[interview] Dike Ruan, un dessinateur instinctif

Lors de la tournée de dédicace organisée par HiComics, j’ai eu l’opportunité de rencontrer le dessinateur italien Dike Ruan avec qui j’ai pu échanger sur son parcours et la sortie d’une de ses plus récentes séries, Bleed Them Dry.

Dike Ruan

Je voulais tout d’abord vous laisser vous présenter.

Je suis né dans la principale ville du Sud de la Chine et en 2004, à 11 ans, je suis venu en Italie quand ma mère a épousé un Italien. Ma famille ne travaillait pas dans l’art mais ma mère peignait à la maison. Pourtant, depuis que je suis très jeune, j’adore dessiner. En Chine, je ne lisais que des mangas assez anciens comme Dragon Ball Z. Puis, en Italie j’ai découvert des bd italiennes et les comics Marvel et DC. C’est d’ailleurs ce que j’essaie de faire dans mon travail : créer un mélange entre différents styles venus du monde entier. En revanche, je n’ai jamais étudié les comics mais l’architecture même si je continuais à dessiner pour m’amuser.

Pourquoi avoir fait ce choix ?

Honnêtement je n’en ai aucune idée (sourires). Mon père m’a conseillé de faire de l’architecture car ce serait plus facile pour trouver du travail. Encore aujourd’hui, pour beaucoup de personnes, être dessinateur n’est pas un vrai travail. Quand je donne mon métier, certains pensent que c’est une blague.

Vous vouliez déjà travailler dans les comics ?

Non, ce n’était pas envisageable car je ne savais pas du tout comment faire et j’habitais dans une petite ville où personne ne travaillait dans la bande dessinée. Mais, après l’école, j’ai tout de même voulu essayer. J’utilise beaucoup Instagram où je publiais des illustrations d’un ou deux personnages, des commissions pour beaucoup de collectionneurs américains, canadiens… C’était un moyen d’améliorer mes compétences. Bien entendu, ce n’est pas comme une page de comics mais c’est par ce travail que Marvel m’a découvert puis contacté. 

Cette carrière n’est-elle pas une continuation de vos études ? En bd, on retrouve la structure des pages et du récit, l’organisation des cases…

Oui, mes études d’architecture m’ont beaucoup aidé pour la perspective, la gestion de l’espace, le décor… J’ai réussi à créer de la profondeur dans mes comics sans avoir étudié le dessin.

La science-fiction urbaine de Bleed Them Dry n’est-elle pas le paradis pour un architecte ? 

J’ai aimé imaginer ces nombreux paysages urbains. Je ne me suis pas occupé de mes connaissances ou de la réalité mais je me suis lâché pour créer des immeubles étranges. Mais, on ne voit jamais un immeuble en entier. Je n’ai pas voulu faire des décors précis pour laisser le lecteur imaginer à quoi ressemble ce futur. J’adore les villes cyberpunks mais je n’ai pas choisi ce projet seulement pour cela. J’étais aussi intéressé par l’histoire, par ce ninja et le plaisir de dessiner des combats au katana car j’adore la culture japonaise. 

La ville du futur selon Dike Ruan

En lisant ce titre, j’ai cru reconnaître des inspirations comme Oliver Coipel ?

Pour moi, il est probablement le plus grand artiste comics. Quand je n’étais pas encore professionnel, mon style était très différent. Je lisais beaucoup et, quand j’ai découvert Olivier Coipel, ses dessins ont été des pistes pour progresser.

Votre manière de représenter les vampires m’a fait penser à American Vampire de Rafael Albuquerque.

(Plus surpris) Ah bon ? je n’y avais pas pensé. La manière de représenter les dents de vampire m’est venue naturellement. 

Quelle a été votre méthode de travail avec le scénariste Eliot Rahal ?

Il a été très ouvert. Tout n’était pas décidé à l’avance. Si je trouvais qu’une page du script ne fonctionnait pas, je pouvais la changer. L’éditeur était également très ouvert à mes suggestions. C’était un travail d’équipe comme avec le coloriste.

Vous avez commencé les comics par Thea pour Otherly Entertainment mais j’ai eu du mal à trouver des informations : était-ce un comics et une série télé ?

Cela devait être une série et un comics avec beaucoup de potentiel. C’était un projet très intéressant et j’avais fait beaucoup d’essais sur des immeubles, des paysages… J’ai fini un numéro mais pour rien car quelque chose a bloqué le projet. Il y avait un problème de scénario ou avec l’éditeur… Je ne connais pas les raisons exactes de l’annulation.

Ensuite, vous avez fait divers épisodes pour Marvel.

J’ai commencé par faire deux pages sur le premier numéro de Spider-Verse puis on m’a demandé de faire un autre épisode puis quelques pages ici et là. C’était mon premier travail pour eux et donc tout me convenait. 

Bleed Them Dry me semble être un tournant dans votre carrière car vous faites l’ensemble des dessins d’un récit complet.

Oui c’était la première que je travaillais dans la continuité, que je pouvais grandir avec ce projet. Mais, en même temps Marvel m’appelé pour Shang-Chi. Je me suis donc retrouvé à faire les deux projets ensemble. Cela a été un challenge très dur. J’ai dû demander à l’éditeur de Bleed Them Dry plus de temps pour tout faire.

Cette série mélange le polar, les vampires, la science-fiction et les ninjas. Faites-vous beaucoup de recherches pour vous fondre dans ces genres ?

J’ai regardé autant de films que j’ai pu pour les intégrer dans mes dessins. J’ai fait beaucoup de recherche pour que les dessins soient adaptés. Pour reproduire les mouvements d’une scène de combat, j’ai regardé beaucoup de films d’action. Pour les immeubles, je me suis inspiré de Blade Runner

Comment faire pour rendre la cohabitation entre humains et vampires totalement banale ?

L’histoire commence avec un vampire travaillant dans la police. Il est aisé pour le lecteur de comprendre cette cohabitation. Dans une scène, le policier vampire boit du sang comme sa collègue un café. J’ai aussi travaillé sur les vêtements pour que le vampire semble totalement normal. Les seules choses qui les distinguent des humains ce sont les dents et le fait qu’ils doivent boire du sang.

Comment avez-vous fait pour montrer les transformations d’un personnage ?

J’ai fait beaucoup de croquis sur la version humaine, l’état intermédiaire et la transformation complète.

Il y a quelques scènes gores, comment les dessine-t-on ?

Ce n’est pas mon choix mais celui du scénariste qui aime ces scènes. J’ai donc suivi le script. Je ne suis pas sensible mais l’anatomie était techniquement complexe à transcrire comme cette scène d’abattoir au milieu de l’action. 

Dans ce livre, il y a également un vampire cyborg…

Comme s’il n’y avait déjà pas assez à faire, Eliot Rahal rajoute un vampire cyborg (rires) mais c’était aussi très drôle à dessiner. Je ne voulais pas reprendre le design classique des robots alors j’ai représenté un bras proche de l’anatomie humaine, un muscle mais en métal et avec de la technologie.

Le ninja porte un masque très original.

J’ai vu beaucoup trop de masques avant de faire celui-ci (allusion à la pandémie). Les ninjas sont un groupe traditionnel mais Bleed Them Dry se passe dans le futur. Nous ne voulions pas donner un style traditionnel à ce personnage mais faire un choix plus neuf. Il porte des vêtements de tous les jours. De la même manière, nous ne voulions pas d’un masque traditionnel alors on est arrivé à ce design mécanique, plus cyberpunk et plus adapté à l’ambiance de la ville.

Quand il se déplace dans la ville, il me semble bouger comme Spider-Man ?

Oui c’est exactement ce que je voulais.

Cette série parle également du racisme.

Oui bien sûr. Je ressens parfois la même chose dans ma vraie vie.

Shang-Chi version Ruan

Dans Bleed Them Dry un personnage principal est japonais, Shang-Chi est chinois. Que pensez-vous de la plus grande visibilité de personnages asiatiques ?

C’est important et amusant à faire. Je n’avais pas dessiné beaucoup d’asiatique avant et j’ai réalisé en même temps deux livres dont les personnages principaux sont asiatiques. Mais c’était aussi un vrai challenge car ces personnages ne sont pas faciles à dessiner. Parfois, on les occidentalise comme dans les mangas avec des grands yeux et des gros nez. J’ai voulu les rendre plus asiatiques sans être totalement réalistes. J’ai fait un compromis entre les attendus et la réalité.

N’avez-vous pas peur d’être cantonné à ce groupe ethnique ?

Je suis conscient que Marvel m’a en partie choisi car je suis asiatique. Dans la nouvelle série Shang-Chi, toute l’équipe créative est asiatique. Mais, selon moi, ce n’est pas la bonne solution. Tout le monde peut dessiner des asiatiques et il n’y a pas besoin d’être asiatique pour cela ou noir pour dessiner Black Panther. Si tu es un asiatique né aux États-Unis, tu ne connais sans doute rien à la culture chinoise. De plus, la culture japonaise est très différente de la culture chinoise. J’ai surtout vu Shang-Chi comme le moyen de dessiner différents personnages. Mais je ne veux sûrement pas me contenter de personnages asiatiques. Je cherche toujours à m’ouvrir. 

Vous avez aussi fait de la bd avec Gung Ho

Pour l’instant, je n’ai fait que la colorisation et je n’ai pas de plan à court terme même si je suis ouvert à toutes les propositions.

C’est ainsi que c’est achevé cette agréable rencontre mais, vu le talent de Dike Ruan, ce n’est sans doute pas la dernière fois.

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