[Interview] Simone di Meo, le géant en devenir

Après une première rencontre avec le dessinateur italien Simone di Meo et l’interview de Dike Ruan, j’ai profité de sa tournée de dédicace organisée par HiComics pour prolonger notre échange en parlant de sa nouvelle série écrite par Al Ewing et colorisée par sa compagneMariasara Miotti, également présente.

Je voulais centrer notre échange sur We Only Find Then When They’re DeadJe suis souvent réticent sur le dessin numérique mais ici vous proposez une approche différente et époustouflante.

Merci pour ces mots. J’ai commencé ma carrière comme encreur dans le dessin traditionnel et, ensuite, j’ai essayé le numérique mais je trouvais le dessin et les lignes trop froides. Pourtant, j’ai progressivement trouvé une émulation dans cet outil technologique et même des réponses pour faire avancer mon art. De plus, dans Power Rangers et Tortues Ninja, je ne m’occupais pas des couleurs alors que j’ai colorisé cette nouvelle série avec Mariasara. Je trouve la colorisation et l’encrage bien meilleurs.

Comment ce projet a-t-il débuté ?

J’ai commencé à travailler dessus il y a deux ans et demi. Al [Ewing] m’a présenté le projet par email. Une fois lu, j’ai trouvé l’idée incroyable. Enthousiaste, je lui ai répondu que je voulais y participer. On a ensuite parlé du projet à Boom ! Studios, l’éditeur américain. En échangeant, on a décidé d’étendre le projet à trois livres et j’ai commencé, il y a deux ans, à réfléchir entre autres au design des personnages.

Comment Al Ewing écrit-il ? Est-il très précis ou vous laisse-t-il une grande liberté ?

C’est très variable. Parfois, Al écrit le script très précis et d’autres fois plus à la manière de Marvel. Dans les double-pages, j’ai, par exemple, beaucoup de liberté. De toute manière, on parle chaque jour ensemble de l’histoire et de la composition des pages. Sur chaque page, Al et moi-même nous échangeons aussi avec l’éditeur pour avoir son accord. C’est un travail collectif pour toutes les étapes : le script, les esquisses, l’encrage, la colorisation… Tout. Pour créer un livre, je trouve cette collaboration très stimulante. C’est mon premier travail en indépendant et j’ai très envie de poursuivre si j’ai l’opportunité d’avoir un autre projet…

… Parce que vous aviez plus de temps ou de liberté ?

De temps non mais certainement plus de liberté. Je peux utiliser toutes mes idées pour créer le design et l’environnement puis les partager avec toute l’équipe. 

Les droits appartiennent-ils à Boom ! ou à vous deux ?

Les droits sont divisés entre Al, Boom et moi-même. Boom fait les avances [sur recettes] pour les artistes, investit sur le projet et un an après on touche des royalties. La série fonctionne bien aux États-Unis et je devrais recevoir les royalties dans deux mois, je croise les doigts [sourire]. Je pense que cette reconnaissance pousse à travailler dur sur chaque page et le résultat est bien meilleur.

Des couleurs innovantes autour des personnages principaux

Et pour vous, Mariasara Miotti, étiez-vous impliqué dès le début ?

On vit ensemble. J’ai donc vu les différentes étapes d’avancée du projet. Mais je suis intervenu une fois que les personnages et les couleurs avaient été créé par Simone pour l’aider. J’interviens dans la première phase pour les couleurs plates (flat colors) et en modifiant quelques teintes quand cela ne correspondait pasCe n’est pas simple car pour lui We Only Find Then When They’re Dead est comme son fils et j’espère l’avoir aidé mais sans avoir changé ses idées.

Simone : Elle modifie certaines couches. Elle m’aide à clarifier mon esprit.

Mon premier choc en tant que lecteur ce sont les déesses et les dieux.

Simone di Meo : Cela a représenté beaucoup, beaucoup de travail

Mariasara Miotti : C’est sa décision. Il a créé une bible avec toutes ses idées

Justement, quelles inspirations ont guidé vos choix ? Kirby est souvent cité mais je vois aussi les mangas. 

Simone di Meo : C’est étrange. Je suis évidemment un fan du King mais, quand j’ai fait les dessins préparatoires avec Al, on n’a jamais évoqué Quatrième monde, les Célestes ou les Éternels. J’ai plutôt utilisé des références japonaises comme Final Fantasy que j’ai mélangé à des images religieuses de l’Égypte pharaonique ou du christianisme pour créer du nouveau.

On comprend en effet que ce sont des dieux mais aussi des êtres de chairs

Oui et on est triste quand on leur découpe la peau

Cette série se déroulant dans le futur, comment rendre cela crédible ?

Je suis un fan absolu des films et des comics de science-fiction. J’en ai beaucoup regardé mais j’ai plutôt préféré m’inspirer des films que des comics. J’ai utilisé les séries comme The Expanse pour l’atmosphère et la gamme chromatique, les designs incroyables des droïdes d’Oblivion

L’espace est aussi différent car il est bien plus noir et sans étoiles.

C’est en effet pour montrer le gigantisme mais, dans cette série, l’univers est également mort. On n’a que les dieux, le noir et aucune étoile ou lumière. 

Mariasara Miotti : Ce choix est aussi lié à la passion de Simone pour l’astronomie qui a inspiré les dessins. L’idée d’un univers plein d’étoiles et de lumières est scientifiquement fausse. 

Simone di Meo : Le comics est plus réaliste mais avec des dieux dans l’espace (sourires) Cette absence de lumière était la meilleure solution pour l’histoire, pour la science mais aussi pour moi. Cela me fait gagner du temps (sourires).

D’autre part, il n’y aucune gouttière sur la page. 

Oui c’est mon choix. J’ai voulu éviter la gouttière blanche car, dans les films, le noir aide à s’immerger dans le récit.

Sur la colorisation, il y a des choix incroyables avec ces flashs de lumière.

Mariasara : Les effets numériques sont ceux de Simone. Si vous regardez une page colorisée par moi et, ensuite, avec ces effets, c’est totalement différent. Mon intervention a simplement consisté à séparer les couleurs.

Simone di Meo : La lumière a un très grand rôle. J’ai voulu créer un récit par la lumière en utilisant souvent les contrastes. L’éclairage qui vient des dieux est comme un soleil projetant la lumière dans cet univers mais aussi sur la page et donc elle installe l’atmosphère de la scène. J’ai utilisé une luminosité plus diffuse pour les scènes intimistes dans une tonalité autour du marron et du jaune alors que l’espace est noir et les dieux ont des couleurs plus vives. De loin, on peut savoir quels sont les personnages et la situation. Il est plus simple que le lecteur comprenne instantanément les signes et le moment…

Mariasara : Si on est dans le passé et le présent.

Simone : Oui et le lecteur peut être perdu par ces changements d’époque. J’ai changé ma technique pour les flashbacks et les flashforwards. Dans le passé, je n’utilise que du rouge et du gris. Pour le présent, il y a une teinte dominante mais j’utilise toutes les couleurs afin de faire ressentir la différence. 

J’ai particulièrement été marqué par les pages du premier épisode où le lecteur suit le découpage de la chair de la déesse de sa récupération jusqu’à la zone de stockage. Aviez-vous fait un plan pour les vaisseaux ? 

Mariasara Miotti : Cette page a été mon Vietnam (rires de tous les deux)

Simone di Meo : Construire physiquement ? Non quand il y a des perspectives compliquées j’utilise des modèles en 3D des vaisseaux, mais je ne construis pas de maquette.

Je sais que Sean Murphy le fait en maquette.

Oui il la construit la Batmobile. C’est la même chose mais par un logiciel qui me permet de faire bouger la navette. Quand il y a des perspectives difficiles, c’est parfait pour se faire une idée en trois dimensions des vaisseaux spatiaux, des personnages et de l’environnement.

Vous avez aussi modifié votre découpage. Dans cette série, vous faites souvent le choix de larges bandes et le plus souvent horizontales.

Mais seulement pour le premier arc. J’ai beaucoup changé mon style durant le travail préparatoire puis au fil des épisodes. J’ai énormément expérimenté ce qui a changé ma vision de mon art. La plupart des comics sont verticaux mais, pour les scènes dynamiques ou de combat, j’utilise beaucoup de diagonales afin de transcrire la vitesse alors que pour les scènes de dialogue, je choisis des cases très larges et horizontales comme un écran de cinéma ou de télévision. C’est ma façon de voir le monde. Je regarde énormément de film et mon storytelling est inspiré de ce format, je vois la bd comme un écran large.

On sent également une forte influence du cinéma par ce début comme un générique.

Là c’est une idée des graphistes Grace Park et Chelsea Roberts.

D’ailleurs ces personnes sont citées, ce qui est rare. Quel est leur rôle ?

Elles ont fait le design du titre qui était très complexe à faire. Aux États-Unis, le titre occupait entièrement la couverture du premier épisode. Ensuite, c’était incroyablement difficile d’insérer mes dessins dans ce graphisme pour chaque couverture mais, après avoir discuté avec Al et l’éditeur, on a trouvé une solution en modifiant la composition des derniers mots. Ce design est devenu la signature de la série qui restera même si chacun des trois arcs aura avec des caractères différents. 

Et si on découpait un dieu ?

Derrière l’épique, We Only Find Then When They’re Dead est un récit de famille et particulièrement personnel pour vous.

Oui j’ai perdu ma mère en 2020 quand je travaillais sur le premier épisode. Ce livre restera pour toujours en moi. Tout l’équipe, en particulier Al, ont été fantastiques. Dans chaque page, j’ai beaucoup travaillé à partir de mes sentiments intérieurs, j’ai intégré ma mère et tous mes sentiments. J’ai aussi fait des rencontres. Cette série est un travail personnel, une collaboration et un terrain d’expérimentation. Tout cela a fait ce livre.

Comment fait-on pour passer du gigantisme des dieux, d’une quête épique au niveau cosmique et, en même temps, montrer le combat intime à l’intérieur d’un vaisseau ?

C’est si difficile de transcrire un changement d’ambiance dans un comics par rapport à un film où on la coupe franche entre deux scènes [jump cut]. Pour y arriver, j’ai commencé par modifier mes cadrages. Lors des dialogues dans le vaisseau, on est très proche des personnages avec peu d’espace vide. Mais, quand les dieux apparaissent, on est très loin avec beaucoup de vide autour d’eux. J’utilise la case comme une caméra avec des plans rapprochés et des plans très larges. Pour moi, ce jeu sur le cadrage et cette respiration par le vide sont les meilleures solutions pour donner le sentiment de gigantisme et de profondeur.

Comment réagissez-vous à la dimension politique du comics, sur l’écologie, l’exploitation sociale des travailleurs et la diversité des couples ?

Al Ewing est un génie selon moi. Il utilise un récit de science-fiction pour parler des problèmes actuels de la société. Je trouve que c’est la meilleure solution pour créer une œuvre différente et le meilleur moyen pour parler de ces sujets. J’adore lire ces histoires engagées. Al ne m’a pas tout expliqué au départ. Il m’envoyait les scripts et je découvrais le sens du récit en l’étudiant puis j’en parlais avec lui pour créer un mélange parfait entre les dessins, le récit et le propos sous-jacent.

Mariasara : quand Al t’a envoyé le premier épisode, tu ne savais pas qu’un personnage principal était gay, non ?

Simone : Non en effet.

Mariasara : C’est fait très intelligemment car ce couple est totalement comme les autres. 

Simone : C’est le meilleur moyen de rendre simplement cette orientation. J’ai découvert que ce personnage était homo dans le deuxième épisode mais c’est juste une information. Dans mes dessins, je n’ai pas voulu insister. C’est une scène intime, romantique comme une autre au milieu de l’action. C’est d’ailleurs la première fois que je fais une scène romantique de ma vie.

Mariasara : Tu ne l’as pas fait dans Power Rangers ?

Simone : Non ou peut-être juste un baiser.

Alors qu’ici c’est une scène après l’amour

Oui en effet.

Pour finir, pourquoi le capitaine ressemble à un pirate ?

Al m’a suggéré de prendre le même aspect que le capitaine Achab dans Moby Dick. J’ai créé un style dans la mode et cet élément n’a cessé de progresser dans le livre car à la fin du premier tome on bascule dix ans plus tard. Je suis dit que la mode avait donc forcément changé. J’ai créé une frise chronologique avec tous les changements de costumes entre les livres. Cela représente beaucoup de travail mais c’était important d’avoir des tenues adaptées. Cette précision comptait beaucoup pour moi et j’espère que le lecteur le verra.

Chers lecteurs, je ne sais si vous avez vu ces différences vestimentaires mais je peux vous assurer que j’ai relu tout le premier livre pour mieux comprendre et que je l’aime encore plus depuis.

Lors de cette même journée, j’ai pu rencontrer Dike Ruan et vous trouverez l’interview sur ce lien.

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