[Review] Nemesis le Sorcier (volume 2)

Après avoir été converti par le premier tome de ces hérésies complètes, j’ai voulu rentrer plus en profondeur dans les aventures de ce pourfendeur du clergé dans ce deuxième volume. Croyant, évitez ce cheval…

Un résumé pour la route

L’ensemble des épisodes a été écrit par Pat Mills (la Grande Guerre de Charlie, Slaine) alors que les dessins sont partagés entre Kevin O’Neil (La Ligue de Gentlemen ExtraordinairesMarshal Law), Bryan Talbot (Future ShocksSlaine), John Hicklenton (Mean MachinePandora) et Tony Luke (Judge DreddMiddenface McNulty). Ils ont tous été publiés au Royaume-Uni dans la revue 2000 AD entre 1984 et 1988 puis en France par Delirium en décembre 2020.

Dans un futur lointain, la Terre, appelée « TERMITE » est le carrefour central d’un empire intergalactique dirigé par le Grand Inquisiteur Torquemada. Avec son armée de fanatiques Terminators, il est en croisade : purifier les « déviants » et exterminer les extraterrestres. Mais une rébellion se forme autour de Némésis, un alien sorcier ressemblant à un démon biblique. Dans le premier tome, la guerre semble s’être calmée après la mort du Grand Inquisiteur. Mais le mal peut-il vraiment disparaître ?

On en dit quoi sur Comics have the power ?

A l’image du premier volume, Pat Mills reprend les recettes du roman feuilleton avec de nombreux rebondissements. On est embarqué dans les multiples courses-poursuites de Némésis pour retrouver son fils. Le scénariste joue sur les rythmes en accélérant dans des épisodes uniques ou en ralentissant pour de longues sagas. Il prend de brusques tournants car on quitte la course-poursuite pour découvrir le retour de Torquemada sur Termite. Il y a même d’intéressantes sorties de pistes. Un épisode est un roman-photo par Tony Luke. On craint la sortie de route – avec un Némésis en papier mâché – mais cet épisode cherche plus à nous faire rire et il permet de voir nettement les influences. Candida est gothique. En bonus, la deuxième bd-photo est encore plus respectueuse du genre avec un début de romance entre Némésis et Chasteté puis une attaque de Torquemada d’un comicshop. C’est très drôle et ridicule. Au milieu du livre, Mills opère un demi-tour en quittant l’action pour construire un récit familial. La vie de famille de Némésis est bien plus compliquée que sa lutte contre la religion. Sa deuxième femme Magna est maladivement jalouse. Voulant garder son mari uniquement pour elle, elle éloigne ses amis et sa mission. Elle mange même son animal de compagnie. Elle a tué sa première femme et ses enfants mais l’un a survécu Thoth. Ce fils n’est pas non plus un modèle. Il veut se venger de la mort de sa mère en tuant les responsables. Cruel, il crée une boucle temporelle pour que Torquemada ne cesse de mourir sur un bûcher. Une fois cette mission remplie, il veut se venger de son père de l’avoir abandonné. Chez Torquemada, cela ne va pas mieux. On découvre sa veuve Candida. Elle s’effondre quand le nouveau chef de l’empire, Mazarin, l’informe que ses enfants ont été tués par Némésis alors que c’est Mazarin qui a donné l’ordre. Elle retrouve finalement son mari mais cela se passe mal. Elle bascule dans la folie, son refuge pour échapper à sa souffrance et à son mari. Sans pitié et désirant une descendance, Torquemada trouve alors une nouvelle conquête, Sœur Styrn (S.S.). En plein dans l’époque, elle est une parodie d’une gothique par sa tenue – elle a une coupe en brousse et porte un maquillage blanc et du khôl autour des yeux – et sa vie. Elle dort dans un cercueil, ne parle à personne mais travaille dur en tuant des aliens. Elle est une épouse idéale… sauf qu’elle est mariée. Ce n’est qu’un détail pour le Grand Inquisiteur. Il envoie ce mari gênant en croisade loin dans la galaxie puis le fait tuer. On découvre le grand-père de Torquemada quand l’adversaire du Grand Inquisiteur va le chercher au stalag 17. Mais, ce Nostradamus est en fait son frère. L’inquisiteur l’a abandonné dans les égouts du temps avant de le déclarer mort pour devenir Grand Maître à sa place. Défiguré par des monstres mais bien vivant, il est emprisonné par son frère.

Tout cela se passe dans un univers science-fantasy, un mélange des codes de la science-fiction et de l’heroic fantasy qui fait la grande force du récit. La critique des institutions religieuses est souvent drôle (Deus ex machina est un tank). Torquemada mort, le Grand Dragon Mazarin, nouveau chef des Terminators, a une politique plus souple avec les Aliens. Il signe des traités avec eux permettant aux humains de cohabiter pacifiquement avec eux. Cependant, cela ne va pas mieux pour autant. On découvre les égouts de Termight qui sont un pont temporel vers le passé ou le futur. C’est l’occasion d’un voyage à travers le temps dans la haine religieuse. Némésis croise le cadavre d’un puritain anglais Matthew Hopkins puis un prédicateur tueur d’indiens John M. Chivington. En effet, Mills profite de la science-fiction pour faire la démonstration de l’absurdité de la haine et de son instrumentalisation par les puissants. L’archi-bigot cherche une nouvelle catégorie à haïr pour éviter que les individus s’intéressent aux vrais problèmes sociaux. Il choisit les tâches de rousseurs, répète déjà son discours haineux puis organise une campagne médiatique : ces « grêlés » sont la source de la violence et la fainéantise. Dans le premier épisode, le lecteur suit Henry Sprutenburg, un documentaliste qui n’a jamais de problème avec l’Inquisition car il n’a aucun ego. Il se soumet à tout. Dans son travail, ce fonctionnaire au recensement des morts naturels ne se mêle pas des ragots. Dans sa vie privée, l’époux soumis est toujours d’accord. Cependant, même lui est puni car Némésis a pris possession de son corps. Cet homme faible est ridiculisé à la fin. Le contrôle de l’État religieux est total car toute pensée libre est interdite, des radars les détectant même pendant les rêves.

Nemesis de Pat Mills

Cet engagement devient parfois du pessimisme. Lors d’un voyage à la fin du monde dans le futur, l’humanité a atteint un tel niveau de perfection qu’elle choisit d’atteindre le nirvâna en se suicidant collectivement. Elle retourne dans l’océan, revenant également à l’état originel. Cependant, Torquemada a exploité leur nouvelle forme liquide comme source d’énergie. On y reconnaît des influences comme la légende arthurienne avec la coupe du nirvâna. En la buvant, l’immortalité médiévale devient ici un retour aux sources car on est transformé en un liquide nutritif conscient. Pat Mills refuse l’héroïsation car Némésis n’est pas sympathique. Dans le premier épisode, il est responsable de l’emprisonnement d’Henry Sprutenburg. Ensuite, cet anti-héros est impitoyable dans sa quête car il sacrifie un bus scolaire rempli d’enfants sans remord et le justifie en disant que ce ne sont que des futurs Terminators. Essentialiste, tous les humains sont pour lui détestables. Il défend certes la liberté mais le plus souvent dans une vision individuelle. Ce rebelle est un anarchiste mais sans utopie, il faut croire en soi-même pour se libérer. Pour l’avenir collectif, il est nihiliste car il ne croit en rien sauf en l’être humain. Sa lutte contre Torquemada est avant tout personnelle car, comme on le voit dans le premier tome, il cherche juste à se venger. D’ailleurs, au début de ce volume et donc dix ans après la mort de Torquemada, Némésis s’est assagi. Négligeant totalement son mouvement, il nage en pensant à son mariage avec Magna. 

Le scénariste l’admet dans l’introduction. Il a fait revenir Torquemada car il ne peut s’en passer. En effet, c’est la meilleure partie de la série. Même Némésis avoue que sans Torquemada sa vie serait fade. L’inquisiteur se sort des pires situations grâce à la parole car, par sa haine, il convainc les autres. Ce méchant refuse tout évolution comme le parti conservateur anglais de Thatcher à l’époque. Son idéal de pureté raciale devient un immobilisme. Après tant de résurrections, Torquemada se prend pour Dieu. Il rétablit le dogme provoquant ainsi un pogrom contre les aliens. Dans Némésis, la masse est souvent suiveuse ou violente. Pour faire oublier que la fin du monde approche, il augmente le budget de la police et renforce la haine. Mills fait aussi une œuvre antiraciste en lien avec le contexte de l’époque où des crimes racistes provoquent au Royaume-Uni des manifestations et où l’apartheid en Afrique du Sud est dénoncé à l’étranger. Par hypnose, Torquemada remonte en pensée le temps pour comprendre pourquoi il se décompose. C’est l’occasion pour le scénariste de tracé une généalogie du fanatisme religieux et politique. On croise Pierre l’Ermite, Robespierre, Hitler et un Premier ministre anglais du futur en guerre contre la jeunesse. Le voyage dans le temps est l’occasion de dénoncer l’hypocrisie et l’absurdité de l’Inquisition espagnole. Torquemada commet des actes immondes mais avec un visage apaisé et des paroles mielleuses.  Il est persuadé de faire le bien en tuant des innocents même si ce n’est pas lui car il confie les coupables à l’État. Il fait déterrer des cadavres pour les brûler. Mills est attaché aux archives car il fait apparaître les instructions de l’inquisition. Sur tout un épisode, il se moque également de la mode de l’époque avec un vendeur de coquille. Torquemada fait peur et choque son ancêtre par l’ampleur de sa cruauté. On suit le déroulement d’un procès quand ce Torquemada du futur est pris pour un fou démoniaque par son incarnation passée. Pourtant, il est si populaire que des conventions sont organisées où le peuple peut acheter des jeux, des poster, des comics sur Torquemada ou une poupée de sa femme. Mills en profite pour lancer une attaque contre le merchandising.

2000 AD devient presque un univers partagé quand un dinosaure et un juge venus de Judge Dredd débarquent dans ce futur. En fin de volume, Delirium propose de nombreux récits bonus : comment le Grand Inquisiteur fait un cadeau à sa femme, deux bd dont vous êtes le héros où vous incarnez Némésis dans les tunnels de Termite et Torquemada dans les jardins des délices du peintre Jérôme Bosch.

Nemesis voyage dans le temps

Kevin O’Neil est le dessinateur qui m’a plus impressionné par la finesse de son trait et la précision de ses cases. Il multiplie les détails dans les tenues des Terminators et rajoute ainsi du sens au scénario. Il s’amuse souvent par des éléments ironiques comme les tenues anti-aliens ridicules. O’Neil est très doué pour les architectures délirantes comme la résidence de Torquemada. J’ai, par contre, moins apprécié le seul épisode en couleur.  Bryan Talbot a un dessin plus charbonneux mais qui reste agréable. Avec lui, Mazarin ressemble à Fu Manchu et des images semblent venir des gravures du XIXe siècle. Ses costumes délirants semblent avoir inspirés les années 90 mais ici c’est souvent parodique. John Hicklenton arrive au dernier tiers avec un style encore très différent qui m’a rappelé des lectures des années 80 sans pouvoir citer un nom. Les personnages cadrés assez près prennent beaucoup de place au premier plan mais le fond est aussi sombre. Ce n’est certes pas le dessinateur le plus dynamique mais les nombreux détails rendent ces pages très inquiétantes. Les traits sont grimaçants et le regard de Torquemada suinte la perversion. Le contraste entre le corps musclé très réaliste et la tête d’alien de Némésis le rend effrayant. En choisissant de le représenter de face, Hicklenton propose un angle inédit. Il sait être très violent sans trop montrer mais peut représenter également une église très fidèlement. Cependant, il y a une sexualisation trop systématique des corps. 

Alors, convaincus ?

Ce deuxième volume est certes plus inégal. Le début se perd parfois dans des détours inutiles mais la dernière partie est meilleure car on sent poindre un nouvel affrontement entre Némésis et Torquemada. Mills reste toujours aussi passionnant quand il construit cet État religieux fanatique. Torquemada est un méchant charismatique et inquiétant. Némésis évolue moins et les fins d’histoires sont un peu expédiées. Mais Némésis reste une lecture passionnante et Mills réussit un cliffhanger dans le dernier chapitre qui donne envie de lire la suite.

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