[Review] Batman Future State (tome 1)

En chroniquant des séries de DC comics, j’ai parfois le syndrome de l’imposteur car, alors que je lis Marvel depuis l’enfance, j’ai une connaissance plus partielle de la Distinguée Concurrence. Des tomes qui compilent plusieurs séries comme Future State sont donc toujours pour moi une opportunité d’en apprendre plus. Mais est-ce dans ce futur que l’on trouvera l’avenir de la maison d’édition ?

Un résumé pour la route

Ces épisodes ont été publié aux États-Unis en janvier et février 2021 chez DC Comics. En France, le tome 1 est sorti le 24 septembre 2021 chez Urban comics. Ce volume regroupe des séries réalisées par des équipes créatives différentes surtout que chaque fascicule regroupait deux séries. Pour plus de clarté, je préfère donc présenter les équipes créatives par série. 

La population de Gotham a tranché. Il faut se débarrasser de toute personne qui cache son identité derrière un masque, qu’il soit un héros ou un criminel. La ville confie cette tâche à une force de police privée, le Magistrat disposant de pouvoirs étendus. De plus, Batman est mort. Que vont alors faire ses proches contre cette situation ?

On en dit quoi sur Comics have the power ?

A priori, Future State est fait pour moi en combinant un univers parallèle et une réflexion sur le temps, par un futur possible. Il y a tout d’abord le plaisir tout simple de reconnaître des personnages – un gang reprend le masque de lutteur de Bane – mais cela va bien plus loin car cet event pousse à se poser des questions passionnantes. Quelle vision du futur est mise en avant ? Quelles sont les transformations des personnages (quels archétypes on garde ? Qu’est-ce qu’on change ?) et pourquoi ces choix ? Tous ces choix sont très révélateurs de la perception du personnage et de l’univers partagé à la fois collectivement et individuellement par des auteurs. Par exemple, dans le rôle de l’allié policier de Batman, le commissaire Gordon est remplacé par l’inspectrice Adriana Chubb, une afro-américaine. A l’époque du mouvement Black Lives Matter, il est logique de choisir une personne des minorités pour dénoncer les violences policières même si cette personne est policière. Ce futur parle donc surtout du présent : les choix montrent une actualisation des figures anciennes pour les faire coller au contexte contemporain. Il y a une volonté d’inclusivité. Orphan a été en couple avec l’héroïne Spoiler. Tim Drake est aidé de deux femmes dont l’une, D’Arcy, est sourde. Tout un dialogue se fait en langue des signes. La rédaction précise même que la transcription n’utilise pas la grammaire de langue des signes. Cette bonne idée n’est hélas pas complètement aboutie. 

Batman Future State offre une vision encore sombre de l’avenir qui me fait penser au roman 1984ou au film Robocop. En particulier dans The Next Batman, Gotham est une personne, un lieu d’espoir et de plaisir mais le plus souvent un espace de violence et de déchéance. La pauvreté et les secrets se cachent dans une société totalitaire. La nouvelle Gotham s’est construite sur les ruines de l’ancienne et c’est dans ces tunnels abandonnés qui vivent les plus pauvres. On peut se dire que la noirceur est de saison mais j’avoue en avoir marre. Par exemple, j’ai adoré la Légion des super-heroes de Bendis qui proposait enfin une vision fraîche tout en revenant à la science-fiction optimiste des années 50. Cependant, DC comics s’échappe enfin du post-apocalypse de Batman MetalLast Knight on Earth. Le Magistrat, la police mercenaire du maire Nakano, poursuit les personnes masquées avec des drones et des cybers, des robots, mais aussi des animaux génétiquement modifiés. De plus, des humains améliorés travaillent pour le Magistrat afin d’obtenir plus d’implants. Ce personnel est sous les ordres d’humains, les peacekeepers. Bien que fait de chairs, ces hommes ne se préoccupent pas des victimes de leurs agents, laissant cela à la police. On pense alors à l’action des sociétés américaines de mercenariat comme Blackwater. La discussion avec Superman permet de comprendre la nature de cette police privée. C’est le peuple qui a fait appel au Magistrat. Cette séduction se voit par madame Fox qui, à la suite de la blessure de sa fille, utilise son métier de juriste pour prouver le l’égalité d’une loi sur le Peacekeepers. La popularité du Magistrat varie selon la scénariste. Par un discours démocratique, Oracle explique que les masques se sont sentis supérieurs aux citoyens qui ont pris peur car les masques parfois échouent. Le Magistrat instrumentalise cette peur selon la scénariste Vita Ayala. De plus, cette police capitaliste abuse de cette confiance. En effet, leur justice sans contrôle qui présente la plus stricte rigueur cache une collaboration avec les super-criminels afin de renforcer la surveillance et donc son pouvoir. Alors que c’est un sujet actuellement brûlant, le rapport avec la police est ambivalent. D’un côté, la police privée peut tuer des masques et des criminels sans jugement mais la police publique, d’un autre côté, se dit au service du peuple. 

Face à cette nouvelle menace, les héroïnes et héros se positionnent. Spoiler a raccroché et la famille Wayne entre en crise. Non seulement le père Bruce est mort mais Dick serait bloqué à Arkham. Jason a rejoint le magistrat, ce qui n’est pas illogique vu le passé du personnage. Un groupe de résistance s’est mis en place où Signal semble jouer un rôle prépondérant mais on en sait encore peu à la fin du premier tome. En effet, les manques dans le récit restent nombreux. J’ai souvent l’impression de manquer le début et la fin de la série. On ne voit pas la prise de pouvoir du Magistrat. Parfois, ces manques sont des zones volontairement laissée de côté par des témoins choqués, par exemple à la suite de la disparition de Bruce. Si on compare aux X-Men de Jonathan Hickman les liens des séries avec la trame générale sont bien plus lâches. Robin en est très éloigné alors que Catwoman et Poison Ivy doivent faire un vol pour obtenir le fonctionnement des robots du Magistrat.

The New Batman dans Future State

J’adore toutes les expérimentations sur les formats. Par contre, l’organisation choisie par Urban ne la met pas en valeur. L’éditeur explose les volumes et les dates de sorties : le deuxième récit rassemble les épisodes 2 et 4 de Future State – The Next Batman avant les épisodes 1 et 3. Je ne vais cependant pas les critiquer puisque, bien plus qu’une traduction, Urban propose une vraie réflexion afin de créer de l’ordre dans un évènement réputé chaotique dans les podcast que j’ai écouté sur First Print et Comics Office.  Le volume débute par un méchant que Harley doit chasser plus tard. Cette réorganisation passe aussi par une préface très claire sur le passé de Metal et l’univers global puis une présentation des personnages très utile même si les lecteurs passionnés la zappe – à tort selon moi. En fin de volume, on profite de l’ensemble des couvertures.

Le tome un rassemble sept récits par des artistes différents. Avec une telle diversité dans l’équipe créative et des séries, il y a forcément des réussites et des échecs et voici donc un avis par série.

2024 Future State – Batman/Superman : Vermine

Le scenario de Gene Luen Yang (Superman écrase le KlanThe Terrifics) raconte la dernière aventure de Batman avant sa disparition. Dans le futur, la situation reste toujours plus sombre à Gotham qu’à Metropolis. Superman vient à Gotham pour enquêter sur un sérum en vente sur le dark web qui permet de modifier temporairement l’ADN des visages en se cachant en animal. Un vilain bien connu de Grant Morrisson se cache en secret dans cette affaire. Très classiquement, Gene Luen Yang insiste sur la différence entre le pessimisme réaliste de Bruce et l’optimisme naïf de Clark. L’un se cache et doute de tout le monde en raison de la présence d’espions du Magistrat alors que l’autre aide. L’un pardonne car il a confiance en l’âme humaine et l’autre planifie car il se méfie de tous. Cette opposition dans la collaboration fonctionne mais on n’est pas surpris. Ben Oliver (VampirellaBatwing) réalise de magnifiques dessins sur les visages animaliers, la carnation des visages et la morphologie. Ses créatures sont impressionnantes de laideur. Il semble avoir du mal à suivre le rythme car, dans le deuxième chapitre, le découpage, plus dynamique est de Scott McDaniel (NightwingBatman).

2025 Future State – The Next Batman : Soirée entre filles

Paula Sevenbergen (MADCatwoman) propose une histoire de vol par les Sirènes de Gotham. Catwoman s’associe avec Poison Ivy et l’androïde Dee-Dee pour enquêter sur un fabricant d’androïdes. On rejoue les oppositions entre Catwoman qui agit pour les êtres humains et Poison Ivy pour la nature. Avec les références à Sex & the CitySevenbergen voulait écrire une série girly et fun mais c’est superficiel. Les criminelles n’ont aucune profondeur et ressemblent à des lycéennes. Elles planifient une action au plus vite pour foncer sur le dancefloor. Le dessin d’Emmanuela Lupacchino (Archer & ArmstrongBloodshot) est préparé par le découpage de Rob Haynes (Gotham AcademyWe are Robin) pour le premier chapitre. Hélas, le style est plat et sans aucune personnalité. C’est pour moi la pire série de l’event.

2025 Future State – The Next Batman : Entrée en matière

Entrée en matière est la seule histoire en quatre épisodes. John Ridley (12 Years a SlaveThe American Way) est surtout connu comme scénariste. Après avoir vu le nouveau Batman agir, on suit une galerie de différents personnages bien campés en se demandant lequel est le nouveau Batman. J’aime bien le choix de ce nouveau Batman dans la famille d’un proche de Batman, Lucius Fox qui n’est plus orphelin et fils unique. Ce changement introduit une nouvelle dynamique. Ce héros est encore débutant et manque de financement. Il est bien plus dur et doit se positionner sur le Magistrat. Il sauve du Magistrat un couple qui a tué pour une « bonne » raison pour les livrer à la police. Face à Batman, le chef des Banelitos montre bien ce qui nourrit un gang : le sentiment d’abandon, le besoin de communauté et de protection. Des enfants n’y rentrent pas par soif de sang mais en raison des défaillances de la famille ou de la société. Il y a de très élément intéressant sur la justice, l’externalisation de la police, et la psychologie des personnages mais le propos n’est pas très clair et les péripéties peu crédibles. Le dessin de Nick Derington (Doom Patrol) m’a fait penser à Francavilla par l’épaisseur de l’encrage et la stylisation. Sa mise en page est belle et dynamique. J’ai aussi bien aimé les couleurs de Tamra Bonvillain que l’on retrouve aussi plus tard. Hélas, Derington est ensuite limité au découpage et Laura Braga le remplace pour des dessins impersonnels.

2025 Future State- Robin Eternal : Immortel

Le dessin est assuré par Eddy Barrows (Teen Titans) que j’avais adoré dans Nightwing. Son style classique est très beau surtout les visages. Il organise une mise en page très variée en particulier les belles pages sur le délire de Red Robin. Tim Drake, aidé de Stéphanie Brown, Spolier, veut détruire une substance stimulant les cybers. Je ne connais quasiment pas ce Robin, plus axé sur la technologie (il peut se rendre invisible). Même s’il est devenu un adulte, il reste persuadé de ne pas être à la hauteur. Sous l’effet du stimulant, cette faille se transforme en une rage incontrôlable. Dans son délire, Batman lui rappelle ses fautes et lui conseille la violence. Il lui demande de le tuer pour réaliser sa mission. Un psy adorerait analyser le délire de ce fils de Bruce. Même si ce n’est pas révolutionnaire, Meghan Fitzmartin écrit une bonne série B d’action qui est également une bonne porte d’entrée pour découvrir la richesse de la batfamilly, souvent cachée derrière la figure omniprésente de Bruce Wayne.

2025 Future State – Harley Quinn : Au service du magistrat

Harley Queen dans Future State

Le scénariste Stephanie Phillips (A Man Among Ye) fait enfin sortir Harley de la figure de folle fun. L’anti-héroïne se fait arrêter par la nouvelle police puis est reçue en prison par le dr. Jonathan Crane, l’Épouvantail. Guéri, il la contraint à chasser les super-criminels pour le compte du Magistrat. En effet, pour lui, le masque dissimule les failles psychologiques de chacun. L’arrivée du magistrat et la mort de Batman l’ont convaincu d’avancer vers la guérison. Dans le premier volume, sans sortir de sa cellule, Harley est une super-psy, une profiler qui utilise sa connaissance pour pister les criminels en prévoyant leurs actions. Ses propositions politiques de coopération entre les policiers et les pompiers sont même réalistes. Face à eux, Black Mask estime que le masque est un outil de puissance. Il est très inquiétant par ses paroles et visuellement. J’ai été en effet heureux de retrouver Simone Di Meo après We Only Find Them When They’re Dead. Il a un grand sens de la profondeur et utilise dans sa composition des angles radicaux proposant ainsi un nouveau sens de lecture. Dans une double-page, des case verticales séparent les paroles d’Harley et ce qui va en effet se passer. Il sait utiliser les outils propres au numérique pour créer des effets comme le flou et le lens flare. Toni Infante (Sons of the DevilChampions) fait les dernières pages et c’est moins intéressant.

2025 Future State – The Next Batman : Hors limites

Brandon Thomas (HorizonExcellence) s’occupe ici des Outsiders rassemblant des personnages secondaires, Signal, Katana et Black Lightning, et les Batgirls (Cassandra Cain et Stephanie Brown) qui résistent à l’oppresseur. Ayant déjà réfléchi à l’afro-futurisme dans ExcellenceThomas met en avant la diversité où deux noirs et une asiatique luttent un blanc. Katana est une samouraï technologique. Cette femme mariée à un sabre est devenue deux fois plus forte. Black Lightning devenue un éclair vivant. Plus fade, Duke Thomas est Signal, une variation black de Robin. Ce récit propose de l’action pure bien fait avec certes peu de fond. Ce n’est cependant pas facile si on n’y connaît rien : qui est Kaliber ? Le dessin de Sumit Kumar(These Savage ShoreJustice League) est agréable avec de belles double-pages sur l’attaque d’une base. Son trait vif et épuré sert bien ce récit rapide même s’il est un peu plat. 

2025 Future State – The Next Batman : Haute sécurité

Bien que manquant d’originalité, Le dessin d’Aneke (DamselsBombshells) est agréable. Elle propose un style numérique classique et parfois caricatural. On pourrait titrer le scénario de Vita Ayala (LivewireNew MutantsOrange is the Future State car elle écrit un récit de prison très inspiré de la série. Cassandra Cain, Orphan, se retrouve en prison pour faits de résistance et y retrouve Spoiler. Anciennement en couple, l’amour a tourné à l’aigreur. Chacune a fait de choix différent mais, face au danger, une sororité se forme. Ces deux épisodes représentent le versant féministe du monde de Batman. Ces épisodes marquent la révélation de la résistance au public et installent des indices sur le retour de Bruce. Cependant, avec un programme si dense, des parties sont inutiles : Dick se remet avec une ex. Spoiler apparaît dans deux séries mais il y a un problème de logique psychologique et chronologique. Dans Haute sécurité, elle est emprisonnée mais on ne sait ni pourquoi ni comment elle est devenue si vite la boss de la prison. Elle est perçue ici comme une traîtresse alors qu’elle a aidé Tim Drake dans une série précédente. 

Alors, convaincus ?

Future State propose un avenir, certes sombre mais proposant des pistes prometteuses par cette société policière. Comme dans Robin, j’ai souvent un goût de trop peu quand les épisodes lancent des pistes intéressantes. Ce cadre très large est investi par les artistes qui proposent de très bons passages mais chaque série va dans sa propre direction. Il manque tout de même un fil conducteur sur ce Magistrat si intéressant. Le prochain article qui portera sur le tome deux apportera peut-être une réponse.

Un commentaire Ajoutez le vôtre

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s