[review] Pulp

Il arrive que l’on referme un ouvrage en ayant le souffle coupé après l’avoir lu d’une traite et de regretter de l’avoir déjà terminé. C’est souvent l’effet que me font les récits d’Ed Brubaker, un de mes auteurs favoris, dont j’attends chaque production avec ardeur et impatience. Pulp ne fait pas exception avec une écriture dense et ciselée, qui vous donne immédiatement envie de relire le titre à peine la dernière page tournée.

Un résumé pour la route

Pulp est un titre scénarisé par Ed Brubaker. Au dessin, on retrouve son comparse habituel, Sean Phillips, tandis que la couleur est confiée à Jacob Phillips. Le titre sort aux Etats-Unis chez Image et en France chez Delcourt en 2021.

Max Winter est un vieil homme qui survit à la Grande Dépression en rédigeant des nouvelles pour des magazines pulps. Il mêle à ses westerns le récit de sa propre existence et il espère un jour pouvoir vivre un peu plus décemment de son travail. Pourtant, son éditeur l’exploite et l’évince petit à petit. Max voit ses espoirs de vie paisible s’éloigner peu à peu tandis que les années 1930 montrent peu à peu un aspect de plus en plus sombre dans lequel les Nazis occupent une place prépondérante.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Amatrices et amateurs de récits courts et denses, vous êtes servis. Avec Pulp, Ed Brubaker et Sean Phillips nous offrent un titre de 71 pages et c’est un one-shot. Vous n’aurez donc pas d’excuses du genre « je n’aime pas les séries qui traînent en longueur ». Vous pourriez a contrario râler que, soixante dix pages, ce n’est pas beaucoup. Vous auriez tort tant l’écriture d’Ed Brubaker est d’une grande justesse : pas une case, pas un mot n’est en trop et la traduction est excellente.

Pulp est un ouvrage dans lequel il n’y a pas de héros, comme souvent chez Brubaker qui met en avant un type qui n’est pas vraiment recommandable malgré son aspect de grand-père bonhomme. Pourtant, si Max n’est pas un type bien, ce n’est pas vraiment un salaud non plus et c’est tout ce qui fait le sel du récit. L’auteur nous montre un pistolero qui a vieilli, un type qui a réussi à ne pas se faire flinguer dans un bête duel devant un saloon. On ne se demande jamais ce que deviennent les vieux cow-boys de la fin du XIXe siècle, Brubaker nous donne une réponse : ils vivent une petite existence médiocre en tentant de gagner leur maigre pitance entre humiliation et résignation. On touche alors du doigt les années 1930 aux Etats-Unis, celles qui suivent la Grande Dépression dont les Américains peinent à se remettre et, sans que cela soit abordé frontalement, l’auteur nous donne à toucher du doigt la dureté de ces temps. On peut dire la même chose pour la jeunesse de Max qui donne à voir les rivalités qui se faisaient jour au Far West et la manière dont les différents clans d’éleveurs se massacraient entre eux pour des terres ou du bétail, une autre forme de quête du lebensraum finalement qui se termine toujours en bain de sang.

Avec Pulp, Brubaker décide d’évoquer un aspect peu souvent abordé : celui de l’existence du Bund, le parti nazi américain, très actif aux Etats-Unis dans la promotion de l’hitlérisme. Le Bund est soutenu financièrement par de riches industriels et par l’Allemagne et se montre très actif avec l’organisation de meetings et défilés de rues ou encore soutien financier au parti nazi allemand. Cette incursion dans la grande histoire s’accompagne de la rédemption d’un Max hanté par son passé de brigand romantique. On se rend compte aussi de la présence forte de l’antisémitisme dans le New York des années 1930. Cette plongée dans l’ultra droite américaine n’est pas sans faire écho à une période plus contemporaine et fait plutôt froid dans le dos.

Comme toujours, Brubaker laisse des zones d’ombres, il ne raconte pas tout de ses personnages et laisse son lecteur choisir parfois. Il sème des petits indices sur les choses qui se sont ou qui auraient pu se passer mais il ne dit pas tout. Son personnage principal est un être écrasé par son destin, marqué par ses choix passés et par la façon dont il s’est reconstruit l’histoire pour en être le héros. Pourtant, le masque se fissure vite et Max se retrouve face à lui-même et au sale type qu’il a été. La fiction a fait de lui un héros, la réalité est plus contrastée, nous sommes tous des êtres voguant dans un entre-deux plus ou moins glauque et Max est l’archétype du gars qui n’est ni un pur salaud, ni un homme bien.

Brubaker, en baptisant son récit Pulp, rend un hommage aux précurseurs des comics et des romans d’aventures. Il mêle cette quête d’ailleurs qu’est celle du Far West et la quête de soi qui est un de ses topoï. Comme tous les personnages de l’auteur, on aime Max, on le déteste, mais surtout on le plaint. Cet apitoiement est aussi un apitoiement sur soi quand on sait qu’on ne peut pas forcément devenir la personne bien qu’on aimerait être. L’exemple de Max rassure toutefois tant il nous emmène vers le chemin rédempteur. Reste à savoir si on est prêt à en payer le prix.

Sur le plan graphique, Sean Phillips est toujours dans l’excellence, alternant les pages troubles et chaudes, à la trame voyante pour la partie pulp et un trait plus net et plus affirmé pour la partie des années 1930. Sans en faire trop, il nous donne à toucher du doigt l’atmosphère suffocante du Far West ou les espaces enfumés des rues de New York, le tout dans un découpage classique mais rudement efficace.

Alors, convaincus ?

De nombreuses raisons poussent à recommander ce titre : la trajectoire de vie de Max tout d’abord, qui fait de Pulp, une lecture émouvante, l’ambiance des années 1930 et cette question du nazisme américain et de son influence sur la société, le retour sur un Far West d’une grande dureté. A tout ceci s’ajoute l’écriture magnifique de Brubaker qui reste à mes yeux un des plus grands auteurs de comics indépendants qu’il m’ait été donné de lire. Il ya des titres qu’il est dommage de manquer, Pulp en fait partie, indéniablement.

Sonia Dollinger

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