[Review] Grendel (volume 1)

Après avoir été charmé par American Flagg!, je continue à découvrir la beauté du début des comics indépendants avec ce premier recueil de la série Grendel par Matt Wagner : un lancement aussi déroutant que stimulant.

Un résumé pour la route

Initialement publié par Comico, ce volume, reprenant le Grendel Omnibus volume 1 paru chez Dark Horse, rassemble les mini-séries Grendel: Devil by the Deed de 1993 ; Grendel: Black, White, & Red 1 à 4 de 1998 et 1999 ; Sympathy For The Devil de 2001 ; Grendel: Red, White, & Black 1 à 4 de 2002 et Grendel: Behold the Devil de 2007et 2008. Publié en France par Urban comics, ce volume est sorti le 28 janvier 2022. Matt Wagner (Love is loveSandman Mistery Theatre) est le seul scénariste mais, pour la plupart des épisodes, il confie le dessin à d’autres artistes : Tim SaleDavid MackMike AllredDavid Mack, John Paul Leon, Cliff Chiang, Stan Sakai, Zander Cannon, Darick Robertson, Kelley Jones, Guy DavisDuncan FegredoTeddy KristiansenAshley WoodMike HuddlestonDean MotterTroy Nixey, Stan Shaw, Arnold et Jacob Pander, Tim Bradstreet, Woodrow Phoenix, Dean Motter, Duncan Fegredo, D’Israeli,Paul Chadwick, Ho Che Anderson, Bernie E. Mireault, Jay Geldhof, C. Scott Morse, Jason Pearson, Chris Sprouse, Jill Thompson, Andy Kuhn, Mike Hawthorne, Tom Fowler, Andi Watson, Jim Mahfood, Phil Hester, Michael Avon Oeming, Farel Dalrymple, John K. Snyder III, Phil Noto, Dan Brereton, Michael Zulli et Ashley Wood.

Sorti de nulle part, Hunter Rose surgit de la scène littéraire new-yorkaise et devient très vite un auteur et un mondain mais, en secret, il est Grendel, un assassin et un roi de la pègre. Son seul ennemi est le loup-garou Argent mais sa réelle faiblesse est son amour pour sa fille adoptive, Stacy.

On en dit quoi sur Comics have the power ?

En ouvrant ce livre, le sommaire m’a, au départ, désarçonné. Je m’attendais à une série au long cours mais ce n’est pas du tout l’esprit de Grendel. Pour une grande partie du volume, Matt Wagner choisit de récits de huit pages. Ce format est parfois frustrant car j’ai voulu passer plus de temps avec certains dessinateurs ou personnages à la fin de certains épisodes. Cependant, ce zapping offre un regard multiple sur Hunter Rose et la présence d’un plus long récit dans la dernière partie m’a comblé. L’autre surprise vient du The End clôturant le premier épisode. Présenté comme un texte illustré, le livre s’ouvre sur des pages éparses extraites du témoignage de la petite-fille d’Hunter Rose où elle résume d’emblée toute la vie de son grand-père. En effet, comme dans un Colombo, on connaît dès le début le coupable et, comme dans le théâtre antique, le destin d’Hunter sera dramatique car son ambition inhumaine ne peut durer. Ces révélations n’enlèvent rien au suspens. Dans un esprit punk, Matt Wagner réagit contre le marché des comics en sortant d’une continuité créée par d’autres. Il laisse également des zones d’ombre – Grendel débarque sauver son avocat avec un bras dans le plâtre sans que l’on sache pourquoi – afin de se créer un espace de liberté pour de futurs récits. 

Grendel par Matt Wagner

Ce premier volume construit une unité en rassemblant l’ensemble des récits sur le premier Grendel. Hunter Rose est un mutant qui, réussissant tout, se lance dans le crime par ennui. Il profite de la croissance économique pour s’affirmer en secret comme un roi du crime. Sa Némésis est le loup Argent ressemblant à un satyre grec dans le premier récit avant de se rapprocher d’un loup-garou. Cependant, il apparaît assez peu en dehors d’une poignée de récits en solo où il tente d’en apprendre plus sur Grendel. Dans ce monde, tout n’est que dissimulation et faux semblants. On ne peut faire confiance à Hunter, sa fille adoptive, son adjoint ou Argent. L’ascension de Grendel puis sa chute sont liés à un cœur brisé. Son pseudonyme vient en effet de son premier amour, Jocasta Rose, une femme mystérieusement morte. Si le nom de l’anti-héros fait référence à Beowulf, un conte médiéval anglais, le lecteur est plongé dans la bonne société américaine d’un futur proche mais le temps n’a pas de logique. L’élite pervertie et le style des décors évoquent le années 30 de Scott Fitzgerald et la version yankee de L’Art déco mais, dans un souvenir du passé, on voit une grosse cylindré des années 50. 

Les récits viennent d’un nombre limité de narrateurs : Hunter, sa fille adoptive, sa petite-fille et quelques hommes de main. Étrangement, avec un personnage aussi riche, Matt Wagner se focalise sur l’enfance du génie très précoce et sa carrière de criminel. Le récit est une succession de nouvelles policières très bien écrites notamment les intrigues autour de l’ascension de Grendel. Très tôt, il avait recours à la violence. Adulte, il commence une carrière parallèle de tueur à gage connu pour ses mises en scène spectaculaires. On découvre par quelle porte Hunter est rentré dans la pègre, comment il est ensuite devenu le tueur attitré d’un clan mafieux avant d’en prendre la direction. Comme souvent dans le polar, la cocaïne, vue comme la drogue d’un pouvoir factice, est omniprésente. Le sexe est sauvage et sans tendresse. Une fois devenu le parrain, Grendel respecte un code, en refusant la pédocriminalité ou le trafic des drogues de synthèse. Il défend l’homosexualité d’un de ses hommes de main dans une touchante diatribe contre l’analyse littérale de la Bible. Ce modernisme dans un polar est surprenant. Selon l’introduction, Grendel est la métaphore de la face sombre de l’auteur. Le ton est donc souvent tragique. Les personnes douces restent rarement pures et l’innocence cache une colère incontrôlée. On suit plusieurs agents secondaires de la mafia dont l’avocat de Grendel, comment il est contraint de perdre son âme pour sauver sa famille. Le drame vire parfois à la satire : l’éditeur d’Hunter, grisé par les conséquences du succès de son protégé, finit pauvre… et en short.

Grendel est également le récit d’un père possessif. Il veut être aimé, admiré de Stacy et écarte par tous les moyens possibles les autres modèles paternels. Un récit met en lumière la schizophrénie de cet éducateur voulant élever sa nièce mais qui utilise les mêmes raisonnements pour tuer. Mais, en étant si seule, Stacy déprime. Cette tristesse touche Grendel qui perd pied dans ses activités criminelles. De plus, la découverte par Stacy de la double identité d’Hunter marque la première étape de sa chute. Cette révélation est aussi tragique pour l’enfant qui n’est plus la jeune orpheline innocente mais une manipulatrice en quête de vengeance. Ce premier volume est aussi un récit sur la littérature. Hunter est un mystificateur écrivant un roman pour obtenir la garde de Stacy. L’écriture est une arme pour dominer les autres mais aussi un masque. L’hypocrisie de l’anti-héros apparaît par des récits. Dans les écrits de sa fille, Hunter est un chevalier de conte de fées et Argent le monstre de la ville mais le loup-garou lui présente un récit totalement contraire. Ce jeu littéraire se retrouve dans la forme du livre. En multipliant les nouvelles, Wagner nous propose des formes différentes de la bd classique au récit illustré. Un épisode très réussi a uniquement un mot par case montrant une étape vers la chute, celle d’un caïd arrogant. Un autre est presque exclusivement composé d’onomatopées.

Grendel par Tim Sale

Cette diversité se retrouve dans les styles de dessins, du plus commun pour un récit de super-héros ou plus indé (Teddy Kristiansen et Scott Morse). Rassemblant la crème des dessinateurs, ce récit peut être une fantastique introduction sur les comics des dernières années. Je me demande comment Matt Wagner a réussi à les faire venir. J’ai beaucoup aimé ce voyage dans les styles : Andi Watson nous projette dans des estampes asiatiques stylisées et modernisées. Tim Sale est incroyable par son cadrage et la colorisation. Il se limite à un remplissage à la gouache en noir ou gris. Jill Thompson propose un style de la bd enfantine parfaitement adapté à son conte perverti. Les plus longs récits illustrés de Wagner sont très agréables. Les formes rondes adoucissent le propos. Il se réserve plus tard l’illustration d’un récit sur la tolérance homosexuelle. Avec une telle masse, il y a quelques ratés (les très brouillon Arnold et Jacob Pander) mais aussi de belles découvertes personnelles comme David Mack ou Scott Pearson. L’unité est réalisée par la colorisation en nuance de gris et des touches rouges brisent les habitudes de lecture. Un autre élément fort est le costume des Grendel, devenu iconique par sa simplicité : armé d’une fourche électrifiée, il porte une tenue de survêtement noire, des bottes et longs gants blanc et surtout un masque épuré proche de Spider-Man. Ce masque n’est pas juste un déguisement comme l’explique un épisode.

Alors, convaincus ?

Ce premier volume de Grendel m’a offert une lecture rafraîchissante par le format des épisodes, le choix innovant des couleurs et la découverte d’un univers très riche. Sorti dans la collection Urban Cult comme Camelot 3000, cette édition est superbe. La lecture est aussi impressionnante par la diversité des artistes. Grendel est une belle mosaïque sombre mais à laquelle il manque des détails brillants. J’ai très envie de lire le tome deux pour partir à la recherche de ce diamant noir. Les prochains tomes seront successivement organisés autour de Christine Spar, Orion Assante puis Grendel-Prime. En effet, un texte annonce que la mort de Grendel l’a élevé au rang de mythe imité par d’autres puis un récit donne une idée de ce qui va suivre.

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