[Review] Eternals

Nous sommes des êtres faibles sur le site car si nous n’avions rien fait pour les sorties récentes, Siegfried m’a poussé à confronter nos points de vue sur Eternals, le nouveau film Marvel et voici donc deux avis contradictoires.

Un résumé pour la route

Les Éternels (Eternals) est un film produit par Marvel studios mis en scène Chloé Zhao, scénarisé par ZhaoPatrick BurleighRyan et Matthew K. Firpo. Il est sorti en France le 3 novembre 2021.

A la préhistoire, les Éternels, ont été envoyés sur Terre pour lutter contre les Déviants. Sersi (Gemma Chan), Ikaris (Richard Madden), Thena (Angelina Jolie), Kingo (Kumail Nanjiani), Sprite (Lia McHugh), Druig (Barry Keoghan), Phastos (Brian Tyree Henry), Makkari (Lauren Ridloff), Gilgamesh (Don Lee) et Ajak (Salma Hayek) passent plusieurs milliers d’années à les combattre. Alors que ces créatures monstrueuses semblaient avoir disparu, elles réapparaissent mystérieusement au XXIe siècle. Pour faire face à cette menace, les Éternels doivent à nouveau se réunir.

On en dit quoi sur Comics have the power ?

Le point de vue de Thomas

Après avoir vu le film puis à la suite d’échanges avec des proches, je reste avec un avis partagé sur le film. Le prologue m’a totalement convaincu. J’ai été heureux que le scénario fasse clairement le choix d’une science-fiction mystique et métaphysique et donc que le film respecte l’idée de Kirby d’une mythologie réinventée. Ce passage révèle les costumes, certes éloignés du comics, mais assez inspirés de son style. On y sent également l’influence des films de science-fiction planants par le vaisseau et le morceau de Pink Floyd. Juste ensuite, l’action bascule à Londres et l’on découvre qu’Eternals vise à être un film-monde par les personnages, les représentations du monde et du passé. Premièrement, l’équipe des Éternels illustre une diversité des corps, des genres, des couleurs de peau, des orientations sexuelles et des personnes porteuses d’un handicap physique – Makkari est sourde et muette – ou mental – Thena. Cette diversité fait avancer quelques lignes. On peut penser que Zhao, attentive à la question des représentations des asiatiques à Hollywood, a insisté pour faire de Sersi le personnage central. J’ai aussi apprécié de voir des dialogues en langue des signes. Un couple homoparental montre l’intégration d’un Éternel dans l’humanité dans une belle scène mais la fin est gâchée par la musique redondante. Le film affirme un autre regard et veut déplacer la vision dominante. Contrairement aux « minorités », les caucasiens sont les plus ambivalents. A l’inverse, c’est par l’union des « minorités » que la situation peut changer. Deuxièmement, on voyage sur tous les continents, dans des paysages naturels, des climats et des végétations divers. Troisièmement, des flashbacks font voyager dans le passé mais on sort d’une histoire européocentrée en montrant diverses cultures. Le groupe arrive à un début de la civilisation en Mésopotamie. Leurs voyages pluriséculaires à travers la planète mais également les récits de guerre par Sprite expliquent pourquoi certains récits fondateurs sont communs dans des cultures variées. Cette idée vient du comics de Kirby et Eternals reprend cette analyse indo-européenne du monde. On le voit bien dans le générique de fin qui rassemble des cultures du monde entier qui sont unifiés par les Éternels (et donc Marvel). La vision de l’histoire d’Eternals est aussi plurielle. Sauf la grecque Athéna, la plupart des civilisations sont non-occidentales et du côté des victimes, des subalternes pour un historien. Le projet de l’antagonisme principal est de tuer cette diversité.

Ce rapport à l’histoire pose la question la plus intéressante du film : quand on est immortel doit-on aider, conduire l’humanité ou la laisser trouver sa voie ? Dans le passé, certains Éternels ont usé de la supériorité de leur pouvoir et de leur immortalité pour participer au progrès humain par la technique ou l’art du récit. Les Éternels aiment la planète mais sont partagés sur l’humanité. Certains s’en détachent et vivent dans des paysages vides et d’autres s’impliquent en éduquant ou en élevant un enfant dans des métropoles. Face à cette humanité, les Déviants représentent une animalité menaçante qui veut détruire l’humanité. Au cours du film, les Éternels sont contraints de se positionner par rapport aux humains et de sortir de la voie tracée. Ils doivent grandir en faisant leur propre choix. Certains ne peuvent évoluer ou refusent car ils n’en ont aucun intérêt ou car ils ne peuvent concevoir la désobéissance. On peut y voir le privilège racial ou social des puissants. Ce questionnement sur l’évolution se voit dès le début par une statue de Charles Darwin. Cependant, le film évoque peu l’éternité : si Sersi hésite à être en couple avec un mortel, Phastos ne semble pas hésiter.

Ce choix de représenter la diversité a cependant des limites. En voulant montrer la plus grande diversité, le film ne fait pas de choix. Des personnages sont donc gâchés : Makkari attendait pénard dans le vaisseau avec des chips (mais sans connaître pas les tablettes ou le streaming). Il aurait mieux valu choisir certaines minorités pour les mettre en avant comme dans Black Pantherou Shang-Chi par exemple. Une autre conséquence du film-monde est que l’individu disparaît. Les sociétés contemporaines n’existent pas en dehors d’allusion – inutiles – aux Avengers. On ne voit pas les conséquences des tremblements de terre ce qui rend le danger final moins frappant. Du point de vue artistique, la cinéaste devient transparente. Les scènes de combat sont certes très efficaces mais elles n’ont souvent aucun style. On ne retrouve pas l’identité de Chloé Zhao. Il y a le choix de former une communauté, les décors naturels et l’intimité des personnages mais les hésitations très répétitives des Éternels lassent. L’évolution des personnages est souvent très confuse. Pour moi, le pire est Phastos qui refuse de rallier l’équipe afin de rester avec sa famille alors qu’on lui annonce l’apocalypse et donc la mort à court terme de son fils. C’est déjà incohérent mais cela devient pire quand il devient ensuite le plus ardent défenseur du groupe pour l’intervention. L’autre échec est Druig qui impose sa pensée aux humains au XVIe siècle. Puis, sans aucune logique, il domine une toute petite communauté où il vit comme un dieu. Mais, finalement, il devient gentil et amoureux. Le scénario pourrait éliminer certaines parties pour éviter ce film trop long partant dans tous les sens. Ce non-choix conduit à des facilités ou des manques. Il y a trop d’histoires d’amour pour une seul trio amoureux réussi. On pouvait éliminer les Deviants car la dynamique interne du groupe suffisait. Kingo est un acteur égocentrique vite lassant en particulier par son assistant et le documentaire dans le film. Par ailleurs, la bande-son est également sans choix radicaux voire pénible.

Cependant, la fin annonce une suite encore plus cosmique qui pourrait me séduire. De plus la scène post-génétiques introduit deux personnages que j’aime : Starfox et le Chevalier noir. 

L’avis de Siegfried Würtz : Les Éternels ne sont pas intemporels

La « formule Marvel » ?

Des Éternels, j’ai surtout entendu deux choses : il diffèrerait enfin de la « formule Marvel », mais serait malgré tout le pire film du MCU. Ce deuxième énoncé, aberrant, vient surtout d’une presse obnubilée par l’agrégateur Rotten Tomatoes, où sa note moyenne et son pourcentage de fraîcheur sont en effet inférieurs à ceux de Thor 2 ou Iron Man 2. Et même en termes commerciaux, il ne fait qu’un démarrage correct, bien loin de ce que l’on pouvait espérer de l’amorce d’une nouvelle série cosmique par une réalisatrice oscarisée, et bien loin d’un Venom 2notoirement catastrophique (d’ailleurs bien plus « frais » mais à la moyenne sensiblement plus basse). Des faits qui m’attristent, parce qu’on voudrait que, dans un monde idéal et utopique, le public soit plus curieux d’un Marvel différent que d’une bouse annoncée et confirmée, et qu’on attendrait de la critique moins de complaisance pour les films du MCU les moins divertissants et intéressants, la sévérité face aux productions les plus pauvres pouvant suffire à donner aux Éternels le « score » moyen qu’il mérite bien davantage. Assez objectivement d’ailleurs : même si nous avons tous notre avis sur le film, je doute qu’un seul de nous ose faire d’Éternels le pire des 26 films du MCU, en dehors du facho de base bien sûr.

Le premier point ne me laisse pas moins perplexe. Si l’on voit bien ce que serait cette « formule Marvel » dans les films solo du MCU, elle me paraît plus difficile à définir pour un film d’équipe, ce qui serait pourtant indispensable pour parler d’un écart. Après tout, Les Éternels est balisé de la façon la plus prévisible : une crise initiale qui force des héros aux pouvoirs très différents à se regrouper, trois quarts du long-métrage consacrés au recrutement, avec une grosse bagarre au milieu, un dernier quart consacré au gros affrontement de la menace cosmique de la mort qui tue, avec quelques blagues par-ci par-là.

En outre, Les Éternels ne brille sur aucun de ces points. On en a l’habitude, l’humour est par exemple quasi-systématiquement en décalage avec la situation tragique vécue par les personnages, comme ce banquet jovial aux mots d’esprit douteux pour célébrer la réunion d’une partie de l’équipe… juste après la mort de leur capitaine, première mort d’un membre en 5000 ans, et des mains d’une menace qu’elle espérait éteinte depuis 500 ans. La plupart des gags sont assurés par le serviteur indien de Kingo, qui prépare un documentaire sur les héros. Or non seulement c’est le même gag qui se répète encore et encore plutôt que de donner lieu à quoi que ce soit de neuf… mais cette routine s’installe à un tiers du film et est abandonnée au deuxième tiers sans jamais que l’on voie une image dudit documentaire, comme si l’équipe créative s’était soudain figurée qu’elle ne tirerait rien de son idée, et préférait l’abandonner abruptement que de l’assumer jusqu’au bout, voire que d’en faire quelque chose, même de minime. Et on ne parlera pas d’un « clin d’œil » à Superman, clairement là seulement pour faire couler de l’encre numérique sur le net, surprenant mais pas drôle en soi, et surtout tellement prolongé qu’il en devient gênant.

Si les combats sont assez correctement chorégraphiés, particulièrement grâce à une bonne gestion (tant dans la mise en scène que dans la bagarre elle-même) de la diversité des pouvoirs des Éternels, ils opposent l’équipe à des bestioles affreusement génériques, les déviants. On ne constate d’ailleurs leur puissance qu’à l’énergie déployée par les Éternels pour les battre, sans quoi on aurait pu les faire passer pour des chiens mutants quelconques, sous-sous-sbires d’un vilain mineur, plutôt que pour une menace majeure méritant de mobiliser des êtres aussi puissants. 

Il faut d’ailleurs signaler que l’un de ces déviants se renforce au cours du film, obtenant à chaque évolution une conscience plus développée de sa situation, et s’apercevant qu’il est un frère des Éternels plutôt qu’un antagoniste, partageant leur créateur et subissant la même terrible manipulation. Il est alors logique de penser qu’il finira par s’allier aux Éternels, ce qui ne serait pas si bête pour trancher avec l’habituel manichéisme, et donc sortir très partiellement de la supposée « formule ». En vain : ce constat le conduit juste à réaffirmer son opposition désormais incompréhensible aux héros, aidant le spectateur à s’apercevoir d’abord que la prise de conscience était inutile, puis que les déviants dans leur ensemble n’ont aucune autre utilité dans l’économie du récit que de justifier la réunion des héros. Si les quelques combats finaux sont globalement corrects, on déplorera aussi une résolution un peu télescopée, plus « MacGuffin de comics » (avec ce que cette expression peut avoir d’un peu méprisant) que réponse dramatiquement justifiée et satisfaisante au conflit.

Pour la réunion des héros enfin, on ne pourra pas nier qu’un véritable effort a été fait pour les distinguer tous malgré leur nombre, au point que l’on connaît la plupart de leurs noms en sortant du film (ce qui est toujours très bon signe), et que leurs pouvoirs semblent agréablement complémentaires. Mais que leur recrutement paraît long, dans un ventre mou qui occupe en fait une grande partie du film, où il s’agit juste de les rencontrer l’un après l’autre pour offrir sa scène à chacun, que ce soit dans le présent… ou dans des flashbacks intégrés au forceps. Aussi passionnant soit-il de voir les Éternels à divers points de la planète et de l’histoire, la violence avec laquelle on nous sort de l’intrigue pour ces très longues séquences est rarement justifiée, par rapport au moment que l’on quitte et pour ce que l’on nous montre. La séquence mésopotamienne sert ainsi d’exposition, voire seulement à montrer quelques personnages interagir les uns avec les autres et un combat contre les déviants quand même, mais il est assez évident que personne dans l’équipe ne savait trop où la caser dans le film.

Le recrutement est compliqué par le fait que les Éternels se sont séparés en 1520, après avoir vaincu les derniers Déviants et constaté que sans véritable objectif, leur vision des choses divergeait.  La séparation est d’ailleurs étonnamment rapide et acceptée par tous, sans même s’assurer qu’elle n’aille pas à l’encontre de la règle d’or de non-intervention dans l’évolution humaine, alors même que la crise est initiée par le membre le moins en accord. À ce stade, il paraît assez évident qu’il pourrait devenir un antagoniste assez intéressant du récit, dans une métaphore explicite mais efficace des limites de la responsabilité – en tant qu’hypnotiseur extrêmement puissant, sa volonté d’aider l’humanité après le traumatisme de la Noche Triste face à une équipe incertaine, souhaitant pour certains se mêler à l’humanité et pour d’autres en rester à peu près isolés, sans abuser de leurs pouvoirs, il y avait manifestement de quoi faire. 

Or quand, à l’époque contemporaine, les premiers Éternels retrouvent Druig, il semble à la tête d’un village au statut peu clair (village autonome, secte, groupe de guérilla), perdu au fond de l’Amazonie, alors qu’après une telle crise, on le pensait soit chef de l’ombre d’un État, soit en complet érémitisme, pas dans un entre-deux ne collant absolument pas à la radicalité qu’on venait de lui prêter. Et s’il paraît d’abord réticent à l’idée de les rejoindre, toutes ses barrières tombent, sans que l’on sache trop pourquoi. Parmi les ratés, on mentionnera également le recrutement assez long de la star de Bollywood Kingo… pour qu’il abandonne soudain l’équipe au dernier acte. Aussi intéressant soit-il de montrer comment chacun réagit face à la menace finale, simplement et aussi légèrement retirer un seul héros de la conclusion interroge tout de même sur la nécessité de l’avoir introduit dans le film.

De façon plus secondaire, notons que si l’effort de caractérisation dont jouit chacun des Éternels est louable, il est aussi étonnant quand on nous expose leur raison d’être, et interroge quand on voudrait juste l’apprécier : pourquoi Arishem aurait-il créé des créatures si émotives, si promptes à profiter de leur libre-arbitre ? Pourquoi leur dire la vérité quand tout se serait déroulé comme prévu sans cela ? Pourquoi, après tant de planètes offertes aux Célestes, les Éternels s’attachent-ils particulièrement à la Terre ? Ce n’est pas comme si ce qu’on sait de la Terre réelle, ou le très peu que l’on voit de cette Terre fictive, paraissait si exceptionnel par rapport à tout ce qu’ils ont assurément vu dans les millions d’années précédentes. Si l’on voulait pinailler, on pourrait aussi s’étonner de la manière dont il les créé : pourquoi un personnage qui reste enfantin ? Pourquoi ne pas cumuler les pouvoirs, au moins tous les faire voler ? Pourquoi leur donner des organes génitaux et des sentiments ? Faute de savoir quelles règlent président à la création, il est difficile d’en faire sérieusement le reproche au film, Arishem étant peut-être juste moins omnipotent qu’il n’en a l’air.

En somme, je ne suis pas sûr de voir en quoi Les Éternels serait si différent d’une « formule Marvel » ou d’un carcan déjà balisé par les films d’équipe précédents, des X-Men à la Suicide Squad en passant par la Justice League et les Gardiens de la Galaxie – certaines de ces œuvres étant même, à tout prendre, plus surprenantes.

La touche Zhao

Sur ce lien, le très joli thème du film par Ramin « Game of Thrones » Djawadi, superbe quand on l’entend au début… et qu’à ma connaissance on n’entend plus jamais après, remplacé par une bande-son nettement plus oubliable

Mais peut-être veut-on absolument voir une divergence avec une supposée formule parce que les Éternels est réalisé par Chloé Zhao. Il est évident que l’annonce de la réalisatrice a beaucoup joué dans la hype générée par le film, principalement auprès des milieux cinéphiles, puis auprès du grand public quand elle a été oscarisée pour le très « indé » Nomadland. Qu’une femme chinoise, réalisatrice de trois longs-métrages de fiction largement documentaires, du moins très sociaux, et contemplatifs, se charge d’un Marvel était tout simplement inédit à quantité de niveaux. Et puisque l’on rapportait que Zhao elle-même était allée voir Kevin Feige pour lui proposer de porter le projet, impossible de ne pas être impatient de voir un résultat aussi détonnant. Voilà quand même comment le magazine Wired résumait leur rencontre : 

J’ai alors eu l’impression que l’on cherchait absolument à trouver une « touche Zhao » dans Les Éternels : tu poses une question sur le fait d’aider l’humanité ou d’être en retrait, pif, Sapiens ; tu fais un lens flare, pof, Malick ; tu montres un robot géant, bien sûr, manga et Final Fantasy ; tu montres un personnage face à un soleil couchant, intimate storytelling, of course ; oh, un vrai arbre dans la bouillie de pixels de ces monstres interchangeables pendant des combats tout-numériques ? Que c’est practical dis donc !

Mauvaise foi mise à part, on doit admettre qu’il n’y a plus grand-chose de cette avalanche de références dans le produit final, ou alors que ça y est de façon tellement diluée que l’on peut bien chercher les mêmes références dans n’importe quel film du MCU. À la différence bien sûr que là on sait que le film est de Zhao et que l’on sait ce qu’elle a voulu y mettre. Je suis à peu près convaincu que l’on ne se serait jamais intéressé aux paysages naturels des Éternels si Marvel n’avait pas autant communiqué sur le désir de Zhao de tourner aux quatre coins de la planète. Un désert ou une jungle avec du lens flare, ça se fait très bien aussi en studio, mais puisque l’on sait que c’est plus authentique que cela, on croit le voir.

Alors attention, je suis bien loin de dire que Les Éternels a une réalisation quelconque. L’attachement à isoler des personnages dans des plans naturels panoramiques, et plus généralement le soin accordé régulièrement aux arrière-plans, témoignent d’une personnalité artistique (une vision finale particulièrement titanesque va même compliquer la tâche de ceux qui rêveraient d’ajouter Galactus au MCU). Je dis simplement que l’on exagère peut-être les preuves de cette personnalité pour essayer de « sauver Zhao ».

Après tout, on a vu des critiques parler d’un film bicéphale, où Zhao aurait été régulièrement restreinte par Feige. Il est évident qu’elle a dû se plier à un cahier des charges, mais ce n’est pas parce que tel trait n’apparaissait pas dans ses précédents films qu’il n’est pas d’elle ici. Il faut rappeler que c’est la première fois qu’elle réalise un film de super-héros, c’est la première fois qu’elle s’intéresse à autant de protagonistes, c’est la première fois qu’elle filme des combats, c’est la première fois qu’elle est à ce point dans une démarche fictionnelle, c’est la première fois que ses personnages ont des costumes curieux, c’est la première fois qu’elle doit se livrer à un peu de reconstitution historique… Peut-être que son projet était authentique et puissant ; peut-être aussi que Les Éternels est un film qu’elle assume presque complètement, et qu’elle a vraiment juste raté certains de ces aspects.

La vérité est assurément entre les deux. On sait par exemple que Zhao a toujours scénarisé seule tous ses films, alors que l’histoire des Éternels était déjà prête avant qu’elle se greffe au projet. Quant aux réflexions finalement assez pauvres sur le « progrès » humain, l’écologie, l’interventionnisme, le fanatisme, elles peuvent émaner d’une vraie proposition de méditation comme du premier scribaillon, faute d’exploitation intéressante, il est difficile de les porter au crédit de qui que ce soit… On sait que l’envie de tourner en décors réels vient d’elle, mais on sait aussi l’intérêt de Feige pour l’inclusivité, dont il est donc malaisé de déterminer à quel point Zhao y a participé. Etc. D’ailleurs, à propos d’inclusivité…

Le scandale du baiser gay

Quelque part, Les Éternels est un film anti-trumpiste, en partie conçu comme vomitif pour fachos. Imaginez un peu, deux mâles blancs sur dix protagonistes, et encore, un seul blond viril (l’autre tenant plutôt de l’ado malingre), les autres cochant autant de cases que possible, évidemment sans aucune sexualisation des figures féminines. Le casting est presque un spoil en soi… Quand quelques pays musulmans ont demandé la censure de quelques scènes du film qui auraient aisément pu être coupées, alors même qu’une telle micro-censure est habituelle chez Disney, elle a d’ailleurs été refusée, quitte à renoncer à quelques marchés malgré le prix de production à amortir. Et comme on pouvait s’y attendre, cela n’a pas beaucoup gêné les réacs de la twittosphère de brandir la même homophobie que des États islamistes.

Je devrais me réjouir de cette inclusivité audacieuse… et je suis en fait consterné que Disney la maltraite à ce point. Outre la couleur de peau et la corpulence des personnages, elle prend principalement deux formes. 

D’abord celle de la sourde-muette Makkari, idée que je trouve franchement admirable. Même dramatiquement, cela contraint tous les autres Éternels à lui parler en langue des signes, et cela renforce donc l’impression d’avoir affaire à une grande famille, où il est normal que tout le monde ait appris un langage pour parler à un seul de ses membres. Il semblerait d’ailleurs que le nombre de personnes souhaitant apprendre la langue des signes ait considérablement augmenté grâce à son personnage, dont le naturel joyeux st franchement rafraîchissant. Accessoirement, elle a avec Druig une espèce de relation platonique très mignonne, très spontanée, et comme pour la relation entre Thena et Gilgamesh, je trouve vraiment chouette de ne pas se contraindre à mettre des mots sur chaque relation, un peu comme si, en 5000 ans d’existence (au moins de mémoire), ils pouvaient être au-delà d’un amour très humain, dans une complicité absolue. Cependant… elle est sans aucun doute celle qui a la caractérisation la plus faible, et il y a quelque chose de douloureusement ironique à constater que l’on ne dit rien du personnage ne pouvant rien dire, comme si son handicap tenait lieu de background alors que les autres ont droit à leurs crises, leurs doutes, un événement en 500 ans…

L’autre forme d’inclusivité, la plus manifeste, est la relation entre Phastos (incarné par l’Afro-États-Unien Brian Tyree Henry) et son mari arabe (incarné par le Libano-États-Unien et apparemment musulman Haaz Sleiman), d’ailleurs parents d’un jeune garçon, et leur baiser. Un vrai baiser gay dans un film Marvel ! Depuis le temps que l’on se plaignait des demi-mesures de Disney, des seconds couteaux chuchotant qu’ils sont gays et puis rien d’autre, des actrices et acteurs clamant qu’ils incarnent des personnages LGBTQIA+ sans que cela ne se voie jamais dans les longs-métrages eux-mêmes… quelle occasion de réjouissances ! 

Sauf que…

Il y deux baisers dans Les Éternels. Ce smack gay de quelques, et peu auparavant… un baiser hétérosexuel, pour le coup extrêmement long et lascif, où la volonté de Zhao d’offrir un peu de sensualité sincère entre deux personnages est assez marquée, suivi d’une scène de sexe – peut-être la première du MCU ? Il est donc difficile de ne pas comparer les deux seuls baisers du film, et de ne pas s’apercevoir de leur traitement inégal. Or aussi audacieux que soit le baiser gay, aussi forte que soit mon envie de m’en réjouir, j’ai du mal à ne pas lire « Ne vous inquiétez pas, les hétéros, on a accordé un smack aux gays, mais vous avez quand même beaucoup mieux ! ». 

C’est évidemment tout à fait faux, mais c’est dire l’ampleur de ma déception – et même de mon incompréhension face à une telle maladresse. On pourra tout à fait me rétorquer que Marvel n’avait pas pensé ces deux scènes en opposition mais en complémentarité – enfin il me paraît assez impossible de penser autrement. Ou que l’on ne pouvait pas non plus aller aussi loin dans la monstration de la tendresse homosexuelle que dans la monstration de la tendresse hétérosexuelle, ce que je peux entendre, mais en ce cas, si l’on admettait l’insuffisance du parallèle, il fallait diminuer ou retirer la scène problématique – la scène hétérosexuelle bien sûr.

New Gods + Justice League + MCU = un film assez moyen

Il est bien dommage que l’on ait eu Les Éternels et pas le New Gods d’Ava DuVernay. La comparaison entre ces deux projets de mythologie cosmique kirbyesques, réalisés par deux femmes, réalisatrices issues de l’indé, dont une non-états-unienne et une afro-états-unienne, aurait pu être passionnante. 

En tout cas, force est de constater que la folie de Kirby est mal retranscrite, toute la monstruosité et le baroque de ses créations laissant place à des formes lissées. Au moins a-t-on un vrai Céleste, pas un gros nuage (petite pensée pour une ignoble représentation cinématographique de Galactus), mais ce n’est pas baroque non plus, et le reste est consensuel, l’objectif étant davantage d’introduire cet univers sans heurts que de frotter le spectateur aux aspérités des comics originels. Et ce n’est pas particulièrement un défaut – après tout, les excellents comics de Gaiman/Romita Jr. et Gillen divergeaient aussi de certains traits kirbyesques sans que cela les empêche d’être très recommandable. Il faut simplement le savoir pour ne pas déplorer la disparition de ces aspérités (et pour ne pas hurler à la trahison de Kirby, non mais sérieux…).

En termes de mythologie, Les Éternels essaye de se saisir de l’Histoire pour donner plus de densité à ses personnages sans trop en faire, par exemple en faisant apparaître les héros à divers, sans indiquer d’influence particulièrement évidente de leur œuvre sur l’humanité (en dehors du bassin mésopotamien), ou en explicitant leur lien avec des figures mythiques. On s’étonnera d’ailleurs que des êtres dont la mission consiste à intégrer secrètement l’humanitédans le seul but de détruire les Déviants se soucient finalement aussi peu d’anonymat : Ikaris s’est amusé à raconter aux Grecs l’histoire d’Icare, Théna qui a été vénérée comme Athéna, Makkari est assurément devenue Mercure, Sersi Circé… et Gilgamesh est plus transparent encore. On pourrait dire qu’une seule fois, ils ont donné leur véritable nom, avant de se dissimuler un peu plus, mais l’on voit aussi le compagnon moderne de Sersi l’appeler ainsi… juste avant qu’ils affrontent un déviant au vu et au su de tous, au point que leur combat est filmé et diffusé à la télévision, sans qu’ils s’en émeuvent le moins du monde – et sans que les Avengers s’en émeuvent non plus d’ailleurs.

On se souviendra alors que les Éternels de Kirby étaient indépendants de la continuité de Marvel, avant d’y être rattachés a posteriori. De même, le film tente de connaître une vie plutôt autonome, au point comme on l’a dit que les Avengers n’interviennent pas quand ils le devraient, et qu’il tente de balayer la grande interrogation de leur silence pendant la crise Infinity War au prétexte un peu facile qu’ils n’avaient pas eu le droit d’intervenir. Quand on apprend, un peu plus tard, que leur mission est directement en lien avec le nombre d’âmes sur la planète, on peut pourtant imaginer l’impact du claquement de doigts sur la Terre, et même sur les Célestes de l’univers tout entier. Enfin il fallait trouver une excuse, et peut-être référencer un peu le MCUquand même, bien que chaque allusion soit affreuse. Je crois bien avoir compté quatre mentions du seul Thanos, et en dehors de la question précédente, toutes ces allusions ont pour seule et unique fonction de rappeler dans quel univers partagé on se trouve, au risque de ne pas être du tout naturelles dans les dialogues et d’être aussi fastidieusement répétitives, comme si en 26 films, on n’était pas parvenu à des clins d’œil plus malins…

Cela pose d’ailleurs la question de la suiteLes Éternels s’achève sur le cliffhanger le plus brutal jamais vu dans le MCU – fin d’Infinity War exceptée bien sûr, mais au moins nous promettait-on déjà très vite Endgame, bref on savait exactement où on allait. Or pour le moment, on n’a pas la moindre idée du film ou de la série supposée faire suite aux Éternels. Étant donné la volonté de ne pas intriquer Éternels et MCU, on voit mal une conclusion ailleurs que dans un Éternels 2, que l’on ne peut qu’imaginer très lointain, d’abord parce que Marvel ne manque pas de projets indispensables pour les prochaines années, ensuite parce que l’accueil tiède réservé au film n’impose assurément pas une suite immédiate. Peut-être que je me trompe, et que les Célestes vont être mentionnés dès Les Gardiens de la Galaxie 3 pour devenir des protagonistes essentiels de la phase 4, mais cela ne semble pas en prendre le chemin.

Comme beaucoup, je me demande alors pourquoi Marvel n’a pas plutôt opté pour une série. Certes, il fallait damer le pion à DC, et promettre une nouvelle saga cosmique est toujours une bonne idée, mais le format sériel aurait été bien plus adapté à ce long recrutement, ces revirements, départs et retours de personnages, à ce cliffhanger, à l’influence des héros sur l’histoire et les mythes… Zhao aurait même pu y être plus terre-à-terre, plus contemplative, par mesure d’économie et pour proposer vraiment quelque chose de neuf lui correspondant mieux. Dans l’immédiat, on imagine d’ailleurs assez bien une série sur certains des personnages ou un film solo, qu’il serait pour le coup bien plus cohérent de confier à Zhao que Les Éternels 2, et qui permettraient de la garder, de garder ainsi ce qu’elle a pu apporter d’agréable à cet univers, tout en l’adaptant à ce qu’elle sait faire et avec moins de contraintes qu’un aussi gros blockbuster cinématographique. 

Et puis maintenant qu’on s’est débarrassés de l’act.rice.eur l.a.e moins convaincant.e du film (alors que je pensais l’y apprécier particulièrement), et malheureusement d’un.e autre bien meilleur.e mais qui aurait peut-être fait doublon avec un autre second couteau du MCU, reste une équipe solide et sympathique, que l’on a bien envie de revoir – mentions spéciales pour moi à Angelina Jolie, charismatique en guerrière de légende brisée par tant de combats, et Barry Keoghan, déjà apprécié dans la si excellente Mise à mort du cerf sacréSi l’on pouvait rêver un peu, je verrais bien Zhao aux commandes d’un épisode sur Druig dans une série Les Éternels, ou simplement d’une série à la Marvels, scrutant les évènements du MCU à travers les yeux des civils. Après tout, l’une de mes grandes attentes vis-à-vis d’Éternels par Chloé « Nomadland » Zhao était une prise en compte (enfin !) de la population humaine dans un film de super-héros. Or au contraire, je crois qu’on a rarement aussi peu vu de personnages sans pouvoirs dans un Marvel, qu’on a (paradoxalement) rarement été aussi loin des hommes.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s