[Review] Doctor Mirage (tome 2)

Comme de tradition sur notre site, on oublie ici l’objectivité mais on fait partager nos coups de cœur (même s’ils sont peu connus). C’est le cas avec Doctor Mirage pour ce personnage de Valiant qui est un de mes préféré mais que l’on ne voit pas assez.

Un résumé pour la route

Ce récit complet en un tome regroupe les épisode Doctor Mirage 1 à 5 publié par Valiant entertainment aux États-Unis entre décembre et août 2019 puis en France par Bliss éditions en juin 2020. L’ensemble de la série est écrit par Magdalene Visaggio (StrangelandRick and Morty) et dessiné par Nick Robles (The Dreaming : Walking HoursKong of Skull Island).

Shan Fong dit Doctor Mirage est une magicienne à part. Elle ne lance pas de sorts et ne peut rien réparer si ce n’est les sentiments. En effet, elle peut communiquer avec les morts et voyager dans leur monde. Ce pouvoir lui sert de revenu avec les familles endeuillées mais c’est aussi une nécessité sentimentale. En effet, dans les récits précédents, on a compris tout ce qu’elle a sacrifié pour obtenir ce don dans un but précis : retrouver son mari Hwen. Telle une Orphée victorieuse, elle peut désormais communiquer avec lui, même si personne d’autre ne le voit. On la retrouve au début profondément triste car elle a perdu ce pouvoir.

On en dit quoi sur Comics have the power ?

Le livre débute par une voix off reprenant les consignes d’un réalisateur d’émission de télévision. En fait, c’est Shan qui se parle à elle-même. Ce vocabulaire n’est d’ailleurs pas nouveau pour elle car, avec son mari, ils avaient une émission même si, à l’époque, ils mentaient sur leurs pouvoirs de médium. C’est surtout ici une habile technique narrative de présenter le personnage. Shan déprime et on la suit dans un (morne) quotidien quand, au matin, elle se verse machinalement des céréales. Elle vit en solitaire dans une vase maison mal rangée. Ses pouvoirs ont disparu mais on ne sait pas comment. On voit juste les effets. Les morts – y compris Hwen – ont désormais silencieux et invisibles. Shan est comme les autres et ce monologue intérieur explique que les fantômes étaient ses caméras qui, comme dans une émission de télé-réalité, la suivaient en permanence. Par un flashback, on comprend l’origine de l’amputation de son pouvoir mais je vous laisse le découvrir… Ce passé et le présent se rassembleront dans le dernier épisode par une construction devenue classique mais très efficace.

Alors qu’elle tente sans succès de retrouver le lien perdu avec l’au-delà, une jeune femme rousse Grace Lugo débarque à l’improviste. Elle lui annonce qu’elle parle à Hwen. Elle lui explique pourquoi elle n’a plus de pouvoir. Shan serait morte et, comme Grace, elles ne vivent plus sur Terre mais en enfer. Comme Doctor Mirage, on a de gros doutes sur la véracité de ces affirmations péremptoires. De plus, les pouvoirs de Grace viennent d’une drogue sur ordonnance. Le dessinateur Nick Robles rend d’ailleurs très bien ces pages où Grace est sous psychotrope. Elle a les yeux jaunes sous l’effet de son médicament. Il a renforcé mon doute : cette jeune rousse est-elle une droguée ou une magicienne ? Il sert et amplifie parfaitement le récit en apportant le doute puis la clarté plus loin par une très belle pleine page partagée entre la vision du monde très colorée et psychédélique de Grace et celle plus réaliste de Shan. Le dessinateur adopte pour raconter cette histoire un dessin réaliste mais avec une colorisation sans effet numérique donnant un effet old school très agréable. Son dessin est certes irrégulier et parfois plat mais il reste très précis et joue beaucoup sur la mise en page pour immerger le lecteur dans ces mondes. Le dessinateur laisse même son empreinte sur ce livre…

Comme on le voit avec la place centrale de Shan et Grace, Doctor Mirage est un récit uniquement avec des femmes ce qui est un choix moderne de la scénariste Magdalene Visaggio. Elle propose un panorama diversifié de personnages féminins. Non seulement, ce sont des héroïnes mais elles ont une alliée et s’opposent à une femme. C’est surtout un choix réussi par la réussite du duo central contrasté. Grace est une femme très ambiguë. Elle semble en savoir plus que la spécialiste Shan. Ce savoir passe par un vocabulaire très spécifique – « choc chtonien » souvent emprunté à l’antiquité grecque mais ailleurs venu de l’argot des toxico – « branché sur… ». Elle entend des voix mais aucun médecin ne la croyait. Même le Doctor Mirage est sceptique ce qui provoque des tensions entre elles. Pire, elle garde des secrets. Grace apporte à Valiant une autre vision du monde des morts, bien plus rose et joyeuse que les paysages rencontrés dans Shadowman ou les autres aventures de Doctor Mirage. Cependant, au fil de l’avancée du récit, ce monde devient de plus en plus rouge et sombre. La colorisation de Robles est un grand atout pour mettre en image tout cela.

Doctor Mirage est un personnage rare dans les comics. Comme la plupart des super-héroïne, elle est forte. Elle possède certes de puissants talents de magicienne ce qui lui permet d’aller dans le monde des morts. Comme plusieurs super-héros, son talent est un fardeau. En effet, elle a commencé à voir des morts à l’âge de quatre ans et depuis ils s’en sont rendus compte elle est comme un aimant, vivant constamment entourée d’ectoplasmes qu’elle est la seule à voir. Cependant, cas assez unique des héroïnes actuelles, elle conjugue force et douceur. Elle est également une femme sensible, une amoureuse de son mari Hwen. C’est elle qui donne l’impulsion et Hwen la suit. J’avoue être totalement fan de ce couple à la fois par la force de leur sentiment mais aussi par la complexité de leur relation. Ils sont partagés entre deux mondes car même si Shan peut voir des fantômes, elle vit dans le monde des vivants alors que Hwen connaît celui des morts. Dans la plupart des anciennes séries, cette docteure est déprimée car, lassée de sa mission, elle voudrait d’une vie plus calme avec Hwen. De plus, selon lui, elle est misanthrope, préférant les morts aux vivants. En perdant ses pouvoir, elle n’a hélas obtenu que la moitié de ses souhaits et ressent une intense frustration. Huit mois avant la première page, Shan était en quête d’une solution pour que le corps de son mari rejoigne le monde des vivants et ainsi qu’ils puissent fonder une famille. Elle est une rebelle qui veut briser les frontières pour rassembler ceux qui s’aiment, un thème très actuel alors que les migrants sont rejetés à la mer. Privé de communication, elle se retrouve dans la situation soumisse de ses anciens clients : elle qui ne peut voir les défunts et doit faire confiance aux visions d’une femme étrange. Le dénouement et le choix de Shan sont d’ailleurs surprenants et très tristes. Elle est un modèle de résilience qui s’affirme seule.

Mais Doctor Mirage n’est pas un récit engagé mais plus un récit d’action sur la magie par la deuxième partie où le docteur affronte des monstres anciens. Comme souvent, la magie joue sur l’exotisme à la fois géographique et temporel. Hwen et Shan se rendent en Orient – à Trabzon en Turquie – pour rencontrer la dernière prêtresse du culte d’Isis. Chez elle, on voit une statue de Buddha. Pour mon plus grand bonheur, les références sur l’antiquité constellent ce récit. La drogue prise par Grace se nomme l’anabase, un mot grec ancien signifiant l’ascension. Un griffon attaque le docteur et Grace. On est plongé en pleine époque pharaonique dans l’épisode trois avec l’apparition d’Anubis et un prêtre qui récite des formules en hiéroglyphes. Je me demande d’ailleurs si ces dessins ont une signification ou si Magdalene Visaggio les a choisi au hasard. La scénariste semble s’y connaître dans l’antiquité car non seulement elle connaît les mystères d’Isi mais elle cite aussi Maât juste après une image du jugement des morts. Au-delà de l’exotisme, ce passé mythologique pour le docteur un mode d’emploi pour réparer son présent… mais aussi un rappel des dangers. En effet, les deux femmes connaissent le sens symbolique de ces textes comme la rivière, un lieu de passage entre le monde des vivants et celui des morts. Bien que née aux États-Unis, la scénariste est assez moqueuse sur son pays : Shan n’a pas une vision profonde du passé mais veut simplement l’utiliser pour faire revenir Hwen. Contrairement à Promethéa, la cosmogonie et l’enseignement magique dans Docteur Mirage ne sont pas compliqués.

Alors, convaincus ?

Même si le récit est un peu court, j’ai été embarqué par cette nouvelle série sur le Doctor MirageMagdalene Visaggio réussit à prolonger les thèmes précédents en gardant ce qui fait la force du personnage fantastique de Shan. Elle la conduit dans une direction inédite à la fin qui pourrait promettre de beaux récits… si Valiant arrive à passer la crise actuelle. Comme toujours, Bliss propose un très bel objet. Non seulement, la traduction et l’impression sont irréprochables mais l’éditeur propose à la fin du volume l’ensemble des couvertures alternatives et deux très belles doubles pages sans la colorisation.

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