[Interview] Sullivan Rouaud, d’HiComics à Mangetsu

Lors d’une précédente rencontre, j’avais eu la chance de pouvoir longuement échanger avec Sullivan de sa passion pour les comics et du monde de l’édition. Une rencontre si enrichissante se devait d’être renouvelée, j’ai donc profité du lancement de la collection manga qu’il dirige chez Bragelonne pour poursuivre notre discussion.

Comment passe-ton des comics au manga ?

Je ne pense sans doute pas faire de l’édition ou rester dans le monde du livre toute ma vie professionnelle car j’ai d’autres envies, donc d’ici là j’ai donc envie de tout tester : éditer du manga, de l’autoédition avec Astra Mortem, être scénariste à côté, etc. Je comprends que l’on m’associe en premier aux comics par mes activités pour Comicsblog ou HiComics. En revanche, je lis du manga depuis bien plus longtemps que je lis des comics et je consomme toujours beaucoup plus de mangas que de comics. Je suis de la génération Club Dorothée. Puis, vers mes dix ans, ma mère m’a acheté un tome de Saint Seiya et c’était terminé. Les auteurs ont une façon de rentrer dans les personnages et la psyché qui me parle énormément et depuis toujours. Le côté développement personnel des shônen en font des pulsions de vie et de vrais guides au quotidien. Il y a un truc exotique en plus du comics qui reste dans un monde proche de nous, avec des valeurs très occidentales. J’aime tellement ça que c’était un peu intimidant d’en éditer. De plus, je suis un autodidacte. J’ai appris mon métier avec HiComics et une fois que j’ai compris les tenants et les aboutissants, j’ai voulu me lancer dans le manga car j’ai vu beaucoup de titres qui valaient la peine d’être publiés ou republiés en français. J’ai commencé à griffonner un premier projet de manga basé sur des classiques et des rééditions. Je l’ai développé pendant six mois avec des amis. En même temps, j’apprenais d’autres aspects sur le métier et sur la production. Quand Hachette est rentré au capital de Bragelonne, ils leur ont demandé de nouveaux projets, comme c’est souvent le cas. Alors que j’étais en train de présenter mon projet à une autre maison d’édition, Bragelonne me propose de lancer chez eux ma collection manga, ce qui me permettait de bosser dans les conditions qui me vont bien, à savoir une indépendance éditoriale et confiance totale. 

J’étais à Tokyo en avril 2019 et Bragelonne m’y a renvoyé deux fois à l’automne pour rencontrer des agents et des ayants-droits. Je suis rentré avec de belles discussions mais rien de concret. Je suis retourné début février et ce voyage a été super fort : j’ai rencontré une très grande maison d’édition au Japon (Shogakukan), des éditeurs avec de très beaux catalogues que l’on a développés ensuite, des agents avec qui je travaille toujours aujourd’hui etc. Mes deux priorités (Ao Ashi et la quasi-totalité du catalogue de Junji Itō) étaient acquises à la fin de ce voyage. Derrière, je découvre Chiruran dans l’avion du retour, avec un exemplaire laissé par son éditeur. Plus tard, on a reçu des partenaires Japonais pour leur présenter notre maison d’édition et ils étaient très sensibles à la puissance de diffusion de notre nouvel associé, Hachette. On est partis un peu naïvement au départ puis il y a eu le covid qui a tout décalé. J’étais invité à l’ambassade de France à Tokyo le jour où le paquebot Diamond Princess avec les premiers cas de covid français accostait à Yokohama. Le confinement arrive un mois et demi plus tard et j’ai passé trois mois vraiment difficiles ensuite.

En contradiction avec l’idée de lancer une nouvelle collection

Oui, totalement. Les libraires pensaient qu’ils allaient mettre la clef sous la porte, on ne savait rien des garanties de l’État, les sorties étaient massivement reportées… Il faut vraiment essayer de se souvenir de l’état chaotique du futur à ce moment-là. Puis, lors du premier déconfinement, les libraires repartent, on reçoit les contrats des Japonais et on décale le lancement à janvier 2021… Hélas, on repart dans la 2e vague y compris au Japon. Finalement, Mangetsu se lance donc en mai 2021, et c’est très bien comme ça. 

Comment gères-tu cette double casquette de directeur de collection chez HiComics et Mangetsu ?

HiComics ça va car j’ai une super responsable d’édition nommée Julie Légère, qui gère parfaitement la prod’ (NDLR : c’est désormais le cas aussi sur Mangets, avec Carole Fabre, depuis début Juin 2021). Les process sont en place depuis longtemps, on est un trio très efficace avec Claire Deslandes. Sur HiComics, je choisis des bouquins très en amont et je les relis une fois traduits et lettrés, et on travaille ensemble sur la D-A et la couverture, en gros. Derrière, il y a une équipe de prestataires qui applique les choix collectifs à la perfection et avec des timings très bien huilés. Cela n’a rien à voir avec Mangetsu où on lance une collection avec une nouvelle équipe, des nouveaux prestataires, des nouvelles procédures, un nouveau format et avec des étapes différentes, voire beaucoup plus d’étapes. Comme je n’ai pas encore d’assistant, on travaille chacun sur plus de cinq versions de chaque tome, de chaque publicité et on est de toutes façons plus dépendants des Japonais que des Américains de manière générale. 

À l’heure où on se parle, il y a encore une incertitude sanitaire sur la réouverture de mai et donc beaucoup de doutes mais en même temps, on est fiers du travail accompli depuis des mois. Plus on se rapproche du lancement et moins je vais dormir, c’est le jeu. Contrairement aux lancements sur Ulule et autres que j’ai pu vivre à l’automne, tu ne sais pas tout de suite si les titres vont plaire. Même si on a accéléré avec twitter et les réseaux sociaux, il faut attendre pour les chiffres et les réactions de la presse et des bloggeurs. Comme je n’habite plus en ville, je ne peux pas non plus faire tous les libraires pour voir les tendances, donc le maître mot sera la patience.

Quelles sont les différences entre le marché des comics et des mangas en France ?

Le marketing est plus lourd et demande une somme de travail plus importante car dans le manga tu souhaites en vendre plus que pour les comics. On bosse avec des YouTubeurs et on prend des pubs dans des magazines comme So Foot, par exemple, ce serait quasiment impossible sur HiComics. Le marché des comics reste très confidentiel (même si je l’adore comme cela) et l’est de plus en plus si l’on en croit les chiffres, tandis le manga est en train de décoller comme jamais et est d’ores-et-déjà déjà le marché majoritaire pour la BD en français. On recrute des typologies de lecteurs que l’on ne voit pas en comics ou dans notre industrie locale : le Manga est bien plus populaire (c’est donc un vecteur de partage énorme), dans tous les sens du terme. J’ai déjà un lectorat fantastique sur Junji Ito, avec plus de femmes que d’hommes, moins de parisiens que de gens issus de partout, etc.. Les gamins lisent du manga et, en même temps, les adultes en lisent de plus en plus tard car notre génération et celle avant moi continuent d’en lire sans jamais s’arrêter, mais si leurs lectures ont évolué. Il y a énormément de licences très fortes (L’attaque des TitansJujutsu KaisenDemon SlayerMy Hero AcademiaOne PieceNaruto…) avec des animes, qui soutiennent aussi tout le marché. Avec Ao Ashi, Mangetsu arrive avec un manga de foot d’excellence, qui a sa place dans le marché et qui peut toucher un lectorat très large.

Mais n’y a-t-il pas aussi une baisse des ventes en franco-belge par manque de créativité ? Les maisons d’édition sortent beaucoup de titres qui n’apportent rien.

Je pense que c’est un problème qui est intimement lié à l’exception Française du prix unique du livre et de système des retours. Ces deux facteurs ont forcé les éditeurs à occuper les rayons plutôt qu’à créer des rayons de qualité. Tu as AstérixBlake & Mortimer… qui vont vendre des centaines de milliers voire des millions d’exemplaires, mais derrière tu as 3 à 7 000 créations qui vont vendre moins de 2000 exemplaires, leurs auteurs vont être payés avec des royalties très faibles (quand elles ne sont pas inexistantes) et travailler dans des conditions délétères. Je n’ai pas ce sentiment avec le manga car les Japonais envoient énormément de titres qui méritent de sortir et que le marché du manga est en train de décoller comme jamais en France. Il est devenu le marché majoritaire en BD, devant le franco-belge, ce qui n’était plus arrivé depuis vingt ans, quand c’était un épiphénomène. Là, je pense qu’il n’y aura pas de retour en arrière, même si Astérix va gonfler les chiffres “artificiellement”.

On pourrait produire quatre fois plus la deuxième année et huit fois plus la suivante alors que cette année on a 25 bouquins sur une demi-année et 50 l’an prochain. Cependant, si on a une opportunité sur une série incroyable qui demande d’en sortir deux par mois, on le fera. Le manga est un marché qui produit beaucoup plus avec un standard de qualité très élevé dans des genres différents. Il y a aussi des séries plus longues qui vont tourner pendant des années.

Ces séries longues ne sont pas un problème ?

En comics, il y a une baisse très forte au fil d’une série (ce qu’on appelle l’attrition) mais c’est moins vrai dans le manga. De plus, un manga coûte moins cher à fabriquer. Les calculs sont donc très différents en amont.

Les négociations sont différentes des comics et souvent plus longues. Comment gères-tu cette attente ?

Pour Junji Itō et Tetsuo Hara on avait des certitudes. Ao Ashi je le sentais très bien depuis le début. L’instinct de l’éditeur c’est un vrai truc. Des fois, tu sais que tu as la série avant de l’avoir signé même si on n’a eu la confirmation que la veille de la réunion où je devais faire la présentation du projet à Bragelonne. En ce moment, j’ai envoyé plein d’offres et j’attends depuis plusieurs mois. Comme les éditeurs en France sont plus nombreux, on ne se connaît pas tous. Il faut parer à toutes les éventualités. Tu es obligé de shooter dans tous les ballons et tu ne sais pas lesquels vont te revenir.

L’année 2020 n’a pas été très bonne pour les comics avec moins de 7% des ventes totales de bd et pire, une baisse de 2,1%. Comment interprètes-tu ces chiffres ? 

Walking Dead s’est arrêté, tout simplement. Ça correspond à peu de choses près aux 2% perdus mais cela montre surtout que le marché ne recrute pas et c’est un problème. Les comics coûtent cher à produire (beaucoup de pages, format cartonné couleurs) et on ne peut donc pas descendre en-dessous d’un certain prix, qui repousse les potentiels lecteurs. Le média est engoncé dans un format coûteux mais brader des livres en faisant fabriquer à bas coût en Chine des bouquins de qualité minable à moins de 5€ détruit encore plus le marché, c’est du pur capitalisme appliqué.

Tu es aussi devenu scénariste depuis le succès sur Ulule d’Astra Mortem ?

Je n’aime pas dire ça car ce n’est pas rémunérateur et que c’est surtout une passion et une excuse pour travailler avec des gens que j’aime énormément, mais j’ai pleins de projets de fiction en BD et en série télé avec des producteurs et des maisons d’édition bien connues. Il se trouve qu’Astra est paradoxalement le dernier que j’ai écrit mais le premier qui s’est véritablement lancé, parce qu’on peut contrôler tous les flux de travail dessus. De ce succès, je retire ce modèle totalement indépendant avec un dessinateur payé à hauteur de ce qu’il mérite et un projet protéiforme avec des nouvelles, un livre dont vous êtes le héros, une bande-son…. C’est un autre chapitre de ma vie car c’est sur le temps long cette fois. Cette créa’ va nous prendre deux ans et on n’avance pas assez vite à mon goût, car tout le monde est débordé à part Mehdi dont c’est littéralement le métier que de dessiner, mais ça va être une belle découverte une fois tout ça terminé. 

Tu sembles aussi être le conseiller d’artistes tel Yoann Kavege.

Oui alors ça me gêne un peu d’en parler car je suis juste l’apporteur de projet de l’éditeur de Yoann, mais j’ai peur de saouler les gens qui vont croire que je veux absolument être partout, alors que c’est juste que je ne sais pas dire non aux projets prometteurs. Yoann m’avait envoyé son dossier un peu par hasard il y a un an de ça et j’ai eu un énorme coup de cœur. On a retravaillé ensemble la BD dans son intégralité puis je l’ai accompagné avec Bubble Editions, que je sais être des gens sérieux. Mais je ne fais que donner des conseils, je ne m’investis pas beaucoup dans la D-A de la couverture, etc, par peur d’être envahissant. Il en va de même avec l’arrivée du Label 619 chez Rue de Sèvres, ce sont des amis, qui avaient besoin d’aide, des deux côtés. On a des talents énormes qui dorment en France et qui risquent de se réorienter car ils n’auront pas eu le bon contact au bon moment. Il y a plein de choses à faire avec cette nouvelle génération qui a des influences bien plus ouvertes, donc j’essaie d’en faire le plus possible bénévolement. Et puis, pendant le COVID, c’était aussi un moyen de voir du monde. Peut-être que ma deuxième vie sera d’être en freelance et d’aider à la création, je me verrais bien faire ça. On a de belles idées avec Waning Publishing la structure créée pour Astra Mortem. Par des relations avec Patrick Giger, mon associé, on a les droits du Necronomicon de H.R. Giger et d’un livre légendaire sur un film n’a jamais été fait avec un storyboard fait par un immense dessinateur français. On a de grandes envies : on devait faire un festival de jeu vidéo ensemble, j’espère vraiment qu’on pourra aller au bout parce que c’est un projet sur lequel j’ai passé des dizaines d’heures. J’ai aussi un projet de festival avec la mairie de Nantes. Mais tout s’est arrêté avec le covid, on verra sur les cieux veulent bien nous laisser reprendre.

Parlons pour finir d’HiComics, félicitation pour cette montée en puissance sur la qualité des titres.

Je suis content des récompenses d’Invisible Kingdom en France, c’est flatteur d’être élu éditeur de l’année par plusieurs médias… Je n’en demandais sincèrement pas tant, surtout que tout se passe bien en coulisses, c’est presque louche. On a le temps de faire les projets comme la sublime couverture inédite de Simone di Meo pour la France de We Only Find Them When They’re Dead, que j’aimerais dévoiler bientôt. La collection a fait ses preuves mais le plus difficile, c’est de maintenir ce niveau de qualité.

Il y a deux ans, tu disais que tu n’avais pas de gros moyens pour les achats de droit. Est-ce qu’il y a du changement ?

Non pas du tout. Comme Bragelonne, on ne surpaye jamais les bouquins. Mon achat le plus cher est Bitter Root. Le tome 2 décolle plus mais les héros issus des minorités et les femmes se vendent moins : SkywardInvisible Republic… Mais on va continuer jusqu’à ce ça change, car j’ai le soutien de Bragelonne et des Eisner Awards après tout !

Tu m’as contaminé avec les tortues, quoi de neuf sur les ventes ? 

Je suis trop fier de publier cette série. Le combat fut rude et ENFIN la série trouve son public, après trois ans à hurler à qui veut bien m’entendre. On va dépasser le seuil de rentabilité pour le tome 1 à 5 et les gens continuent à acheter la suite. C’est une bonne nouvelle. On réimprime les tome 1 à 4 surtout que le 4 on va pouvoir régler la petite pétouille sur le dos (la tranche – sic) du Tome 4. L’arrivée Mangetsu a aidé car de nombreux trentenaires attirés par le Manga ont découvert HiComics et les Tortues au passage.

Toutes ces belles annonces sont des promesses de bon moment de lecture en comics mais aussi manga.

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