[Review] Sandman The Dreaming (tome 1)

Si vous nous suivez sur Instragram, vous avez pu voir que j’ai commencé à lire le premier tome de Sandman et le volume sur Death. Lorsque j’ai découvert qu’une nouvelle série allait sortir, j’ai été très intrigué. Est-ce seulement une reprise commerciale ou un ajout déterminant à Sandman ?

Un résumé pour la route

Neil Gaiman (Life during WartimeAmerican Gods), créateur de la série d’origine reste à bord mais Si Spurrier (AlienatedThe Power of Dark Crytal) est le principal scénariste aidé de Kat HowardNalo Hopkinson et Dan Watters (LuciferHome Sick Pilots) pour le premier chapitre. Le dessinateur est Bilquis Evely (Legion of Super-HeroesDoc Savage) mais aussi Max Fiumara (Abe Sapien, Lucifer), Dominike « Domo » StantonTom Fowler (GrendelRick & Morty) et Sebastian Fiumara (BPRDLucifer) pour le premier chapitre et Abigail Larson (Lady BaltimoreEdward Scissorhands) pour les épisodes 6, 8 et 9. Ce volume rassemble les séries Sandman The Dreaming 1 à 9 puis The Sandman Universe publiées aux États-Unis par DC Vertigo en juin 2019 et en France par Urban le 11 février 2022. 

Dans le Royaume des Rêves, les serviteurs de Daniel le Blanc sont désemparés car le ciel se fissure alors que leur roi est absent. Des agents habitués à obéir sont contraints de décider mais comment et qui va diriger ?

On en dit quoi sur Comics have the power ?

L’organisation de ce volume m’a au départ surpris par le nombre de scénaristes. Neil Gaiman semble surtout avoir proposé un plan général et veiller à la conformité de l’univers tandis que Si Spurrier a développé l’histoire. Malgré ce changement, les fans de Sandman ne seront pas perturbés. On retrouve non seulement les personnages – certains font une courte apparition, Lucifer voulant sortir de la malédiction familiale en se vengeant de son père – mais également le ton très littéraire, les emprunts aux folklores anciens – ici un tueur des rêves japonais – et la structure libre. Plus largement, ce volume reprend le thème du récit sur le récit. Je m’explique. Sandman est avant tout un voyage au pays de l’imaginaire et de la fiction. Très régulièrement, les personnages évoquent la littérature : par exemple, pour un personnage, l’origine des récits vient d’une faille personnelle comme une peine de cœur. J’ai adoré retrouver ce ton doux amer car aucune personne n’est totalement bonne ou mauvaise mais on navigue dans un gris moral. Le début est très dense avec la présentation des différents agents du Rêve puis le corbeau Andrew voyage dans les dimensions oniriques pour retrouver le roi. Cette densité prouve que cet univers est toujours aussi riche : une créature du songe peut venir dans le monde réel si elle suit une personne au moment où elle se réveille.

Malgré cette densité, un nouveau lecteur ne se sentira pas perdu car la préface présente l’organisation de la famille Sandman et le changement dans le royaume des rêves. Il y a un nouveau roi car Daniel le blanc a remplacé Morphée le noir. Manquant d’expérience, il a gardé les mêmes conseillers. Ce sont eux qui sont au centre des 2/3 de ce premier volume. Ils sont tous des incarnations de métaphore ou de mythes. Seul Matthew est réel… Enfin, si on peut dire car cet humain a été métamorphosé en corbeau. Les deux frères de Abel et Caïn forment un duo très drôle par leurs différences. Caïn en particulier est touchant quand il raconte son passé. Lucien est le gardien des livres jamais écrits mais rêvés. Son langage très soutenu et son vocabulaire recherché sont très différents de la simplicité de Mervyn Potiron, un homme à tout faire à tête de citrouille. Il a été créé par Morphée pour être l’élément prosaïque dans l’onirisme, le défaut dans le rêve. On peut le voir comme le symbole des classes populaires et, par certains dialogues, du populisme de droite. Il restera toujours en bas de l’échelle. A l’inverse, Lucien prend progressivement la place de Daniel. En se débarrassant des agents trop lents, il ressemble à un haut fonctionnaire libéral. Avec la responsabilité du pouvoir, il devient de plus en plus distant et arrogant. On découvre aussi le travail quotidien des agents du rêve : Merv doit intervenir en cas de cascade de Milam. C’est un rêveur conscient de son rêve et qui peut donc provoquer des catastrophes dans le royaume. On est dans une variation du premier récit. On ne suit pas le roi mais ses serviteurs impuissants face à la multiplication des interventions étrangères au royaume. En effet, contrairement à la première série qui aimait prendre de magnifiques chemins de traverse, Sandman The Dreaming est plus axé sur l’action. Le ciel du royaume se fissure avec des craquelures noires. De plus, des objets disparaissent ou se métamorphosent. Caïn et Abel veulent faire appel au roi mais il semble avoir fui ses responsabilités. Il réapparaît dans le dernier tiers de ce premier volume. On comprend ce qui lui est arrivé mais ce passage mériterait une deuxième lecture car je n’ai pas tout compris. 

J’ai apprécié le bel ajout de Dora, une femme avec des ailes à la place des oreilles. Cependant, elle est loin de la figure féminine fantasmée. Portant une tenue de bûcheron, cette féministe ne supporte pas les propos sexistes de Merv et refuse d’obéir au nouveau roi. Elle préfère être indépendante. Elle a des dons uniques mais elle ne sait pas pourquoi. Elle peut renter dans les songes des rêveurs et voir le monde réel. Cependant, cette métaphore éprouve les besoins de la chair comme la faim, se nourrissant des nourritures rêvées. Elle est ambiguë car en colère, elle devient en harpie. Pour se nourrir, elle commerce avec des représentants du cauchemar et prend même plaisir avec eux… Ces contradictions en font le personnage le plus intéressant pour l’instant. De plus, par elle, le scénario lance des pistes intéressantes : plutôt que de ressasser un traumatisme, il n’est pas utile de connaître son passé mais juste d’avancer.

Spurrier par des détails insuffle un souffle britannique : dans son rêve, le sorcier Tim Hunter se retrouve en uniforme dans une classe typiquement anglaise. Sans moderniser artificiellement un univers déjà très novateur à l’époque, Sandman The Dreaming est connecté au XXIe siècle. Une afro-américaine lesbienne fait son coming-out à sa petite sœur. Il y a une touche d’ironie car leur père est aussi homo. Être lesbienne n’est plus une transgression mais un choix banal. Comme dans sa reprise d’HellblazerSpurrier ajoute un contenu politique en dénonçant la société esclavagiste américaine du XIXe siècle. Cela peut paraître une évidence mais ce passé reste encore aujourd’hui un sujet sensible dans le Sud des États-Unis. Venu de ce passé, un cauchemar banni est rappelé pour sauver le royaume. Obsédé par la pendaison, il assure la sécurité par la force. Il en profite pour restaurer la grandeur du songe en usant d’une justice expéditive et sans compromis. Ce juge installe des frontières dans le Songe, pourtant habitué à être par essence un espace ouvert. Si cette méthode est efficace, elle effraie ainsi tous les habitants. J’y vois une prise de position pour la liberté des mouvements migratoires et une critique de la politique du gouvernement conservateur britannique depuis le Brexit. Si j’ai apprécié cette partie, Sandman The Dreaming manque pour l’instant d’une touche plus personnelle. Le scénariste fait le travail et respecte l’œuvre originelle mais le rythme est maladroit et surtout j’ai a du mal à voir le sens profond du récit : cette invasion du monde du rêve est-elle une parabole d’une réalité de plus en plus pesante ?

Pour illustrer le texte très littéraire et les visions onirique, Bilquis Evely a un style assez classique. Cependant, elle est tout aussi à l’aise pour représenter des architectures très précises et des pages bien moins réalistes. Sans démonstration, elle multiplie les emprunts à l’art : des dieux mésopotamiens, des peintures romantiques… Les différents dessinateurs du premier l’épisode illustrent les différents rêves où Andrew voyage mais aucun n’est réellement marquant. Plus loin, Abigail Larson se distingue par un style plus personnel, longiligne et épuré. Elle intervient au milieu de l’épisode six sans que l’on comprenne la logique puis se charge de la partie dans la réalité. Elle sert parfaitement le récit romantique par des cadres embrumé autour de corps parfaits mais sans sexualisation abusive. Autre qualité, chaque épisode est séparé par les splendides couvertures de Jae Lee puis de Yannick Paquette.

Alors, convaincus ?

Sandman The Dreaming est un prolongement plus que convaincant du chef-d’œuvre de Neil GaimanSi Spurrier se situe à mi-chemin entre le respect de la série originelle et des propositions personnelles. Il ne saccage pas l’univers et tente de le prolonger. Je suis très curieux de voir si le deuxième tome voyant le retour du roi bousculera plus le royaume pour proposer une vision neuve et personnelle.

2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Joujof dit :

    Bonjour,

    J’ai également beaucoup apprécié ce tome 1
    . Pour information, Bilquis Evely est une femme. 😉

    Aimé par 1 personne

    1. thomassavidan dit :

      Merci beaucoup pour le commentaire et pour la correction. Je n’avais pas fait assez attention.

      J’aime

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