabole du marché des comics en crise qui ne parle plus à la jeunesse ? Le dôme ne protège pas tant les humains que les super-héros des armes humaines. Il faut donc protéger la création de la réalité. En effet, le scénariste rappelle le rôle néfaste de Fredric Wertham, le passé des autodafé et l’existence d’une censure. Pour autant, Crossover n’est pas un récit pour initiés ou une thèse sur les comics car le scénariste ajoute beaucoup d’humour. Une jeune fille dessine un héros ressemblent à Superman pour aider Ellipse mais il s’agit en fait de Madman. Cates se moque de lui-même quand le docteur Blaqk de The Paybacks explique que cette série ne s’est pas vendue.

On croise donc des costumes et des kaïjūs mais ce récit serait vain sans des personnages intéressants et complexes. J’ai adoré que Crossover contienne un personnage mystère : le récit est raconté en flash-back par un narrateur extérieur qui commente l’action et connaît l’issue du récit. Ava Quinn est le personnage qui rentre dans la boutique. Cette innocente gamine s’est échappée du dôme. Elle est pourchassée par Nathan Abraham Pendleton. Il dirige la Turbine, le centre de contrôle des super-héros et une prison où une lampe drainante verte, comme kryptonite, désactive les pouvoirs. Otto est un propriétaire du comicshop. S’il est fan de super-héros, il reste terre à terre et veut avant tout survivre. Ces personnes entourent deux personnages principaux innocents voire naïfs. Ryan Lowe, fils de pasteur, est poussé à lancer un cocktail Molotov sur la boutique. En effet, il doit se racheter car son père a trouvé un comics dans sa chambre. Il se retrouve embarqué par le destin et poussé à devenir un héros. A l’inverse, Ellipse Howell souhaite devenir une héroïne en aidant une fille à retrouver ses parents puis en allant chercher ses parents dans le dôme. Elle est une fan de bd qui a survécu au crossover mais, séparée de sa famille, a du mal à faire son deuil.

L’héroïsme est pourtant dangereux et pourchassé par l’État et les religieux. Une agence gouvernementale enferme les héros et a créé des super-soldats, le programme Amalgam (du nom du crossover mélangeant les personnages de DC et Marvel). La police enferme des civils tentant de fuir à l’extérieur du dôme dans des camps comme des migrants. Crossover a surtout une forte dimension religieuse. Ellipse et son groupe font une quête mystique. Elle doit quitter son quotidien pour aider une innocente et constitue en chemin un groupe hétéroclite dont Ryan Lowe qui est l’élu selon des devins. Ellipse a recours à une épée sacrée qui parle, Valofax, venant de God Country. A l’inverse, le christianisme radical a une image négative. Des affiches dénoncent les comics car le seul sauveur est Jésus. Une manifestation avec des slogan très radicaux se déroule devant le comicshop comme de nos jours devant les cliniques d’avortement. Le père de Ryan est pasteur mais surtout un être brutal et intolérant. A l’opposée, Ellipse est la dernière des justes. Pour Ryan, le musée du Crossover rassemble des reliques saintes pour le pèlerinage des fidèles même si ce n’est qu’une foire du bizarre pour Otto. Plus qu’une déclaration de foi en Dieu, Crossover est surtout un hymne au pouvoir de l’imaginaire et un appel à l’héroïsme. Hélas, le peuple est caricaturé comme une masse violente ou manipulée.

Donny Cates m’a donc totalement séduit mais il est aussi aidé par le talent de Geoff Shaw. Il a certes un style réaliste mais il sait garder une touche personnelle. Si les visages sont très précis et variés, Shaw trouve des expressions cartoony pour transcrire l’humour ou la surprise. Par son dessin, il rajoute une dimension dans les références. En observant une pleine page de l’intérieur du dôme, on voit le Bibendum de Ghostbuster, un héliporteur du Shield, un shitauri du MCU, le vaisseau de X-Men et encore je suis persuadé qu’il y en a plus. Je pense que Shaw s’amuse à imiter le style des dessinateurs originaux comme le Savage Dragon d’Erik Larsen ou à faire des collages : quand Ellipse touche l’épée, elle voit des images de la série Madman par Mike Allred. La colorisation par Dee Cunnifee a un rôle essentiel pour distinguer les deux mondes. Une colorisation par point des anciens comics distingue les personnages venus du dôme de la réalité. Urban comic a soigné le livre jusqu’au moindre détail en mettant en avant le design graphique de John J. Hill : des pages paraissent usées et un tableau des couleurs primaire est placé derrière le titre de chaque chapitre.

Alors, convaincus ?

Selon moi, Crossover est la série la plus réussie de Donny Cates depuis longtemps. Je savais déjà qu’il savait proposer des pitchs intéressants et mettre en place une surenchère haletante et immersive mais le fond de ses séries précédents me paraissait nébuleux ou très vide. Je n’ai absolument pas eu cette impression ici. Je trouve son hommage aux comics diversifié et touchant. L’idée de départ fonctionne et les thèmes m’intéressent mais le récit s’approfondit surtout par des personnages touchants en particulier Ellipse. Comme toujours, Cates réussit très bien les twists finaux, et me pousse à lire la suite. De plus, la double-page d’acrobatie et de combat de Madman donne envie de découvrir cette série.

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