[Review] Hellboy l’intégrale (volume 4)

La lecture est parfois un esclavage… Je m’explique. Au départ, il n’était pas question de commencer une collection des Hellboy dans cette luxueuse édition mais j’ai trouvé une bonne occasion pour le tome un puis une deuxième, un cadeau pour la suite. Finalement je n’ai pas pu m’empêcher de suivre la série et pire de vous en parler.

Un résumé pour la route

Mike Mignola (DraculaL’homme à tête de vis) et Joshua Dysart (HarbingerVie et mort de Toyo Harada) se chargent du scénario alors que Richard Corben (RatgodLuke Cage), Mignola,Jason Shawn Alexander (SpawnKilladelphia) et P. Craig Russell (Amazing AdventuresAmerican Gods) sont aux dessins. Les couleurs sont de Dave Stewart et de Lovern Lindzierski. On peut regretter que le sommaire ne dise pas quel artiste s’occupe de quel chapitre. Delcourt suit l’édition américaine mais le sommaire est étrange car il ne suit ni la chronologie éditoriale, ni celle du récit.

Dans les tomes précédents, Hellboy vient de quitter le B.P.R.D. car il est lassé des contraintes et des mensonges du gouvernement. Il a aussi découvert qu’il est le fils du démon et qu’il va provoquer l’arrivée de l’apocalypse dans le futur. Cependant, ce volume peut se lire sans rien savoir de ce passé car on suit à différentes périodes des enquêtes souvent solitaires d’Hellboy.

On en dit quoi sur Comics have the power ?

Arrivé à ce quatrième tome, on est habitué à certaines marques de la série. Je me suis reconnu dans l’inspectrice du B.P.R.D. Pauline Raskin qui répond à Hellboy pour savoir si la maison est hantée : « Pas trop. Les trucs habituels » On retrouve les monstres souvent venus du passé même si certains sont créés par la science. La transfusion du sang d’un médecin et grand maître d’une loge occulte transforme un singe en monstre puissant et hors de contrôle. Chaque chapitre commence par les précisions géographiques. La seconde nouvelle se déroule la même année en Malaisie. Tous ces récits de voyage sans logique et de longueur très différentes me font penser à Corto Maltese. Contrairement aux récits précédents, le cadre géographique des récits ne vise plus l’exotisme. Dans un univers proche – les montagnes des Appalaches en 1958 dans L’homme tordu – le lecteur américain est alors encore plus perturbé par l’irruption de la magie. Hellboy part avec Tom Ferrell, un homme que l’on croyait mort, chercher une sorcière. Tom est étrange – il connaît un diable appelé l’homme tordu ressemblant à un capitaliste du XIXe siècle. D’ailleurs, l’histoire est souvent très présente. Dans La chapelle de Moloch, un galeriste fait appel au B.P.R.D. car un artiste qui a acheté une vieille bâtisse perd la tête sans raison. En fait, cette maison a été le lieu d’un massacre par des croisés radicaux et sanguinaires. L’artiste qui plagiait les tableaux de Goya sur l’enfer, a réalisé une sculpture, sans jamais l’avoir pratiqué, géante de Moloch, un dieu antique du Moyen-Orient. Dans L’hydre et le lionMignola livre sa propre version d’un mythe grecque. En 1961, dans un cimetière d’Alaska, un ancien artiste de cirque raconte ses souvenirs d’un collègue Hercule. Depuis l’enterrement de son ami, une hydre à plusieurs tête hante le lieu. Hellboy y croise une jeune fille blonde qui collectionne des objets d’animaux mythologiques. Elle se métamorphose en lionne pour l’aider. La petite fille est inspirée de la fille de Mignola qui racontait qu’elle était moitié lionne. C’est le lion de Thespis de la mythologie d’Hercule mais, pour le scientifique, c’est la manifestation de la culpabilité de l’Hercule. Ces transformations sont fréquentes dans les nouvelles et, par deux fois, sur des fillettes où cette mutation chez des personnes innocentes est inattendue.

On a aussi souvent des récits enchâssés dans un récit. En Norvège, en 1963, une vieille femme raconte son enfance : comment elle est née grâce à la magie. Laide, elle a fait une erreur plus jeune qui a provoqué la mort de sa sœur bien plus jolie. Elle s’est vengée en attaquant les grottes de trolls avec un cuillère et en chevauchant une chèvre. Dans La GouleMignola joue avec les repères du lecteur car le récit dans le récit est en fait un extrait d’Hamlet à la télévision. Cet épisode est un hommage aux mots de Shakespeare et à ceux deux poètes du XVIIIe siècle.

Hellboy entre démons et Histoire

Cependant, ce volume est aussi un tournant. Mignola ouvre encore plus sa série. Il n’est plus le seul dessinateur. De plus, il crée un univers partagé, le numéro un de B.P.R.D. sortant en mars 2004. Au départ, il ne voulait pas d’autres dessinateurs pour sa série mais, l’éditeur Scott Allie explique dans l’introduction que ce lâchez-prise est lié au film. Pour la même raison, il écrit uniquement des histoires courtes. Mignola met sur pause un long run, L’île, qu’il n’arrive pas à finir et se remet en selle par des nouvelles graphiques d’horreur pour son éditeur Dark Horse. De plus, il n’est plus l’unique scénariste. Il a écrit la trame Des eaux qui ont pris la mer dans ces bateaux puis Joshua Dysart a tout précisé. L’éditeur ou Mignola selon les cas choisissent avec soin les artistes invités. Jason Shawn Alexander s’occupe des dessins avant de faire la série Abe Sapien. Il a un style très différent même si on trouve la même ambiance de couleurs. Les décors sont plus détaillés, les visages sont plus développés, l’ensemble est donc plus réaliste. Dans Le vampire de Prague, le dessinateur P. Craig Russell est certes plus précis mais aussi plus banal en jouant moins sur les effets de couleurs. Il ajoute de l’ironie car on voit une fantôme tenir un préservatif usagé et un autre découper le bord blanc d’une case. Je préfère tout de même le dessin de Mignola qui par sa composition de pages et sa prodigieuse épure sait installer une ambiance. J’ai été très surpris d’apprendre qu’il manque de confiance dans son dessin. Dans L’expérience du docteur Carp, un combat contre un singe devient à la fois vif et beau comme un conte gothique.  Makoma est le premier récit dessiné par Corben bien qu’il n’intervienne qu’au milieu du récit après et avant Mignola. Ce choix paraît naturel car, en dehors de son énorme talent, cet auteur n’a cessé de creuser un univers proche de celui du diable rouge. Il sait réaliser des images effrayantes par leur sujet et la densité de la matière comme la peau de la sorcière Cora. Quand elle explose, de ses entrailles sortent une masse d’insectes phosphorescents. On sent que Corben se renseigne avant de dessiner car un fort africain ressemble à une architecture malienne. Tous les paysages sont magnifiques et bien plus variés que les décors habituels en carton-pâte de l’Afrique. La composition des pages et dans les cases est assez simple mais la matière est très belle. La lecture est rapide par les grandes cases avec un décor réduit au minimum. Les monstres sont plutôt majestueux qu’inquiétants. On reconnaît visuellement Hellboy mais modifié dans le style de Corben. Le héros est plus grand et n’a pas de botte mais des pieds fourchus. Dans la postface, on comprend que Mignola laisse une très grande liberté au dessinateur. Il écrit seulement les dialogues et la trame générale. Il modifie même les deux récits de Makoma pour avoir le plaisir que Corben dessine ses marottes : des insectes géants par exemple. Corben laisse également sa trace dans L’homme tordu : les paysans tous demeurés et apporte sa vision critique. Le diable est un ancien colon blanc. Tom a rencontré enfant une sorcière qui, contrairement aux autres habitants, lui montrait une voie d’ascension sociale en devenant sorcier. Cora, cette amie d’enfance, a peur des melungeons, un peuple de métisses indiens et blancs vivant dans des mines. Cette nouvelle est centrée sur le passé enfoui américain du massacre des Amérindiens. De plus, Tom a fait la guerre en Asie. La nouvelle a aussi une dimension religieuse. L’homme tordu veut ramener à lui Tom réfugié avec Hellboy dans une église. Tous les morts du cimetière ont été des pêcheurs sur terre. Sa vision sombre de l’humanité s’oppose donc au pardon chrétien. La morale finale plus positive sera que le pardon triomphe si on sait se débarrasser des erreurs passées.

Richard Corben sur Hellboy

Ce volume est composite car la nouvelle Les eaux qui ont pris la mer dans ces bateaux devait être le bonus d’un jeu vidéo mais ce jeu n’a jamais été mise en vente. Même si des interlocuteurs magiques parlent des origines d’Hellboy, ces nouvelles nous en apprennent peu sur le héros mis à part que cet enfant star a fait la une du Times. Toutes les histoires ne se valent pas. Les eaux qui ont pris la mer dans ces bateaux est une agréable enquête d’Hellboy et d’Abe Sapien. En effet, « tout le monde adore les pirates » dit Abe, il n’a pas tort car cela marche pour moi. Ces enquêteurs ne sont pas des Sherlock Holmes car ce sont les rencontres fortuites qui font avancer l’enquête. Une nuit de pluie, Marc Arrow un tireur de carte vient se réfugier chez un antiquaire et touche par hasard un crâne. Il reçoit une vision, c’est le reste de Barbe-Noire qui l’appelle pour la récupérer. Abe Sapien trouve un être humain en longue cape qui lui raconte toute l’histoire du crâne : ce récit m’a plusieurs fois fait rire car le crâne passe de l’avant d’un bateau du capitaine qui a tué le pirate au sommet d’une pique mais finit comme verre pour des concours de boissons. Makoma est un conte africain très prenant en particulier par le talent de Corben. En regardant la momie, Hellboy est projeté dans une nécropole puis s’endort en écoutant la momie. Il se voit en Makoma, un dieu africain. Ce nom signifie Celui qui n’a pas peur, comme Daredevil lui aussi un démon rouge ? Makoma part chercher des géants (le bâtisseur de montagnes, le creuseur de lits de rivière et le planteur de forêt) pour protéger les populations. Ces géants rapetissent une fois battus – comme une parabole de la peur d’agir qui disparaît en agissant. Après avoir surmonté chaque obstacle, Hellboy devient plus fort. Le voyage se termine par le combat contre un démon de lave et Makoma/ Hellboy le bat. Le démon lui dit de prendre sa force mais alors il deviendra lui-même un géant. Mais le héros refuse cette puissance. Même si c’est le meilleur épisode du volume, je n’ai hélas pas compris la suite du récit. C’est peut-être le souhait de Mignola qui, ne cherchant à comprendre tout ce qu’il écrit, fait appel à l’inconscient. Il puise au départ des éléments dans des contes locaux pour authentifier son récit puis il se lance dans le dessin et finalise le récit tout en dessinant.

L’édition est aussi superbe avec une préface très précise de l’éditeur, une postface, des croquis annotés et des notes sur chaque récit par l’auteur. Les récits sont séparés par les superbes couvertures.

Alors, convaincus ?

Ce volume est presque exclusivement composé de courtes nouvelles en bd par Mignola et des invités. Les différents scénaristes savent installer une ambiance d’horreur. La plupart des récits sont tragiques : une femme a basculé dans la sorcellerie quand son mari et ses enfants sont morts. Cependant, j’ai tendance à préférer les récits longs qui permettent de faire évoluer Hellboy et son entourage. On peut aussi regretter l’absence du crossover avec Goon, une autre très bonne série d’horreur du même éditeur.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s