[Interview] Bruno Bessadi, de dessinateur à scénariste d’un zoo de fantasy

Depuis plusieurs années, je suis en pointillés la carrière du dessinateur Bruno Bessadi. Ayant adoré sa première œuvre où il écrit le scénario, L’Ogre Lion, j’ai profité de son passage à la libraire Pulp’s BD pour échanger avec lui surtout que je le sais fan de comics…

Vous êtes né à Marseille dans les années 1970. Quelles étaient vos premières lectures ?

Mes premières lectures en maison de la presse, étaient Pif Gadget et ensuite Strange par le numéro 200 en 1986 qui m’avait marqué. A cette époque, il n’y avait pas beaucoup de comics. Strange avait une bonne qualité. Pour DC, c’étaient les petits fascicules Arédit/Artima mais il fallait les chercher et certaines pages étaient en couleurs et d’autres en noir et blanc. Quand j’étais gamin cela ne te parle pas du tout. J’avais aussi des recueils du magazine hebdomadaire Tintin. Plus tard, en allant à la bibliothèque, je tombe sur la couverture du volume sept de Thorgal. Même si j’ai cru à l’époque que c’était une bd sur Conan, L’enfant des étoiles a été ma porte d’entrée pour la série. Aquablue de Cailleteau et Vatine a également marqué tous les dessinateurs de ma génération. Pour la première fois, un dessinateur avait les mêmes influences que nous. On voyait dans une case une référence manga (une publicité pour Akira) mais ailleurs surtout une influence comics. 

Quand êtes-vous passé de lecteur à créateur ?

J’ai vraiment toujours dessiné et la bd me permettait de donner du sens à tous ces dessins. En faisant des petits scénarios, les personnages avaient du sens et servaient mes histoires de gamin. A l’époque, j’aimais faire des suites de film surtout New York 1997. J’avais adoré le concept de la bombe dans la gorge qui explose si le personnage ne remplit pas la mission. Je faisais donc toujours des héros dans un monde post-apocalyptique avec des bombes dans le corps. A chaque fois, la lecture est un pur plaisir et un moment d’apprentissage pour voir comment font les créateurs. Je prenais mon stylo et je dessinais en freestyle. C’est après que j’ai compris qu’il fallait faire des story-boards, des brouillons…

Quand avez-vous décidé d’en faire votre métier ?

Jamais. Mes parents n’étaient absolument pas branchés bd. Ils me laissaient faire ce que je voulais en espérant que je guérisse. A chaque fois, je voulais acheter le nouveau Thorgal, ma mère me disait que j’en avais déjà (rires). Quand j’étais au tome 3 de Zorn & Dirna et que j’ai trouvé un boulot de prof de dessin, c’était le plus beau jour de sa vie car j’avais enfin un vrai travail. Il faut aussi dire que ce n’est pas un statut confortable. Tout le monde préfère que son gamin devienne plutôt dentiste. Pour faire de la bd il fallait selon moi soit être fils de… ou être allé à l’école de bd, un fantasme qui donnait ce droit. Cependant, j’ai rencontré un ami (qui l’est resté d’ailleurs) Richard di Martino avec une culture différente. Il avait déjà rencontré des auteurs professionnels et envoyait des planches aux éditeurs. Il a été une révélation pour moi. 

J’ai fait une école d’arts appliqués alors qu’à la sortie de la troisième, je ne savais pas que cela existait. C’est un ami, Norbert (que je salue), qui s’inscrivait en seconde dans cette école et m’en a parlé. Mon père m’a soutenu en disant qu’il faut faire les choses où tu as le plus de facilité. En l’occurrence, pour moi, c’était le dessin. Mais, tous les profs me mettaient des sales notes car tout ce que je faisais était trop bd.

Tu as débuté par le strip Instincts de famille dans le magazine Golem en 1997.

C’est mon premier boulot publié à 23 ans… et pas payé. Ils m’ont payé le premier numéro et puis plus rien mais cela fait partie de l’expérience. Le strip n’a pas duré très longtemps mais ce travail me donnait une justification et a constitué mon premier pied à l’étrier me permettant également de rencontrer dans le même magazine des auteurs plus avancés comme Ange ou Alberto Varanda.

Au début, tu alternes des réalisations grand public et des projets pour la jeunesse. 

A la suite d’Instincts de famille, je rencontre Vincent Trannoy qui me dit que Jean-David Morvanappréciait mes strips. Je l’ai contacté et le projet Zorn & Dirna a commencé avec également Vincent aux dessins. Le problème c’est que l’on était hyper lents aux dessins puis Jean-David a eu des problèmes. J’ai commencé le dernier tome en 2008, je l’ai arrêté pendant quatre ans avant de reprendre en 2011. En même temps, j’ai illustré Boucle d’or et les trois ours grâce à des copains ayant monté une collection de livres pour enfants. Je faisais de la bd hyper violente avec Zorn & Dirna et cela me tenait à cœur d’avoir une bd que je pouvais montrer aux enfants qui m’entouraient.

Tu as très tôt développé un lien avec les comics par un épisode sur Tellos puis l’aventure french comics de Delcourt. Peux-tu nous en dire plus ? 

A mes débuts, on me reprochait un dessin maladroit mais surtout trop comics. Quand Delcourt a lancé une collection assumée de comics à la française j’ai été heureux que David Chauvel pense à moi. Il savait que j’étais fan de comics et disponible. Je suis très fier d’avoir fait Badass qui a comblé ce fantasme de faire des comics et de la meilleure des façons car on a créé notre propre comics. Badass est un anti-héros parfois irrévérencieux. Si j’avais travaillé pour Marvel ou DC, je n’aurais pas eu cette liberté. 

Il me semble que le projet suivant, Amazing Grace, constitue une étape importante avec un sujet plus sombre et plus libre ?

En fait, je n’ai pas vraiment choisi. J’ai accepté un scénario sur une mutante avec des griffes en pensant faire du X-Men mais la bd est, au final, plus sage que ce que j’ai l’habitude de faire.

Tu as commencé comme dessinateur puis tu deviens également scénariste avec L’Ogre Lion : pourquoi cet élargissement ?

Au bout de vingt ans dans la bd, c’est une finalité pour moi. Un jour, on a davantage confiance en soi et on se lance pour écrire son propre scénario. Par contre, je ne vais pas refuser un scénario génial si un scénariste dont j’aime le travail me propose de collaborer.

J’ai l’impression que L’Ogre Lion a commencé par le dessin avec l’art book Le Lion Barbare?

J’ai d’abord voulu faire une bd mais, n’ayant pas réussi à la signer, cette frustration a donné l’art book où les personnages sont déjà présents. Le prétexte était de rendre hommage à un de mes films préféré, Conan le Barbare en faisant du héros un lion. J’avais envie de m’entraîner avec ce personnage pour le maîtriser un petit peu plus. La meilleure façon pour le dessiner était de participer à l’Inktober sur Instagram. La campagne Ulule est née ensuite. Ce projet a duré trente jours mais il a été financé en une heure. J’ai ressenti un terrible vertige car je ne savais pas quelles contreparties j’allais proposer après un début si rapide. J’étais presque dégouté : « Tu montes sur le ring, tu donnes un coup de poing et c’est le ko direct. » (rires). Le Commis des Comics m’a bien appuyé. Certes, je n’avais pas demandé beaucoup d’argent, donc le projet arrive vite à des nouveaux paliers mais on a fini entre 700 et 800% !

Cet art book a-t-il été une carte de visite pour monter la bd ?

Non car je n’ai proposé L’Ogre Lion qu’à Drakoo. Le directeur Christophe Arleston connaissait mon travail qu’il avait prépublié dans son magazine Lanfeust Mag. Cette relation m’épargnait de faire des pages tests et de monter un projet. En effet, il faut produire 10% de l’album pour que les éditeurs se fassent un avis. Pour un album de franco-belge classique de 46 pages, iI faut donc réaliser au minimum cinq pages puis écrire le scénario global ainsi qu’un résumé de chaque tome. Cela prend parfois jusqu’à six mois et sans être payé. Quand un éditeur te dit qu’il ne prend pas le projet, tu subis une double peine : voir son projet refusé et avoir travaillé pour rien. Pour m’épargner cette peine, j’ai juste proposé à Christophe des characters designs et le scénario bien entendu. Dans un premier temps, il a refusé car il le trouvait trop dur et il voulait que je bosse avec un autre scénariste. J’ai entretemps fait Le Lion Barbare puis il m’a rappelé pour m’annoncer qu’il allait me publier. 

Je voulais vraiment être affranchi d’un scénariste et me faire plaisir à écrire. J’aurais bien aimé avoir un scénariste pour la structure plus que pour les idées mais cette collaboration n’était pas facile à gérer. Du coup, un ami Yann Valéani et bien entendu Christophe Arleston m’ont donné des conseils.

Comment gères-tu le format pour tomber au bon moment à la fin d’un tome ?

Tu ne sais pas et c’est cela qui est génial. Pour le premier tome, quand j’ai mis en image mon scénario, j’avais 49 pages. Je pensais qu’Arleston m’accorderait donc 52 pages mais, une fois ce brouillon lu, il m’a dit de le faire en 46 car, pour lui, les 26 dernières étaient super mais je devais refaire les 26 premières (sourire). Pour le story-board du tome deux, je suis tombé à 44 pages. C’est plus facile de rajouter que d’enlever des séquences car il y a toujours une partie que tu veux rallonger pour X raisons.

Combien de temps mets-tu pour passer de l’écriture du scénario à l’arrivée du livre ?

J’ai attaqué sérieusement le premier tome en avril 2020 et je l’ai terminé en octobre 2021. Cela fait donc un an et demi. Cependant, il y a des phases où tu n’écris pas car tu as un peu le tract ou que tu es sur d’autres projets pour payer le loyer… Il y a des phases d’écriture quotidiennes et ensuite tu es obligé de laisser décanter. En relisant, tu découvres que des éclairs de génie se révèlent incompréhensibles pour une tierce personne. Quand Arleston a relu le scénario, il m’a montré que j’avais oublié de donner une information importante sur Wilt. Au contraire, tu peux bosser tous les jours sur le dessin, car c’est un rythme. 

Le début de L’Ogre Lion fonctionne sur un ensemble de contraires : enfant-adulte, bavard-silencieux, joyeux-traumatisé.

C’est venu au fil de l’écriture. Un moment cela vous échappe. L’écriture est presque une matière vivante. Quand j’écris le scénario, je vais avoir des idées puis quand je vais transposer le scénario en images et au moment de finaliser la page. Ces étapes théoriques sont des acrobaties. On ne sait pas combien de saltos on va faire mais on sait qu’on va être obligé d’atterrir. 

Cette binarité devient plus complexe avec la création d’une communauté par l’arrivée de la souris et de la renarde.

Dans le scenario, la souris n’avait pas du tout cette importance. Elle n’était qu’un clin d’œil à Jean de la Fontaine. Le plan secret était qu’en lisant cette citation du Lion et le Rat, Téléramadevait me proposer une interview ou des profs de français une intervention dans des collèges (rires). J’ai gardé le personnage car un personnage féminin crée une dynamique différente. Il y avait l’envie de faire de tous petits personnages comme dans Gulliver. Depuis la sortie, la souris a pris une importante encore plus grande car je reçois beaucoup de retours positifs sur ce personnage lors des dédicaces. 

Vous avez très vite choisi de faire évoluer les personnages.

Ce n’était pas du tout l’idée de départ, mais c’est encore une fois la magie de l’écriture. C’est très amusant de relire mon tout premier scénario et de le comparer avec le tome un.

Alors qu’il devrait être faible, Wilt se révèle plus malin et protecteur. Il m’a semblé être le pôle positif du livre.

En effet, il aide le lion à trouver de l’argent et à retrouver son passé mais il a aussi beaucoup souffert. Il est à la fois candide et positif. Au départ, ma motivation première c’était de faire un lion barbare mais Wilt est devenu un personnage très important. On dit que les personnages forts sont ceux qui subissent des transformations profondes et c’est vrai pour Wilt. Il est volontairement mignon par rapport au lion qui est couvert de cicatrices et marqué par la vie. Wilt est la touche marrante pour que la bd ne soit pas trop lourde. Ce n’est pas exprès mais, inconsciemment, je pense que c’est une survivance de Zorn & Dirna où tu avais des enfants hyper mignons dans un univers avec des morts-vivants, des tripes, des boyaux… 

Le démon Bakham sépare le monde en deux (entre herbivores et carnivores). Vouliez-vous faire de ce dieu cornu une métaphore du racisme ?

Je ne pense pas qu’il soit raciste mais il cherche une vengeance brutale car il a vécu des trucs (il reste très évasif). Est-ce qu’un esclave noir qui tue son maître blanc est raciste ? Non.

On trouve de multiples espèces et ce dès l’arrivée dans la ville d’Emifern.

Si on fait une bd animalière, c’est pour rigoler avec cette variété. Dans la partie européenne, j’ai voulu montrer le maximum d’espèces locales plutôt que de n’avoir que des chiens et des chamois. 

On retrouve cette gourmandise dans les trois pages sur l’Égypte…

C’est marrant car, pour moi, c’est l’Afrique mais, à la lecture, tout le monde pense à l’Égypte par le look du roi.

J’ai trouvé dans L’Ogre Lion, un mélange de références et de styles avec une mise en page bd mais des scènes d’action de comics.

Typique comics ? On est plus proche de la bd. Je ne voulais pas faire une page avec trois cases.

Vous semblez vous être renseigné sur les décorations des châteaux ?

Un peu. Les sièges sont pris de l’encyclopédie de Viollet Leduc que j’ai chez moi et la décoration des murs vient de la série Viking.

Qu’as-tu prévu pour la suite ?

J’ai commencé le scénario du tome deux cet été et je l’ai fini en février. Je suis soulagé car mon story-board est validé et, quand je rentre de Paris, je vais pouvoir attaquer les pages. Je peux dire qu’une partie du récit se passera en Afrique.

Pour terminer, je voudrais remercier toute l’équipe de la librairie Pulp bd qui a très gentiment accepté ma présence ainsi que le Commis des comics pour avoir facilité le contact.

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