[Review] American Flagg !

Frank MillerAlan Moore ou Grant Morrison… Autant de noms bien connus en France mais un grand rénovateur des comics des années 1980 restait dans l’ombre : Howard Chaykin. J’ai profité de l’édition d’American Flagg ! pour le découvrir. 

Un résumé pour la route

Howard Chaykin (Star WarAmerican Century) est totalement maître de cette série puisqu’il se charge du scénario, du dessin jusqu’à l’encrage et des couvertures. Il y a des dessins additionnels de James Sherman (SuperboyThe Legion of Super-heros), Rick Burchett (The Batman AdventuresAction comics) et Pat Broderick (Captain AtomIron Fist) et Lynn Varley est coloriste sur les trois premiers épisodes. Ce volume rassemble les quatorze épisodes de la série qui ont été publiés aux États-Unis chez First entre juin 1983 et juillet 1984. Ils sont publiés en France chez Urban en novembre 2021.

En 2031, après plusieurs grandes catastrophes naturelles puis humaines, le gouvernement des États-Unis a préféré fuir sur Mars. Les habitants qui sont restés sur Terre vivent dans des les grandes métropoles où la consommation est reine. La vie tourne autour d’immenses supermarchés et les médias propagent des émissions racoleuses qui ne servent qu’à diffuser des messages subliminaux ultra-violents. Heureusement, une star de série TV vient de rejoindre la police des Plexus Rangers. Reuben Flagg va rétablir l’ordre… ou foutre un sacré bordel.

On en dit quoi sur Comics have the power ?

American Flagg marque une rupture dans l’histoire des comics car Howard Chaykin rejette les conventions des récits de super-héros. Au fil des pages, le lecteur voit un auteur libéré des Big Two qui s’amuse à dépasser les limites. De plus, fait assez rare à l’époque, les douze premiers épisodes sont entièrement réalisés par Chaykin. En effet, il a accepté l’offre de l’éditeur indépendant First car il était sûr d’avoir le contrôle total. Il ne se gêne donc pas pour montrer et dire ce qu’il veut. Ce choix fait d’American Flagg une œuvre aussi personnelle que politique.

Le premier épisode est une présentation de l’univers mais très dense. Cette densité est renforcée car chaque épisode fait trente pages. On n’est pas dans la science-fiction mais dans l’anticipation ce qui se retrouve dans le design plutôt original de la technologie. Les navettes sont très proches des Boeing plutôt que de Star Wars. Cet avenir est assez sombre. Des catastrophes provoquent la fin de la guerre froide – et la victoire des États-Unis – car les vestiges des deux gouvernements s’allient aux chefs des entreprises multinationales pour former le Plex. Ce nouveau pouvoir dirige les Plexmalls, des centres commerciaux installés sur plusieurs planètes. Sur Terre, une nouvelle géopolitique s’impose car le Plex rassemble les États-Unis, l’U.R.S.S. et l’Australie et a des visées sur le Canada. Dès les pages explicatives au début du livre, le lecteur de 2021 est partagé entre la surprise de découvrir un univers si actuel et le jeu de voir ce que cette vision du futur montre sur l’époque de création. Les années 1980 sont une période d’ultra-libéralisme exacerbée contrebalancée par une communication agressive sur la nation. La transformation de la géographie des États-Unis correspond à la géographie économique des années 1980 : les régions les plus riches sont touchées (la côte est dévastée, la côte ouest a fait sécession) et le reste est ignoré. Dans la description de l’effondrement mondial, on retrouve des peurs de l’époque – le suicide collectif d’une secte et l’Allemagne réunifiée qui bombarde Londres – et les craintes d’aujourd’hui. L’U.R.S.S. s’effondre à la suite d’une insurrection islamiste. Il n’y a plus aucun oiseau et aujourd’hui on parle de la cinquième extinction. Comme lors de la crise de la covid, plus personne ne prend l’avion. Avant de devenir autosuffisant sur Mars, Plex vide la terre de ses ressources. Le capitalisme épuise les ressources d’un territoire puis continue ailleurs. Les guerres civiles entre clans politiques sont aussi hélas très actuelles. L’U.R.S.S. avait envoyé un satellite pour perturber l’élection présidentielle américaine. C’est cruellement moderne après les accusations des démocrates lors de la victoire de Trump. D’autres éléments sont plus fantaisistes car un chat parle, brise le quatrième mur et devient l’assistant de confiance du personnage principal. S’humanisant progressivement, il utilise une arme et a un agent publicitaire.

American Flagg par Howard Chaykin

Dans sa postface, Warren Ellis parle justement de science-fiction sociale. C’est une évidence quand on voit le titre de la série (en français, le drapeau américain) et dans certaines histoires (L’état de l’union) puis par les thèmes qui traversent tout le livre. 75 partis ou poli-clubs se disputent la métropole de Chicago. En effet, la ville subit la guerre des gangs… sauf le dimanche. Il n’y a pas des routes mais des sentiers de la guerre. Le maire est prêt à tuer un possible candidat dans un accident de voiture. Cette situation correspond au regain de la violence qui suit la crise économique des années 70, la fuite des classes moyennes vers la banlieue et, par contrecoup, la création de ghettos autour des centres des métropoles américaines. Mais, l’humour est toujours présent par les noms des poli-clubs comme l’Armée provisoire du trèfle noir. Cet humour ravageur ne respecte aucune convention. Ce groupe a trouvé « la solution finale » au problème britannique. L’ordre est désormais confié aux Plexus Rangers mais, plus que le respect de la loi, cette force de police doit maintenir l’ordre dans les Plexmall pour garantir la consommation. Le but n’est plus la sécurité mais le profit. Ils ont surtout du travail chaque samedi soir après la diffusion de l’émission Bob ViolenceTM. Des clubs de motards anarchistes défoncés sortent alors pour s’affronter. Plex fournit les armes des émeutiers et diffuse les combats. Les Rangers ont interdiction de blesser les émeutiers car ce sont des contribuables. Malgré un monde post-apocalyptique propre et futuriste, on est proche de Judge Dredd par la commune société dictatoriale, consumériste et policière. Mais, contrairement à Dredd, il y a un héros qui veut changer les choses par la force. Il obtient quelques succès mais ces actes vont-ils changer le système ?

Il m’a également semblé que Chaykin pose un regard tout aussi acide sur les religions. Parmi les milices, le Front populaire marocain lutte contre milice néo-nazie. Un presbytère, logement des prêtres catholiques, à La Havane cache une filiale de Plex. Les références à la religion juive sont nombreuses. Cela peut s’expliquer car l’auteur est juif. Fils de bohémiens juifs, le personnage principal a subi l’antisémitisme à l’école de pilotage ce qui l’a poussé à abandonner. Mais l’intolérance est présente dans cette religion quand un rabbin refuse d’organiser un mariage. De l’élite au plus pauvre, la xénophobie est partagée par tous.

On retrouve l’esprit de la contre-culture dans ces différents thèmes comme dans le rejet de l’autorité et par un complot d’extrême-droite au cœur de l’État. American Flagg pose un regard complexe sur les médias. Le policier Reuben, avec un chat, est le seul à voir les images subliminales de la télévision. Une page d’un zapping de la télévision montre l’omniprésence d’un message sur le port d’armes. Pour séduire, la violence est assimilée au sexe : le canon d’un pistolet est toujours phallique. Reuben change le système en arrêtant la diffusion d’une série. Face à la médiocrité des médias officiels, des chaînes pirates existent mais elles visent aussi le profit et le divertissement en proposant en contrebande des représentations sportives. Le transfert de pouvoir se fait par le droit d’émettre à la télévision.

Cette série des années 1980 a directement inspiré les comics des années 90 pour le bien – une mise en page déstructurée – mais aussi le moins bon – la faiblesse et la sexualisation des personnages féminins. Dans American Flagg, les femmes sont toutes jeunes et nymphomanes. Elles sont le plus souvent dénudées et en sous-vêtements. Elles n’existent jamais en-dehors des hommes. Pire, c’est par le sexe qu’elles ont une influence sur le pouvoir et dans le récit. Contrairement aux comics de l’époque, Chaykin parle ouvertement de sexe. Gretchen est une maîtresse de bar adepte de S.M. Elle s’endort dans un sling. Dans sa série Mark Thrust, Sexus Ranger Secteur, Reuben agissait dans un secteur gangrené par les M.S.T. Heureusement, un cachet suffit pour s’en prémunir… Si seulement c’était aussi simple aujourd’hui. Dans cette société, le sexe est donc omniprésent et si libre que le couple ne dure pas et donc il n’y aucune naissance depuis quinze ans. Il révèle aussi les sous-entendus des comics car, comme Archie comics, on trouve deux femmes fortes mais Veronika et Betti(na) sont deux maîtresses S.M. D’ailleurs, telle une cravache, le sexe en cuir se glisse au fil des pages entre deux porte-jarretelles.

À partir de l’épisode trois, la satire s’efface pour devenir un récit d’aventure très fort par ses personnages. Incarnant la fin des sixties, l’anti-héros Reuben veut remettre de l’ordre dans un système décadent mais il profite en même temps de la révolution sexuelle. Son passé d’acteur fait nécessairement penser au président Reagan qui, dans ses discours, faisait de nombreux rappel à sa carrière passée dans le cinéma. Il n’est plus un hippie mais un patriote dans sa tenue inspirée du drapeau et des cowboys. Maladroit au quotidien, Reuben est un patriote idéaliste confronté à la réalité. Il est un jeune loup qui découvre une société corrompue, un laisser-aller et veut changer le statu quo. Au milieu du livre, le ranger réalise qu’il défend l’ordre plutôt que la justice. Cette révélation le pousse à rejeter le respect pour le gouvernement et donc son nationalisme. Il doit, dans la dernière partie, affronter deux complots d’un groupe secret suprématiste et néo-fasciste en Amérique du Sud et à Chicago. Il fait une évolution complète en basculant dans la sédition. 

Le prédécesseur de Reuben payait le chef des guerriers génétique pour mal viser. La fille de ce capitaine est une idéaliste amoureuse du héros. Blonde, elle rappelle les femmes fatales des polars année 30, tout comme le maire corrompu qui refuse d’arrêter les guerres. On sent que Chaykin adore cette période de l’entre deux guerres. On le lit par les allusions aux paroles des standards de jazz. Cuba est un immense casino comme à cette époque pré-communiste. On le voit également : le design des limousines, les protections des policiers héritées des tenues de base-ball. Par le personnage de John Scheiskopf, Chaykin est aussi un caricaturiste car il se base sur Jim Shooter, l’editor-in-chief très intrusif. Représentant corrompu en bijoux soviétiques, il devient même la figure de proue du complot fasciste.

Du rôle des onomatopées dans American Flagg

Le dessin m’a surpris au départ et en particulier l’encrage qui se fait par des points au lieu de plages de noir. Il m’a fait penser à l’ancienne colorisation des journaux. J’ai ensuite été totalement séduit par les magnifiques représentations des visages proches de l’illustration. Le plus souvent, il y a peu de profondeur et les personnages sont en gros plans : Chaykin ne montre pas tout le corps mais juste la tête et le col. J’y vois un lien avec ses travaux précédents dans l’illustration tout comme les tenues des personnages, toutes superbes. On peut reconnaître des influences comme le peintre Klimt par un motif sur une couverture mais surtout par le refus du relief et la forme des visages. Sa mise en page est aussi très libre par une composition variée. Le résumé des épisodes précédents est fait par un journal télévisé sur une page ou deux. Le moment de la catastrophe, dénommée l’année du domino est présentée sous forme de damier. Le décor ne vise pas un réalisme mais Chaykin sélectionne les éléments importants et laisse le reste vide. Ailleurs, les pages saturées de textes dans le décor et d’onomatopées peuvent perturber. Le lettrage de Ken Bruzenack a un rôle fort. Pour représenter une fusillade, on ne voit pas les balles ou leur trajet mais l’arrière-plan est saturé d’onomatopées. L’insulte d’Amanda « Mandy » Krueger est effacé par une onomatopée. J’y vois aussi une blague sur la censure dans les comics. Le signe trademark est d’ailleurs partout dans les cases ou les dialogues. Je n’ai pas tout compris lors de cette première lecture :  pourquoi la signalétique de l’aéroport se retrouve autour de l’image de sitcom de Reuben ? Peu importe car c’est superbe.

Une grande partie repose sur le dessin comme le prouvent les derniers épisodes dessinés par Rick Burchett avec James Sherman et Pat Broderick. Ils reprennent les techniques de mise en page mais leur dessin plus classique et plat révèlent les failles du récit. Ce tome s’arrête à temps car le dernier épisode n’est plus que de l’action bourrin et intègre des éléments ridicules : un castor noir arrive à cheval comme Zorro.

L’édition très complète d’Urban comics est largement à la hauteur de l’œuvre. Des drapeaux américains ornent le dos tout comme les premières et la dernière page. Le livre s’ouvre par un résumé de l’univers et une présentation des principaux personnages, l’ensemble des couvertures introduit chaque épisode et le volume se termine par trois postfaces –par rien de moins que Warren EllisMichael Chabon et Jim Lee –, une galerie d’illustration de Chaykin et une biographie de l’auteur.

Alors, convaincus ?

Bien entendu, American Flagg est une étape majeure de l’histoire des comics mais c’est surtout une fantastique lecture. Le dessin est incroyablement moderne. On s’amuse de très nombreux rebondissements qui vont transformer un acteur en policier fidèle puis en révolutionnaire. American Flagg est le récit d’un ambitieux qui passe de jeune recrue à chef d’une ville. Si ce livre est un peu dur à suivre en une fois, quand on picore, c’est un vrai plaisir au long cours. Je vous laisse, je vais faire la recette qui est insérée à la fin d’un épisode… Quand je vous dis que Chaykin réussissait tout à l’époque !

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