[Interview] Romain Galand, fondateur des éditions Kinaye

Sur notre site, Sonia avait parlé avec le plus grand bien du premier volume de Misfit City puis une très brève rencontre avec Romain Galand lors du Free Comic Book Day m’a donné envie d’échanger plus longuement avec lui. On a pu se voir il y a plusieurs mois et ce moment a donné ce dialogue riche et honnête.

Pour commencer, pourrais-tu présenter l’historique des éditions Kinaye ?

J’ai fait six ans d’étude en pharmacie mais sans que cela me plaise. Je suis alors rentré dans une école de commerce à Nancy pour travailler dans l’édition de bd. Cette école avait un campus commun avec un institut des Beaux-Arts. C’est par cette formation que j’ai fait des fanzines qui m’ont ensuite permis de rentrer chez Glénat en tant qu’assistant en droits dérivés puis assistant éditorial en bd franco-belge classique et en bd illustrée jeunesse. Ensuite, j’ai fait un stage de fin d’étude chez Valiant à New York. Je m’occupais surtout de l’éditorial et du marketing. Pendant ce stage, j’allais toutes les semaines en comic shop où j’ai vu un rayon bd jeunesse qui commençait tout juste. En France, on n’en entendait pas du tout parler. C’est là-bas que j’ai repéré Diesel qui est devenu la première série que j’ai publiée. J’avais déjà dans l’idée de monter ma maison d’édition mais il fallait trouver le marché. Le secteur adulte était déjà plein. Par contre, le comics jeunesse apporte quelque chose de nouveau par rapport à la bd jeunesse française : c’est un peu plus moderne et le style fait très animation. Quand je suis revenu un an après en France, j’ai commencé à travailler sur la création de la maison d’édition que j’ai proposée au distributeur Média Diffusion qui était intéressé. Tout en étant totalement indépendant, j’ai avec eux un contrat de diffusion qui me permet d’être plus visible.

Quel est le sens de ce nom étrange ? 

C’est la contraction phonétique entre keen (avisé) et eye (l’œil) pour montrer qu’il y avait des ouvrages de qualité et c’est pour cela qu’il y a un œil dans le logo. Pour moi, la ligne éditoriale est que Kinaye fait des choses différentes, d’une qualité constante et originale. Je suis sur une cible un peu nouvelle, des enfants et de très jeunes adultes mais surtout des femmes de 20-35 ans ce que je ne pensais pas au départ.

Plus personnellement pourriez-vous présenter votre rapport à la bd, en particulier les comics ?

Mon père était un gros lecteur de bd et j’en ai toujours lu depuis que j’ai cinq-six ans, énormément de franco-belge. J’en ai eu un peu marre vers seize, dix-sept ans mais j’ai été sauvé par Mutafukaz de Run. J’avais lu quelques comics (From Hell…) mais je m’y suis vraiment mis vers 2006 avec Civil War. J’ai eu une grosse période Marvel et DC pendant trois ou quatre ans puis j’ai surtout lu de l’indé en français puis en v.o.

Pourrais-tu expliquer à un néophyte quel est le travail d’une maison d’édition ?

Les gens qui travaillent dans la bd sont des passionnés car c’est tellement compliqué. Ce sont des métiers où il faut être assez ouvert d’esprit et cela se voit dans les gens qui y travaillent. Il y a deux versants désormais : l’achat de droit et la création. La première fois que j’ai contacté les maisons d’édition, j’ai eu des réponses très rapides. C’est plus simple que les éditeurs français. Les Américains font confiance au départ. Ensuite, ils jugent sur la qualité de la maquette et de l’intérieur avant l’impression. J’avais déjà listé huit titres avant d’avoir trouvé un distributeur. La France est, avec le Japon, un gros marché pour les achats de droits. Je m’entends très bien avec Boom Studios mais je travaille en direct aussi avec Dark Horse, Scholastics, Koyama… Pour d’autres maisons d’éditions comme First Second Books, je passe par un agent français. En général, je demande le pdf et, si cela me plaît, je fais une offre. S’ils ont d’autres compétiteurs, c’est la meilleure offre aux enchères qui l’emporte. Si, au final, les offres de plusieurs maisons d’éditions francophones sont identiques, c’est l’éditeur américain qui décide. 

Être éditeur, est-ce le paradis du lecteur ?

Je lis moins qu’avant pour moi car je fais pas mal de veille surtout en bd jeunesse. Mais cela n’a pas altéré ma passion. J’ai accès à tous les pdf de tous les éditeurs américains. Donc si j’ai envie de les lire, c’est facile mais j’essaye de me limiter. Par exemple, j’aime beaucoup Andrew MacLean qui fait Head Lopper chez Image et donc dès qu’il arrive, je le prends tout comme Daniel Warren Johnson. J’aime aussi The GoonB.P.R.D. qui, dix ans après ses débuts, ne perd pas en qualité.

Tu édites, tu fais des salons et tu traduis, est-ce que tu fais tout ? 

Je m’occupe aussi des réseaux sociaux, du marketing… Être en indépendant permet aussi d’éviter les frais supplémentaires. Je suis le seul salarié et j’ai pas mal de freelance : une personne qui s’occupait de la diffusion et de la distribution car c’est la partie que je connaissais le moins. J’ai une personne qui fait la relecture et corrige ma traduction. J’espère déléguer l’année prochaine les réseaux sociaux car cela prend énormément de temps. Je vais faire de moins en moins la traduction avec l’augmentation du nombre de titres et les créations originales. Mais j’aime bien traduire car c’est très important dans l’achat de droit et cela peut ruiner image de marque. Traduire soi-même imprime aussi une différence par rapport à un traducteur professionnel. Pour les salons je me focalise sur les plus gros car cela prend du temps.

La France a subi le choc du confinement. Comment avez-vous professionnellement vécu cette période ?

J’étais inquiet : plus de librairie, un chiffre d‘affaire à zéro… Je savais que la crise impacterait aussi les ouvrages d’après le confinement et donc j’ai décidé de décaler la moitié de la production à 2021. J’ai par contre plus bossé en avançant un maximum sur les traductions. J’ai donc plutôt bien vécu cette période. C’est sans doute différent quand on a un local et des salariés. 

Peux-tu nous expliquer la séparation de ton catalogue en deux ?

J’essaye d’avoir une cohérence graphiquement, que cela ressemble à de l’animation. Les thématiques sont assez variées : la magie ou la sorcellerie beaucoup l’année prochaine qui est très à la mode aux États-Unis. 

A la base, j’ai fait deux collections pour des publics différents. Je ne voulais pas mélanger les deux. Une collection qui s’appelle Fresh Kids qui est plus comics d’aventure, assez colorée. Ce sont des styles très mondialisés avec une ligne très animation par des auteurs américains qui travaillent chez Cartoon Network, Disney… Ces albums peuvent plaire aux purs amateurs de comics tout en étant abordables. J’ai aussi fait une collection qui s’appelle Graphic Kids, orientée vers le roman graphique et peut-être un peu plus indé avec des thématiques plus profondes. Les styles sont plus européens. J’avais peur d’avoir l’étiquette comics et de ne plus pouvoir m’en débarrasser ensuite. Ce n’est pas que je n’aime pas le comics. Au contraire, je l’adore mais je suis persuadé que mon public n’était pas celui des comics. Le roman graphique américain est une frange particulière aux États-Unis avec beaucoup d’autrices plutôt jeunes. Je sais que cela intéresse beaucoup moins les lecteurs de comics. 

Tu n’as pas peur en te centrant sur un style que ce dernier se démode et que cela soit plus compliqué pour toi ?

Au contraire, j’ai l’impression d’être plus moderne. Le style franco-belge pur n’existe plus comme le montre Matthieu Bablet par exemple. De plus, l’évolution va dans ce sens car les jeunes auteurs seront influencés par la bd, le manga et le comics. Les lignes vont s’effacer peu à peu. Je me vois un peu comme le label 619 mais en jeunesse avec des style influencés de partout. Par contre, j’ai énormément de mal à trouver des relais chez les journalistes Il n’y a pas de site dédié pour la bd jeunesse. Je ne suis pas assez indé pour Le FigaroTélérama… mais je ne suis pas assez mainstream pour des journalistes bd qui sont attachés à la bd franco-belge. 

Tu sembles vouloir mettre en avant des titres progressistes (on peut penser au titre Le garçon sorcière sur les représentations de genre).

Je viens d’avoir 33 ans et ces thématiques sont pour moi une question générationnelle que je veux mettre en avant. Les éditeurs des maisons d’édition plus classiques sont plus âgés et ces thématiques qui les touchent moins leur font peur. J’essaye de trouver des thèmes qui ne sont pas abordées dans les autres bd de production française. C’est pareil pour la création, les artistes ont carte blanche. On peut parler de tout en bd jeunesse : le deuil, la séparation… Ces thèmes peuvent paraître durs mais les enfants d’aujourd’hui se posent sans doute plus de questions que nous à leur âge. Il suffit de le mettre au bon niveau. Dans Le garçon sorcière, on peut trouver ce que l’on veut : les stéréotypes de genres comme la magie. Les lecteurs suivent car ils retrouvent des valeurs qui les intéressent. Ce petit supplément d’âme me paraissait important. Ce ne sont pas juste des bd d’entertainment mais elles font réfléchir sans que cela soit du prosélytisme. Mon but n’est pas d’imposer des personnages LGBT à tout prix mais de le faire de manière douce. C’est déjà un acte militant pour moi et ce n’est pas un argument de vente.

Misfit City a des héroïnes féminines mais aussi une équipe créative majoritairement féminine, est-ce une volonté de parité dans la collection ou est-ce une particularité de la bd jeunesse ?

C’est un peu des deux. Aux États-Unis, il y a beaucoup plus de femmes. Avoir beaucoup d’autrices est intéressant car la narration est différente. Trois des quatre créations de la nouvelle collection Punch ! seront faites par des femmes. 

Plusieurs de tes séries arrivent bientôt au deuxième tome, comment abordes-tu ce passage parfois risqué ?

La crise a un peu cassé les séries de 2020. Je pensais que Ronin Island serait ma meilleure série de cette année mais c’est plutôt Le garçon sorcière.

On assiste aujourd’hui à une émergence de gammes young adult chez de gros éditeurs (Urban Link chez Urban ou la nomination d’une directrice de DC spécialisée dans ce secteur). Comment analyses-tu cette situation ?

Aux États-Unis c’est en train de tout casser. Alors que le lectorat des comicshop est vieillissant et diminue, les éditeurs mettent des comics dans les librairies traditionnelles et ils ont compris que cela touchait un nouveau lectorat, des jeunes femmes et des enfants. Les chiffre d’affaires des graphic novels jeunesse et young adult ont dépassé ceux des comics de super-héros. Cela va continuer et les éditeurs français vont se lancer dans ce secteur. Cela risque de faire augmenter les droits et c’est aussi pour cela que j’ai commencé à faire de la création. Il faut faire attention à ne pas être trop dépendant des Américains. Mon but à moyen terme est d’avoir moitié de créa et moitié d’achat de droit. 

Mis à part Ronin Island et Misfit City, je ne me considère pas vraiment comme un éditeur de titres young adult mais plus de livres pour la jeunesse qui peuvent être lus par tout le monde avec des degrés différents. Je considère que je publie de la bd familiale modernisée. Les Américains parlent de comics « all ages » et c’est beaucoup plus juste pour moi. 

Les gens du marketing aiment bien mettre dans des cases et faire des créneaux spécifiques mais ce n’est pas vraiment justifié. Il y aura peut-être un rayon young adult dans les librairies mais en a-t-on vraiment besoin ? Des adultes, surtout des femmes vont déjà au rayon jeunesse car les thématiques leurs plaisent.

Comment exister dans les librairies ?

Je ne pense pas être énormément en comcishop mais plus en librairie généraliste. Comme c’est nouveau il faut expliquer. J’ai encore des libraires qui mettent par exemple Le garçon sorcière entre Spider-Man et Batman mais ce n’est pas tout la cible. C’est pour cela que j’ai lancé la collection de création pour me recentrer éditeur jeunesse et j’ai vu aussi que le lectorat franco-belge classique a encore des réticences vis-à-vis de la bd américaine. Les créations originales sont là pour ouvrir le lectorat. 

Quelles sont tes prochaines sorties ?

En 2019, il y avait douze titres. En 2020, je devais publier quinze titres et finalement j’ai publié la moitié. Cette année, je vais publier seize titres mais avec la moitié de créations originales.

En janvier, j’ai sorti Ronin Island tome 3, Le garçon sorcière tome 3 puis, en février, Wild’s End de Dan Abnett et Yann Culbard, publiés aux États-Unis chez Boom Studios. C’est un peu La guerre des mondes avec des animaux. Je le sors dans Fresh Kids car je pense qu’on peut le lire dès douze ans mais je sais déjà qu’il y a beaucoup de fans de comics qui sont très intéressés par le nom du scénariste.

Toujours en février, je viens de sortir Punch ! un fascicule de créations originales. Ce sont des anthologies sous forme de plusieurs fascicules de 40 pages avec quatre histoires puis cela formera une intégrale. Ce sont des collectors pour les fans (un tirage unique, une couverture alternative recto-verso et huit bonus exclusifs) et le contenu similaire en souple à un album franco-belge mais à 5,90€.  Le format fascicule n’existe quasiment pas et encore moins en jeunesse. Yohan Sacré qui a fait Timo L’aventurier avec Jonathan Garnier au Lombard sera dans le premier volume. L’ambiance est très mignonne. C’est l’histoire de trois graines qui récupèrent un bébé de la tribu avec laquelle elles sont en guerre. Elles décident quand même de le ramener et pour cela ils traversent plusieurs régions différentes. Je vais faire en avril un deuxième fascicule avec Elsa Bourdier et Sourya Sihachakr. Il y a aussi Mélanie Allag qui vient de sortir Le repas des hyènes

En mars, je sors Pilu des bois par Mai K. Nguyen. C’est la première bd de l’autrice. Une petite fille s’enfuit de chez elle après une dispute avec sa grande sœur. Lors de la fugue elle rencontre Pilu, une fée de la forêt qui s’est aussi enfuie de chez elle. La petite fille va guider la fée pour qu’elle retrouve sa mère. Le design peut fait penser aux studios Ghibli.

En avril, j’ai Snapdragon par Kat Leyh, la co-autrice de Lumberjanes. Une sorcière et une petite fille différente des autres se rencontrent par hasard et se lient d’amitié. Ce roman graphique parle de la place des Afro-américains aux États-Unis, des familles monoparentales… Les critiques sont très bonnes aux États-Unis.

Le tome 2 de Nico Bravo arrive aussi. J’ai deux autres projets :

– Ours de Ben Queen, un scénariste de Pixar et Joe Todd-Stanton qui dessine La famille Vieillepierre. Un chien d’aveugle perd lui-même la vue. Des ratons laveurs lui disent que les animaux de la forêt utilisent la magie et il part à l’aventure dans le but de recouvrer la vue. C’est un conte animalier sur le handicap.

– Samourai Gun de Valentin Seiche dont j’ai déjà édité The World. Je suis cet auteur depuis son fanzine Chaud Nem Jump avec Guillaume Singelin. Il sort un roman graphique inspiré du jeu vidéo auquel il participe. C’est proche du manga mais avec trois couleurs. Ce titre à part est mon plaisir d’éditeur de l’année. 

C’est à la fin de ces très belles annonces que nous nous sommes séparés mais en regardant ensuite quelques images sur internet, il est fort possible que nous reparlions très vite de ces titres sur notre site…

Thomas Savidan

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