[Review] Rai

Avec ce volume, je peux enfin lire la suite de Fallen World que j’avais adoré mais dont j’avais regretté la brièveté. Cette suite plus étendue est-elle au niveau ? Pénétrez avec moi dans le futur de Valiant et au sein d’une famille pour le moins dysfonctionnelle.

Un résumé pour la route

Ce récit complet en un tome rassemble les épisodes un à dix de Rai sortis aux États-Unis entre novembre 2019 et décembre 2020 chez Valiant Entertainment et publiés en France en septembre 2021 par Bliss Éditions. L’équipe est stable puisque le scénariste est Dan Abnett (Gardiens de la GalaxieThe Punisher Année un) était déjà aux manettes de Fallen World. Le dessinateur estJuan José Ryp (BritanniaX-O Manowar) et le coloriste Andrew Dollhouse.

Rai représente le futur de l’univers super-héroïque Valiant. Protecteur de la station orbitale de Néo-Japon, il s’était rebellé contre Père, l’intelligence artificielle qui dirigeait d’une main de fer la cité spatiale. Cette révolte avait provoqué la chute de la station dont les débris forment des îlots de civilisation au milieu d’une planète livrée à la loi du plus fort. Ce samouraï déchu était devenu le gourou de survivants et pensait avoir détruit Père. Hélas, ce dictateur numérique a pu faire des sauvegardes de lui-même dans les différents débris du Néo-Japon et cherche à les rassembler pour récupérer son pouvoir. Rai part en mission détruire Père à l’aide de son frère robotique, Raijin.

On en dit quoi sur Comics have the power ?

Dès le premier épisode, le scénario résume tout ce qui précède par une discussion entre Raijin et un barman. Le robot détaille toute leur quête à cet employé car « les barmen sont censés être doués pour écouter ». Mais le créateur de cocktail éprouve des difficultés à se concentrer car, à travers les fenêtres, Rai défonce une bande de barbares. Cette scène surréaliste et drôle me fait penser à Warren Ellis, spécialiste de discussions au comptoir. Cette réussite ne sera d’ailleurs pas la seule. Abnett compose une histoire de science-fiction très originale. On est loin du space opéra mais plutôt dans la version anglaise par ces éléments absurdes : une des parties de Père est dans une maison témoin. Au milieu d’une métropole dévastée, c’est le seul espace ayant échappé car il est géré par une I.A. A l’intérieur, des femmes robots en tailleur semblent très serviables mais, en fait, elles souffrent d’une grande solitude et font tout pour vous enfermer. C’est simple mais assez flippant, encore plus après le confinement. J’apprécie qu’Abnettn’explique pas tout mais compose plutôt des scènes poétiques. Il écrit ensuite le siège d’un château par des barbares équipés comme Iron Man et avançant sur des quads. Ce n’est jamais ridicule même si le ton est drôle. Comme de nombreux récits post-apocalyptiques, Rai et Raijin sont dans un désert et affrontent une troupe de nomades en voitures comme Mad Max. Ils font une quête extérieure – sauver le monde de Père – et intérieure – donner un sens à leur vie, sortir du programme. Pour y arriver, ils font des haltes dans plusieurs communautés : une maison témoin, une seigneurie fortifiée, une cité romaine, une nouvelle cité mésopotamienne. Chacune vit en autarcie mais elles commencent à se rassembler. Ce voyage dans le temps s’explique car une partie des habitants sont des robots construits pour l’arène de Néo-Japon.

Rai par Juan José Ryp

Par cette recherche des débris de Père, Rai est également un récit familial où les relations sont pour le moins compliquées. Raijin est le premier modèle et donc le grand frère de Rai mais son corps robotique est celui d’un garçonnet. Il est persuadé que Rai l’utilise puis compte l’éliminer car il ressemble trop à Père. En effet, Rai a tué son créateur et pas seulement symboliquement comme l’écrivait Freud. Il doit à nouveau le faire en éliminant les sauvegardes nommées progénitures. Sa mission est donc de tuer les autres fils de son père, ses frères. De plus, dans la maison témoin, Rai refuse de jouer à la famille. Une terrienne compare la chute de Néo-Japan au coup de colère d’un enfant, Rai, contre son père.

Dans ce volume, Abnett semble faire la fusion de la première série de Matt Kindt et de sa première mini-série. Rai a une autre mission, plus personnelle. Il veut retrouver son ancienne compagne de Néo-Japon. Comme dans la série de Kindt, il y a une réflexion sur l’identité. Rai est en quête d’humanité et refuse, sauf en cas de danger, d’utiliser ses sens augmentés. Il rejette cette programmation, être une arme, et donc choisit le pacifisme. Néanmoins, son pacifisme n’est pas altruiste mais égoïste. Face à lui, l’armée du roi rouge est composée d’humains qui ont renoncé à leur libre-arbitre pour servir la programmation de Père. Dans la maison témoin, les robots sont devenus fous en raison de l’impossibilité de réaliser leur programmation, ce pour quoi ils ont été conçus. Dans chaque communauté, on retrouve la question des relations entre robots et humains : faut-il accepter la différence ? Mais, comme dans Fallen World, Rai a ces paroles étranges, celle d’un gourou : « l’une doit être faite, l’autre est une chose que je dois faire ». Est-il vraiment devenu un sage ou est-ce un masque pour cacher le vide intérieur depuis qu’il a perdu son statut de protecteur ? Les autres y croient et cela maintient une ambiance religieuse. Mais la divinité n’est pas bonne avec l’humanité. (Dieu) le Père veut tuer ses enfants puis soumettre l’humanité et, pour cela, il déclenche des calamités. Il est un virus qui contamine les êtres et les lieux. Rai est un messie qui refuse sa mission de sauvetage pour l’humanité. Il répète souvent vouloir détruire (Père) avant de construire. Abnett reprend ses propres personnages : Lula, Ivar et la Géomancienne qui a une vision très moderne de l’écologie. On ne reconstruit pas un écosystème sans l’humanité mais en l’intégrant dans l’écosystème. Le scénariste ajoute plus d’humour en particulier la dynamique entre Rai et Raijin. Rai se méfie du petit et il a raison car son sourire pervers surprend. Mais Rai est aussi inquiétant par son fanatisme : il ne veut laisser aucune trace de Père même si ces programmes servent désormais à faire le bien. Il est ensuite prêt à se suicider. Les deux frères évoluent au fil du récit et l’humour laisse place à l’inquiétude et à la tristesse. La série devient alors encore plus forte. De plus, le récit se clôt par deux coups de théâtre qui, élargissant le thème de départ, fait de Rai une possible série clé pour une rénovation très large du futur de Valiant… Enfin, je l’espère.

Raisin par Juan José Ryp

En effet, contrairement à leurs dernières sorties, l’équipe créative a enfin le temps de construire un récit. Par rapport à Fallen WorldAdam Pollina est remplacé par Juan José Ryp. Ce n’est pas pour me déplaire car je suis fan depuis Britannia. Il a d’ailleurs l’occasion de dessiner à nouveau une légion romaine. Ryp a un style reconnaissable dès la première case mais que j’ai du mal à décrire. On est dans la lignée du style des super-héros avec beaucoup de dynamisme dans les cases et de fluidité dans la lecture. On le voit très bien dans les scènes d’action, particulièrement le très réussi combat final. La scène où Bloodshot combat si vite qu’il semble avancer sans user de violence illustre parfaitement la position complexe du héros, pacifiste mais contraint de sauver le monde. Il ne vise jamais l’exagération mais, par le cadrage, Raijin nous fait sourire ou inquiète. Ryp reprend l’esthétique asiatique avec Père en position du lotus sur un trône comme une imagerie bouddhiste. Abnett le situe d’ailleurs à Katmandou. Son éléphant humanoïde Orta’Ka est très réussi. En revanche, les huit dernières pages sont de Beni R. Lobelavec un style plus anonyme.

Alors, convaincus ?

Rai est au niveau de Fallen World car j’ai pris énormément de plaisir à la lecture. J’adore ce mélange entre complexe d’Œdipe, baston postapocalyptique et quête d’humanité. Abnett ajoute même une touche d’humour bienvenue et Ryp est toujours aussi agréable à lire. Une vraie réussite et j’attends avec impatience l’annonce de la suite.

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