[review] Le retour du messie : verset 1

L’avis de Dragnir

Autant vous l’avouer : je ne suis pas fan des bondieuseries d’où qu’elles viennent. Et je suis suffisamment mesquin pour me gausser salement quand je vois des culs-bénis s’offusquer à propos de simples dessins. Comme quoi, la force de conviction ça tient à pas grand-chose. Alors camarade grenouille de bénitier, accroche-toi à ton chapelet parce que tu vas un peu morfler !

In nomine patris 

Dieu en a plein les bottes de l’humanité et accessoirement de son fils à qui il reproche de n’avoir tenu que 33 ans sur Terre ! Cependant, au cours d’une de ses divines contemplations, il découvre Sunstar héros zirconien doté de super pouvoirs, notoirement l’être le plus puissant de la planète. D’emblée, l’Éternel trouve que sa façon de botter des fions du champion et de rouler des pelles à sa petite amie journaliste est méchamment stylée ! Aussitôt, un projet germe dans le miséricordieux cigare céleste : il va confier Jésus à Sunstar histoire de lui forger le caractère autrement qu’en le clouant sur un bout de bois. Après une petite visite annonciatrice en plein ébats nocturnes par Dieu lui-même, le plus grand des super-héros sur Terre se retrouve affublé du messie qui, après 2000 ans d’absence, a un peu de mal avec les convenances de notre temps.

Tout semblait bien parti pour l’éducation du rejeton divin si ce n’est que son tuteur héroïque est lui aussi empêtré dans ses difficultés ! Fonder une famille et avoir des enfants relève du chemin de croix, à plus forte raison quand on se pose des questions sur son statut de protecteur de l’humanité ! Autant dire que c’est mal barré pour le cloué de Golgotha !

Opus dei    

Dire que « le retour du messie » eut une gestation et une naissance difficile serait un euphémisme ! En effet, initialement prévu chez DC, la série a été annulée par l’éditeur suite à l’effet conjugué de la pression des bouffeurs d’hostie de la Bible Belt et de l’atrophie testiculaire avancée des décideurs de chez DC dont l’acronyme a gagné pour moi depuis une nouvelle signification devenant les « dystrophies couillesques ». Je conçois qu’en pleine période trumpiste, sortir un comics jouant avec espièglerie avec les mythes de la religion chrétienne n’était pas simple, mais céder à ces dégénérés suceurs de prédicateurs était quand même une nouvelle lâcheté des censeurs du batzboub !

Mark Russel, auteur de ce que ces trépanés du crucifix ont qualifié de blasphème sans même avoir vu une seule case de son travail, s’est donc tourné vers une petite maison d’édition en l’occurrence Ahoy comics pour faire publier cette œuvre qui lui tenait à cœur. Et Hosanna, Hosanna au plus haut des cieux, grand bien lui en a pris car c’est tout à fait délicieux !

Alors qu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas d’un pamphlet théophobe qui cracherait sur les croyants ou même sur l’Église mais davantage d’une réflexion sur le pouvoir, de son utilisation et de sa relation avec le bien ou le mal. Car finalement, l’utilisation de la force faite par les personnages de comics n’est légitimée que par le résultat que l’on estimera bon ou mauvais selon les critères sociétaux admis. Mais il n’en demeure pas moins que la violence comme seule solution reste une base douteuse. Que deviendrait le divin avec une telle logique ?

Autre aspect abordé selon la symbolique chrétienne : la relation père /fils. Ainsi Dieu n’échappe pas à une critique acerbe quant à sa mégalomanie vindicative mais c’est surtout ses défaillances de père qui sont mises en avant. Le Saint-Esprit n’est donc pas sans défaut. L’auteur utilise une imagerie similaire pour déconstruire les iconographies des super-héros. En effet, celui qui est l’équivalent de Superman dans ce comics est plein de failles et d’incertitudes sous son vernis d’invulnérabilité. Voulant devenir parent sans y parvenir et sans en avoir les compétences, Sunstar se voit confier Jésus comme un substitut de fils et découvre les doutes qui assaillent tous les parents quand leurs gosses posent des questions sur le monde avec un regard d’enfant.

Le récit est drôle et subtil et son propos est bien sûr irrévérencieux en égratignant un peu tout le monde par une douce impertinence mais n’est jamais irrespectueux des croyants ou de la foi.

Aux pinceaux, Richard Pace et Leonard Kirk (le dessinateur dont l’évocation du nom fait invariablement démarrer dans mon esprit la phrase « Space, the final frontier ») rendent tous deux un travail on ne peut plus correct quand bien même leurs traits ne sont pas inoubliables. On va dire que ça fait bien le taf.

Magna Veritas

Une divine réussite donc que ce « Retour du messie », récit intelligent et drôle qui séduit par son ton gentiment blasphématoire. Comme le disait un ami éleveur de chat : « Jésus est descendu par minou » et d’une bien belle manière grâce à ce livre. 

L’avis de Sonia

Ayant eu vent de cet ouvrage par le truchement de la polémique qu’il a créée avant même d’être lu, je ne pouvais passer à côté. Mon but était de comprendre comment un livre qui n’avait encore été lu par personne avait pu provoquer autant l’ire des censeurs criant au blasphème. Soyons clairs toutefois, si je suis athée et si je ris bien volontiers aux caricatures et blagues sur les religions, lire un comics mal ficelé sur le sujet ne m’aurait pas pour autant exaltée non plus qu’un titre cucul mettant en avant la figure divine.

Me voilà donc curieuse mais sans a priori découvrant ce premier verset du retour du Messie. En refermant le volume, je ne peux que remercier Ahoy Comics et Delcourt en France d’avoir publié un récit intelligent, fin et d’une profondeur inattendue. Alors oui, certains passages sont drôles, voire cocasses, Dieu et Jésus Christ se retrouvent dans des situations improbables mais ils sont aussi touchants qu’agaçants. Dieu est-il fait pour être touchant me répondrez-vous… et pourquoi pas au fond.

Certes Mark Russell interroge avec humour certains pans de l’histoire sainte : mais pourquoi diable Dieu plante-t-il un arbre au milieu du jardin d’Eden en précisant bien qu’il ne faut pas y toucher ? Si l’homme est fait à son image, Dieu devait bien se douter du résultat. On voit peu à peu les créatures échapper à leur démiurge dont les sentiments oscillent entre colère et déception. L’attitude des hommes renvoie Dieu à sa propre image : ils sont violents malgré tous les garde-fous que le Créateur tente d’opposer à leur folie. Russell pose la question inévitable : si l’homme est à l’image de Dieu, Dieu est-il violent ?

Quand Jésus, son fils, tente une autre approche, non violente et retourne vers son Père penaud et crucifié, Dieu décide de reprendre en main son éducation et de le confier au plus grand super-héros présent sur Terre, Sunstar. Ce dernier est une transposition du Superman de Siegel et Shuster : il vient de la planète Zyrkon, a vécu dans la petite ville rurale de Littleton (Smallville ?), sa femme est journaliste et son costume ressemble à l’évidence à celui du Kryptonien de DC Comics. Sunstar semble est la personne idéale pour endurcir Jésus : invincible, droit, symbole du beau mâle triomphant, il n’est pourtant qu’impétueux, fonce sans réfléchir, provoque des dégâts, allant jusqu’à tuer des gens par erreur ou de manière impulsive. Il néglige son couple et ne parvient pas à donner d’enfant à sa femme. A travers le personnage de Sunstar, Mark Russell remet donc en cause la figure du surhomme nietzschéen qui ne s’en sort pas mieux que Dieu pour sauver les hommes de leurs pulsions de mort. Le dialogue entre le Christ et le super-héros, son ersatz moderne est très intelligemment amené et, si aucun ne s’en sort franchement bien, ils ont au moins le mérite de tenter quelque chose dans un monde en quête de sens.

L’autre force de l’ouvrage est de confronter le message divin à certains de ses adeptes. Quelle n’est pas la surprise de Jésus lorsqu’il découvre que son nom est parfois devenu un produit marketing ou, pire encore, une justification à toutes les exclusions. La confrontation du Christ avec les fanatiques de l’église méga baptiste est épique : après un discours homophobe qui s’appuie sur les écrits de Paul, les intégristes envoient Jésus en prison pour avoir affirmé qu’il était le Fils de Dieu. En prison, il se retrouve victime des suprémacistes de la fraternité chrétienne blanche. Finalement, Dieu, c’est un peu comme les frites Mc Cain, ce ne sont pas ceux qui en parlent le plus qui le connaissent le mieux… Quand on lui tend le Nouveau Testament, Jésus est désespéré du travestissement de son message. C’est finalement comme cela que je m’imagine le retour du Christ dans notre société : un être en complet décalage avec ce qu’on a fait de son enseignement, un être perdu et rejeté.

Pourtant, hormis les fanatiques bas du front, aucun personnage n’est réellement antipathique, ni Dieu le colérique qui cherche seulement à être un bon père, ni le Christ, baba cool éternellement optimiste, ni Sunstar, un surhomme « humain trop humain » selon la formule de Nietzsche, ni même Satan dans sa quête de l’Amour perdu et de l’absolu. La connaissance des textes bibliques par Mark Russell est appréciable et on sent que l’auteur maîtrise le sujet.

Le dessin de Richard Pace et de Léonard Kirk reste assez classique dans l’ensemble tant dans le trait que dans le découpage des cases mais Le Retour du Messie est un titre rythmé et la partie graphique est, somme toute, efficace.

Alors, convaincus ?

Avec le Retour du Messie, Mark Russell nous livre ses interrogations métaphysiques avec une grande sensibilité doublée d’un humour toujours juste et jamais vulgaire. J’engage d’ailleurs le lecteur à ne pas oublier de lire la note rédigée par l’auteur qui précise ainsi ses intentions. On est bien loin du « blasphème » de bas étage dans ce comic-book qui questionne toutes nos divinités, qu’il s’agisse du Dieu des Chrétiens comme du super-héros. Si vous vous attendez à un face à face entre Sunstar et Jésus Christ, vous aurez surtout droit à un face à face avec vous-même et à vos propres interrogations. Loin de provoquer une douleur térébrante, la lecture de ce titre vous sera sans nulle doute salutaire et profitable si tant est que vous soyez ouvert d’esprit.

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