[review] Shanghai Red

En dehors des deux licences phares de Hi Comics que sont Rick et Morty et les Tortues Ninja, l’éditeur se fait une spécialité d’interroger les questions de genre et de mettre en avant des récits dont les personnages principaux sont des femmes aux prises avec les formes de domination masculine. Shanghai Red ne fait pas exception. Ce récit de fiction s’appuie toutefois sur des faits connus plus ou moins légendaires s’étant déroulés à Portland, Oregon, donnant ainsi à cette histoire un contexte historique intéressants et mal connu des lecteurs européens. Deux bonnes raisons de se lancer dans la lecture de ce comic-book

Un résumé pour la route

Shanghai Red est un ouvrage scénarisé par Christopher Sebella tandis que la partie graphique est assurée par Joshua Hixson qui se charge des dessins et de la couleur. Le titre sort aux Etats-Unis chez Image Comics en 2019. En France, le récit est publié par Hi Comics en 2021.

Après deux ans de quasi esclavage sur un bateau, des matelots embauchés par ruse ou enlevés de force ont le choix de retourner à terre ou de prolonger leur contrat. Lorsque le contremaître vient leur mettre ce marché en main, il se fait égorger par l’un des malheureux qui attendait son heure. Jack ou plutôt Red vient de reprendre son destin en main. Il faut maintenant revenir à terre, dans la bonne ville de Portland, Oregon pour se venger de ceux qui l’ont contraint à une vie de misère.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Le récit se déroule au XIXe siècle et part d’une légende répandue à Portland : la pratique du shanghaiage ou shanghaiing. Il s’agit d’enlever des marins par ruse (en les faisant boire par exemple), par la contrainte ou le chantage. Le nom de Shanghai est associé à cette pratique car il s’agissait alors d’une destination courante des bateaux marchands. Ce type d’enrôlement forcé est connu dans le monde entier mais s’est notamment fait jour aux Etats-Unis et au Royaume-Uni dans les grandes villes portuaires.

Les auteurs le disent dans le texte publié en bonus par Hi Comics, ils mêlent allègrement histoire et fiction pour donner vie à leur récit. La plupart des crapules citée dans les pages de Shanghai Red ont réellement existé, en particulier Joseph « Bunco » Kelly qui aurait, à lui seul, shanghaié 2000 personnes. Toutefois, Sebella et Hixson précisent avec honnêteté que la question du shanghaiage n’a pas pu être prouvée à Portland et que les tunnels retrouvés dans les sous-sols de la cité avaient sans doute servi à d’autres activités illicites.

Le Portland du XIXe siècle est décrit avec soin, notamment ses bas-fonds qui exhalent les relents méphitiques d’une criminalité protéiforme : trafics de marchandises et trafics humains comme la prostitution et le shanghaiage. Le côté un peu « pulp » du dessin, l’aspect crasseux des cases montrant une ville gangrénée confère à la lecture un aspect pesant et poisseux. Personne n’est propre dans cette histoire car, pour sauver son existence d’une misère encore plus grande, chacun et chacune est prêt à vendre – au sens littéral – son prochain. Peut-on être considéré comme coupable dans ces conditions ? Pourtant, les auteurs n’entendent pas dédouaner l’ensemble des protagonistes : il existe un système organisé de traite d’êtres humains qui se rapproche d’une forme d’esclavage, même si un pseudo consentement est arraché aux victimes sous la contrainte. Le lecteur navigue dans une cité où la corruption touche le milieu politique local tout aussi bien que la police, les fondements de l’autorité étant sapés par l’avidité.

Le dessin et la couleur de Joshua Hixson appuient sur ces aspects déliquescents avec une prédominance de rouge, soulignant la violence et la souillure. Portland est une ville plongée dans une perpétuelle obscurité, une cité obscure sans grand espoir.

Seules les femmes semblent trouver grâce aux yeux de Sebella et Hixson et encore, elles n’en sortent pas toutes indemnes. Le personnage principal, surnommé Red – à cause de la couleur de ses cheveux – est en réalité une jeune femme prénommée Molly. Ayant appris à lutter pendant son enfance contre la misère et la force brute, elle s’est taillée une double personnalité en prenant l’identité de Jack. A travers les récits de la jeunesse de Molly, le lecteur est plongé dans la brutalité du quotidien des fermiers américains du XIXe siècle dont les terres sont convoitées par de grands propriétaires et dont l’existence précaire est sans cesse menacée. Les différentes formes de violences subies par Molly ne lui laissent guère le choix : pour résister, il lui faut devenir un homme. Et j’avoue que c’est là que je ne sais trop quoi penser de cette histoire.

Evidemment, les auteurs montrent qu’il est impossible à une femme du XIXe siècle de pouvoir s’extraire de sa condition ou de prétendre aux mêmes travaux que les hommes sans devenir l’un d’entre eux. De ce récit qui se veut militant, montrant des personnages féminins de caractère, il ressort malgré tout que le masculin l’emporte. On peut soit y voir une marche émancipatrice, Molly s’assumant en tant que Jack aux yeux du monde, sans honte et sans crainte, soit le maintien d’une vision patriarcale : le masculin l’emporte in fine sur le féminin. Je n’ai pas d’avis tranché sur la question, juste un sentiment d’inachevé. Je est un autre mais encore faut-il pouvoir lui parler et assumer ses identités multiples jusqu’à parfois n’en choisir qu’une.

Mais Shanghai Red est aussi un beau récit sur la vengeance et la manière dont elle emplit une existence jusqu’à l’empoisonner toute entière. La loi du talion doit-elle s’appliquer pour que nous puissions aller de l’avant et panser ses plaies ? Red entame une croisade qui la mènera aux confins de ses propres limites mais, comment se reconstruire sans en passer par là ? C’est sans doute la thématique qui m’a le plus touchée car elle est traitée avec justesse. Toutefois, la vengeance entraîne forcément une transformation et plus jamais l’individu ne sera le même. Il arrive cependant que la vengeance soit le seul remède possible à ses traumas. Et pourquoi pas ?

Alors, convaincus ?

Shanghai Red est un titre qui revêt de nombreuses qualités : une partie graphique solide bien que parfois un peu confuse et un contenu historique passionnant au regard de l’histoire des Etats-Unis au XIXe siècle, tant dans son aspect urbain que rural et qui donne envie d’en savoir plus sur cette période et ces pratiques crapuleuses. Red, le personnage principal, est une individualité attachante, marquée par les épreuve de la vie et dont la vengeance guide les pas. Sa transformation, d’abord lente puis assumée, est le moment paroxystique du récit. Les auteurs ne jugent pas et proposent au lecteur de se faire sa propre opinion. Le rejet et la violence sont la raison séminale de l’évolution de Red, mais est-ce seulement cela ou ces événements participent-ils d’un mouvement profond inhérent à la personnalité de la jeune femme ? A vous de décider, chers lecteurs, après avoir profité de ce récit forcément troublant.

Sonia Dollinger

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