[keep comics alive] Private Eye

Cette semaine, on enlève les masques et on commence l’enquête : Qui se cache derrière Private Eye ?

Un résumé pour la route

Private Eye est un récit complet de dix épisodes écrit par Brian K. Vaughan (SagaPaper Girls) et dessiné par Marcos Martin (DaredevilBatgirl : année un). Il a été publié aux États-Unis sur le site Panelsyndicate et en France par Urban en octobre 2017.

Dans le futur, le cloud d’internet a explosé depuis deux générations et les secrets de chacun ont été révélés à tous provoquant licenciements, divorces, démissions, suicides… Personne ne sait si c’est un accident ou un acte volontaire mais depuis chacun se cache en public sous un pseudonyme et un déguisement. Plusieurs années après, un paparazzi est engagé par une femme pour l’aider à effacer son passé mais ce travail banal va se révéler bien plus dangereux que prévu.

On en dit quoi sur Comics have the power ?

J’ai été au début un peu déçu par le dessin très simple bien que de jolies couleurs ont accroché mon regard. Les dessins ne sortent pas de la case. L’organisation des cases est assez classique avec un bord blanc mais la mise en page varie souvent. Cependant, à partir d’une superbe page d’accident de voiture de la mère du héros, je me suis rendu compte du talent discret de Marcos Martin. Son dessin est proche du franco-belge mais se passant dans un récit de polar américain. Il fait le choix de très grosses onomatopées et des gros plans sur une bouche (pour montrer que le privé est charmé par une cliente), des livres ou des affiches. Ces gros plans sur des objets font penser au McGuffin d’Hitchcock – pousser le spectateur à regarder un objet pour créer de la tension ou pour montrer un objet central pour l’action. En effet, dans le bureau, Marcos Martin sature l’image de références exposant toute la vie privée d’Immelmann en deux pages. Il ajoute aussi de nombreuses blagues visuelles qui contribuent à créer un univers : un paquet de Malboro devient vert avec une feuille de cannabis. Ce choix n’est d’ailleurs pas simplement une blague car il m’a fait réfléchir à la place des icônes dans nos vies. La ville est saturée de marques et de publicités, des mots sur les vêtements. Il ajoute du sens plutôt que simplement illustrer un scénario. Dans la superbe image du meurtre dans un carrefour, il oscille entre le réalisme du corps abîmé montrant l’action et le symbolisme du carrefour en lien avec la vie de l’enfant. Étant publié tout d’abord en ligne, le livre a un format à l’italienne proche d’un écran d’ordinateur. Quelques pages plus tard, j’ai compris le sens de ce cadrage qui aide à suivre la course horizontale d’une course poursuite. Les très jolies couleurs de Muntsa Vincente, compagne de Martin, innovent. Le ciel dégradé de violet à rose et les couleurs vives californiennes contrastent avec la noirceur du récit.

On est dans un récit futuriste mais est-ce si simple ? Certes, des références à des icônes actuelles marquent le passage du temps (un hôpital Schwarzenegger et un mausolée pour Madonna morte en 2017) mais on navigue entre passé – un téléphone fixe qui sonne, des uniformes très anciens des agents de police, un appareil photo argentique – et futur – tous les véhicules et l’architecture urbaine. Le dessin est aussi très classique mais avec des couleurs et des cadrages modernes. J’ai beaucoup aimé cette perte de repères temporels.

On suit Patrick Immelmann, un paparazzi. Dans le futur, ce n’est pas un chasseur de scoop mais un privé qui cherche contre rémunération les vraies identités derrière le masque. Cet anti-héros est engagé par Taj McGill. Cette riche jeune femme veut que l’on vérifie son passé pour postuler sans risque à un travail. Cependant, elle se fait tuer en rentrant chez elle par Deguerre, le gourou d’une secte. Son meurtrier prend son identité pour partir à la chasse d’Immelmann. Ce héros se retrouve donc à la fois à enquêter sur le passé de cette cliente et poursuivi par une personne venue de ce passé. Cette recherche est parfois ralentie car il n’utilise jamais d’armes et, accro à la beuh, il s’arrête dans des machines pour prendre des joints qui l’aident à résoudre ses enquêtes. En effet, Patrick Immelmann n’est pas un personnage aimable. Il n’a pas d’avis sur les changements du monde mais profite des nouvelles opportunités. Il ne travaille que si la fille est jolie. Ce personnage nous offre des dialogues cyniques très drôles. Le récit vaut surtout pour cette ambiance de roman noir classique à la Chandler (on peut voir un morceau de l’affiche du Faucon Maltais) ou plutôt à la Ross MacDonald étant donné le climat. On retrouve les passages obligés du film noir – une vamp comme cliente, l’enquêteur en pardessus marron et des photos sur la scène de crime. Chaque chapitre se termine des cliffhangers. De plus, ce paparazzi est confronté à la puissante police du futur. Le quatrième pouvoir – le nom traditionnel du pouvoir de la presse aux États-Unis – est une institution fusionnant la presse et la police. En raison de leurs nouvelles responsabilités, ils sont les seuls à ne pas porter de masques. 

Quand on lit le scénario, on s’attend à un récit dénonçant la fin de la frontière entre vie privée et vie publique. Une phrase semble montrer cette simplicité : le monde a assisté à une multiplication des inventions après la fin d’internet. Une remarque du grand-père sénile d’Immelmann va dans ce sens car, selon lui, personne n’avait rien à cacher à son époque et tout le monde révélait tout sur le net. Ce refus du secret lui vient également des alcooliques anonymes. C’est par ce personnage que le scénariste fait comprendre les changements au lecteur car il a l’âge qu’aurait le lecteur dans ce futur. En fait, le scénariste pense que la génération actuelle mène une guerre contre la vie privée mais il ne sait pas si c’est un progrès ou une régression. Il a voulu créer ce comics pour trouver la réponse mais la fin n’assène pas de leçon de morale. En effet, selon le petit-fils, l’explosion du Cloud a révélé qu’on a tous nos secrets et que la société a besoin du mensonge. On se cache en société alors que notre pathétique réalité serait sur internet. Le héros fait donc tout pour préserver sa vie privée. Il refuse même de passer son permis pour ne pas donner son identité au service des immatriculations. Patrick Immelmann en devient parano – il a brûlé ses doigts à l’acide pour effacer ses empreintes – et refuse la technologie – il est énervé que l’on ait massacré sa collection de vinyles (personnellement, je le comprends totalement). On comprend ces choix par le passé du héros. Sa mère célibataire travaillait comme maîtresse sm sous un masque. Elle a été tuée dans cette tenue. L’action se roule à L.A. car la ville a un rapport compliqué à célébrité et vie privée. On arrive dans un thème psychologique sur l’identité de soi. Notre identité dépend de nous mais aussi du regard des autres, les idées qu’ils se font sur nous puis qu’ils nous projettent. Il y a aussi l’image culturelle car Immelmann est épris de l’image des polars comme le montre les affiches de films noirs dans son bureau. Le masque a deux faces. Vue de l’intérieur, il est un outil pour s’offrir la liberté de vivre ou de disparaître. Une cliente en a utilisé un pour expérimenter mais tout en gardant toujours son identité. Les masques permettent de faire dans le réel ce que l’on fait aujourd’hui dans le virtuel : explorer différentes identités en sécurité et dans l’anonymat. Mais de l’extérieur, le masque est un mensonge nécessaire pour vivre en société. Raveena ment au flic pour se venger alors que Taj McGill, sœur parfaite cache des masques sm dans le placard. Le mensonge est même culinaire car les fortune cookies des restaurants asiatiques sont inventés en Californie. A l’inverse, d’autres sont dans l’exhibition. Dès la première page, un homme au téléobjectif filme une femme qui se dénude. On pense au Fenêtre sur cour d’Hitchcock ce qui n’est pas un hasard car le scénariste a fourni une photo du film au dessinateur.

La frontière entre vie privée et publique passe par la loi. Dans ce monde, on obtient à sa majorité un nome – une nouvelle identité que l’on peut cacher. Ce passage à l’âge adulte est aussi un droit de faire des bêtises avant car en changeant d’identité tout le passé disparaît. C’est un droit à l’oubli qui existe déjà dans la loi française pour les mineurs. Ces costumes donnent également une ambiance surréaliste au récit comme lorsque le héros parle sur un banc avec un homme à tête de poisson. Les inégalités sociales ne disparaissent pas avec l’anonymat car le masque varie selon le revenu. Le privé a une bande de cire sur les yeux alors que les riches ont des costumes entiers en fausse fourrure. L’endroit le plus secret du pays ce sont les archives des bibliothèques dont les historiques de recherche protégés au niveau fédéral. Le droit à l’image est une loi déterminante alors que le respect du domicile est plus en débat. Un policier obtient rapidement un mandat sur une suspicion car un paparazzi faisant un métier honteux est plus rapidement et sévèrement puni. Ces thèmes passent très facilement par une alternance fluide de rythmes entre action, réflexion pour l’enquête et thèmes sur la vie privée.

Pour une fois, les bonus ne sont pas anecdotiques mais permettent de comprendre la vie d’un artiste indépendant et l’envers de la création : les premiers e-mails, les projets de Brian K. Vaughan, les échanges sur le format, la liberté de chacun, le moyen de diffusion, le titre, les recherches sur la plupart des personnages et des architectures… Je n’ai jamais lu un dossier aussi complet.

Alors, verdict ?

Private Eye est une incroyable série conceptuelle. Les artistes sont partis du principe d’un monde sans internet et ont ensuite imaginé l’action et les conséquences jusqu’au moindre détail comme le retour des pneumatiques pour remplacer les e-mails. Il y a certes beaucoup de dialogues mais ils sont très bien écrits. Si les premières cases peuvent paraîtres simplistes selon certains le talent (le génie même) de Marcos Martin réside dans la mise en page très fluide et la composition des cases toujours juste par une superbe utilisation du format à l’italienne. Ce livre annonce aussi la suite. Un tueur à gages est français ce qui est l’occasion d’un jeu sur la langue qui sera au centre de leur travail suivant, Barrier.

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