[Review] Goodnight Paradise

Lors d’une rencontre avec le scénariste Joshua Dysart, j’avais pu échanger sur Goodnight Paradise mais, pour des questions de droits, le livre a mis beaucoup de temps à sortir en France. Maintenant que Panini comics a récupéré l’intégralité de l’éditeur TKO, j’ai enfin pu découvrir ce livre totalement à part du comics mainstream.

Un résumé pour la route

Cette mini-série de six épisodes est écrite par Joshua Dysart (HarbingerImperium) et dessiné par Alberto Ponticelli (UN3Unknown Soldier). Elle a été publiée aux États-Unis par TKO comics puis en France par Panini comics en avril 2021.

Eddie vit au paradis, à Los Angeles le long de l’océan mais la vie n’est pas rose car il est sdf et son esprit est perturbé. Quand il trouve le corps d’une fugueuse assassiné, Tessa Kurrs, il se donne pour mission de trouver les coupables de ce crime qui n’intéresse personne. Ses recherches le conduisent dans les quartiers méconnus et sombres de la cité des anges.

On en dit quoi sur Comics have the power ?

Avec Goodnight Paradise Panini propose un titre totalement à part venu d’une maison d’édition indépendante. Il n’y a pas l’ombre d’un superpouvoir mais un homme fortement affaibli. J’ai été soufflé dès la première page : Eddie se rend dans une bibliothèque pour aller aux toilettes mais elles sont fermées. Il en profite pour consulter ses mails mais n’arrive pas à trouver le courage de répondre à son fils, Jeronimo. En passant il salue une relation complotiste. Comment le scénariste réussit-il à installer une ambiance si réaliste et prenante en seulement quelques cases ? 

Dysart nous fait entrer dans le quotidien des marginaux. Le meilleur ami d’Eddie, Bob, vit dans une caravane mais comme il s’est blessé au pied, il ne peut plus conduire ce qui lui ferait perdre son camion. Je me demande si, pour éviter l’installation durable des plus pauvres, la municipalité n’oblige pas à se déplacer régulièrement. Pire, il n’a plus d’assistante sociale et donc ne peut avoir d’insuline pour traiter son diabète. Le scénariste n’enjolive pas cette vie y compris pour le personnage principal. Alcoolique, Eddie boit à toute vitesse une bière faisant dégouliner la mousse. Son corps est tout aussi défaillant que l’esprit. Eddie est constipé et « c’est peut-être un détail pour vous mais pour lui ça veut dire beaucoup » comme dirait France Gall. Étant sdf, ce désagrément complique chaque action quotidienne. Son vocabulaire est très cru : « j’ai pas chié depuis des jours ». On est plus chez Bukowski que Steinbeck. Cependant, cet aspect documentaire s’efface progressivement pour mettre en avant des êtres humains car Goodnight Paradise est avant tout le portrait de différents habitants de Venice Beach. Le scénariste Joshua Dysart, hélas trop méconnu, a fait ses preuves chez Valiant mais ce livre a une signification bien plus personnelle pour lui. Il vit depuis plusieurs années non loin de Skid Row, un quartier où les sans-abris sont très nombreux. Cet auteur humaniste n’est pas resté enfermé dans sa maison mais il a choisi de s’engager dans sa cité en aidant des associations. Cette expérience l’ayant profondément touché, il a voulu en faire un livre. Goodnight Paradise est né de cette forte émotion et il a choisi la forme d’une bd policière. L’enquête d’Eddie crée non seulement un suspens mais c’est également un moyen courant dans les romans policiers de présenter des personnages, des milieux et même ici un quartier.

Eddie est un personnage passionnant. Il est habitué à cette vie rude mais, pourtant, il reste effondré en découvrant la toute jeune morte dans une benne à ordure. Il est choqué de savoir qu’elle n’est, pour le tueur, qu’une ordure et qu’on aurait pu ne pas trouver le corps. Passé le choc initial d’Eddie, j’ai été perturbé : étant donné sa vie si compliquée et le désintérêt de tous, pourquoi Eddie s’investit-il autant ? Lui-même doute du bien-fondé de cette mission au milieu du livre. Est-il profondément un humaniste ou a-t-il eu un sursaut ponctuel de bonté ? Malgré sa motivation, Eddie n’est pas un bon détective. Loin d’être diplomate, il s’énerve contre la mère de Tessa pendant un hommage funéraire. Il ne peut s’empêcher de voler des bières au lieu de poursuivre une fouille. Eddie est si maladroit qu’on a peur pour lui et cette maladresse crée une double tension. En effet, l’enquête est de plus en plus risquée et son fils doit venir dans quelques jours. Ignorant les faits, Eddie se fie à une vision. Prosaïquement, il a reçu un traumatisme crânien à la suite d’une blessure à la tête mais on pénètre aussi dans son esprit et on partage ses délires. Plus on avance dans le récit et plus les visions sont puissantes. Pour autant, je ne le vois pas comme un fou car le scénariste a su nous faire comprendre ce que ressent le sdf : il est hanté par la mort de Tess. A l’image d’Eddie, le récit est erratique et libre. On ne découvre qu’au chapitre trois qu’il est latino – ce n’était pas évident avec sa vie dehors et la colorisation. Le sujet change complètement quand Jeronimo arrive après seize ans de séparation. Eddie lui fait visiter son monde sans jamais pouvoir s’intéresser à lui. Il aime son fils mais n’arrive pas à se concentrer sur lui. C’est à la fois splendide et tragique. Sa venue apporte un regard extérieur et plus dur sur Eddie. On voit qu’Eddie est égoïste car il suit ses envies mais aussi solidaire car tout ce qu’il fait c’est pour les autres. Son fils, ayant moins d’informations que le lecteur, ne supporte pas son absence. Eddie est une figure christique qui se sacrifie et donne tout aux autres.

Par son entremise, on pénètre une communauté. Comme Eddie, plusieurs souffrent d’un problème mental. Au fil de l’enquête, on découvre qu’il y a plusieurs sdf gay. Je n’ai pu m’empêcher de penser qu’ils sont à la rue en raison de l’homophobie de leur famille. On sent que cette exclusion est aussi raciale car seul le blanc est facile à trouver. Cette société a ses codes pour survivre. Dignes, ils ne font jamais la manche. Tous ces marginaux se connaissent voire s’entraident. Par différentes rencontres, Eddie découvre le passé de Tessa et de deux de ses amis, Jacq et Birmingham. Quand la fugueuse ayant un problème mental arrive à Venice Beach, elle semble libre et heureuse. Le choc a donc été encore plus dévastateur pour moi en découvrant sur une page qu’elle abandonne ses médicaments, se met au crack et perd progressivement pied avec le réel. Elle veut se faire une place mais personne n’arrive à supporter sa folie, à l’accepter telle qu’elle est. J’en ai presque pleuré. Tessa est le symbole des abandonnés. Son ami, Birmingham Arbro, suprématiste violent blond, est le suspect au départ y compris dans mon esprit. Il apparaît comme l’antagoniste du récit mais Dysart, auteur profondément humaniste refuse cette division binaire.

Le récit est plus large en faisant le portrait de Venice Beach, un quartier très mixte de Los Angeles. Mais, si deux mondes existent, les inclus et les exclus cohabitent sans se croiser. Chacun a ses lieux et ses codes. Pour les inclus, Venise est une suite de bars ou de restaurants colorés alors que pour les exclus ce sont des recoins sales pour faire ses besoins et des rues vides pour planter des tentes. Même si la plage est un espace partagé (selon Eddie, « avoir des biens, ça veut rien dire sur la plage »), les deux communautés n’ont en commun que des péchés : l’alcool et la drogue. Chez les inclus, la drogue est abondante pour les loisirs alors que c’est un besoin pour les marginaux. L’État est totalement absent mis à part la police et peut-être les foyers. Bien que socialement engagé, Dysart est un auteur subtil. Par exemple, la police n’est pas le mal car une policière connaît bien Eddie et lui évite des problèmes. Quand les deux sociétés de Venice Beach se rencontrent cela finit mal. Lors d’une soirée, ce sont les dominants qui utilisent les dominés pour satisfaire leurs penchants les plus odieux. Cette noirceur fait penser alors à James Ellroy mais aussi à L’incendie de Los Angeles de Nathanaël West quand Eddie, délirant avec la fièvre, imagine son quartier brûler. Le scénariste réserve ses flèches pour les spéculateurs. Un groupe d’investisseurs en costume ressemble à une meute de corbeaux venant déloger les marginaux de leur paradis. Comme le raconte Eddie, ce quartier est né de la volonté d’un promoteur de créer un quartier aisé avec des canaux artificiels. Mais, rapidement, son parc d’attraction a attiré les marginaux de l’époque et, depuis, cette coexistence n’a jamais cessé. Cependant, les promoteurs effacent aujourd’hui ce passé en détruisant les premières cabanes construites par les employés noirs qui ont creusé ces canaux. Ces spéculateurs font du storytelling : un agent immobilier transforme ces habitations en « maisons folkloriques. » Plus loin, deux femmes discutent du meurtre mais l’une en rit : « avant cela aurait fait baisser les loyers. » Spéculation, trafic de drogue et prostitution se cumulent faisant souffrir de naïves victimes. Dysart joue du contraste entre un discours capitaliste d’un trafiquant sur les profits à se faire dans le quartier et ses actes lors d’une soirée. Dans les deux cas, il est insatiable. Le scénariste critique aussi la télé locale qui coupe le témoignage d’un marginal alors qu’il explique que Tess avait été abandonné sans soin pour ses problèmes mentaux.

Dysart avait déjà collaboré avec le dessinateur italien Alberto Ponticelli sur des projets également personnels. Dans Urgence Niveau 3, il partait de son expérience au sein d’une ONG pour raconter la vie des réfugiés. Le dessin m’a surpris au premier épisode. Il est souvent plat et relativement figée. Les visages sont assez carrés et cireux. Cependant, j’ai été de plus en plus conquis. La colorisation donne l’impression que chaque surface y compris les visages sont sales avec des taches brumeuses alors que le passé est représenté par des aplats « propres ». Des images retournent l’estomac bien qu’on ne voit aucune violence. Pour dormir, une femme se rend dans un foyer pour sdf. On pense que ce sera un havre de paix mais ce sont juste des matelas posés à terre. Ponticelli sait jouer sur les contrastes quand Eddie erre en sang au milieu de californiens jeunes, bronzés et souriants comme sortis des pages de magazines. Il y a même un troisième niveau de lecture car, dans le fond, un autre sdf porte un sac à dos… Le dessinateur sait parfois rester en retrait : la découverte du corps de la fugueuse ne donne pas lieu à une scène gore mais on ne voit qu’un chien mort, un bras puis une mare de sang sombre. J’ai tellement adoré qu’en fin de volume, il m’était impossible d’imaginer un autre artiste sur ce titre.

Alors, convaincus ?

Comme vous avez pu le lire, j’ai été profondément ému par cette enquête. Ce n’est pas joyeux mais on voyage dans la rue où on découvre de fantastiques personnages. Goodnight Paradiseest un récit la fois macro et micro : micro quand on suit un homme qui enquête mais aussi macro car on voit une communauté et surtout tout un quartier, exemple des inégalités sociales aux États-Unis. Même si on ne sort pratiquement pas de ce bloc, on découvre un autre monde fait de violence et de solidarité. Dysart ne donne pas toutes les clés d’emblée mais ajoute progressivement des couches à son récit : la pauvreté, l’homophobie ou la drogue. 

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