[review] Batman Dailies 1944-1945

Après un premier volume consacré aux années 1943-1944, le deuxième tome de Batman Dailies se consacre aux années 1944-1945. Ces comic strips qui paraissaient dans les journaux conservent une ambiance plus proche de celle des années 1930 que des années de guerre. Le second conflit mondial est presque totalement absent et les récits alternent entre les histoires de gangsters et les rebondissements burlesques. Une des particularités de ce tome est qu’il met aussi bien en scène Batman et Robin que leurs alter-ego Bruce Wayne et Dick Grayson. Chaque récit est assez long, tenant les lecteurs en haleine sur plusieurs semaines. Cette plongée dans un univers désuet est particulièrement intéressante pour tout lecteur s’intéressant à l’histoire des comics.

Un résumé pour la route

Batman Dailies, 1944-1945 reprend les strips produits par DC Comics pour le McClure Syndicate. L’ouvrage se divise en cinq chapitres avec pour scénaristes Alvin Schwartz (chapitres 1, 4, 5), Jack Schiff (chapitres 2 et 3). Le dessin est assuré par Bob Kane assisté de Jack Burnley pour le chapitre 3, tandis que l’encrage est signé par Charles Paris. Urban comics sort ce deuxième tome de Batman Dailies (1944-1945) en 2021 dans un format à l’italienne. Le volume proposé par Urban Comics est agrémenté d’un texte de Joe Desris qui retrace l’histoire de la bande quotidienne de Batman dans les années 1940 et d’un autre signé de Bob Kane. On trouve aussi en fin de volume les biographies des artistes intervenant dans ce tome.

Batman et Robin combattent le crime dans les rues de Gotham et sont parfois appelés en renfort dans d’autres villes pour faire régner la justice. Au cours de leurs aventures, les deux héros seront confrontés à un truand qui terrorise une cité entière, à un gangster qui tyrannise une famille, à une femme désespérée, à une bande d’escrocs qui cherchent à dépouiller un couple crédule ou à une héritière capricieuse qui cache sans doute quelques secrets.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Comme dans le premier volume, Joe Desris revient sur la naissance de ces strips, sur l’importance des artistes que sont Bob Kane mais aussi l’encreur Charles Paris ou le scénariste Alvin Schwartz qui signe trois des cinq chapitres de ce titre. Le rédacteur montre aussi combien la représentation de la guerre est insignifiante dans ces récits hormis quelques allusions sur le manque de main d’œuvre et la crise du logement. On est loin de la chasse aux espions nazis ou aux Japonais fêlons que l’on retrouve dans d’autres supports. Les histoires présentées ici mettent en scène des préoccupations tout droit sorties des années 1930 : des villes gangrénées par le gangstérisme et la corruption. Alvin Schwartz et Jack Schiff mettent en scène des malfrats parfois cruels et parfois pathétiques.

Le premier chapitre, intitulé Le tyran d’opérette de Twin Mills, montre combien une ville de 50 000 habitants peut être mise en coupe réglée par Tweed Wickham, un homme d’affaires véreux qui a soudoyé toutes les autorités locales. Pourtant, seul le rédacteur du journal local, Le Sentinel, résiste et demeure intègre, dénonçant ses exactions. Evidemment, le journal est victime de sabotages, de tentatives d’intimidations et, tandis que Batman et Robin arrivent à la rescousse, ils se retrouvent à leur tour mis au ban de la ville toute entière dévouée au gangster. Ce récit est un hymne à la liberté de la presse, seul pouvoir qui tient face aux institutions tombées dans une corruption généralisée. On retrouve toutes les figures classiques des malfrats : Whickam est un homme bien portant, drapé dans des vêtements voyants, un énorme cigare au coin des lèvres. Il est entouré d’hommes de main dont un tueur à gages sans pitié, le lecteur pénètre dans des maisons de jeux clandestines et est le témoin de paris risqués, de chantages ou d’escroqueries. Le récit est assez anxiogène et on se demande bien par quel miracle Batman et Robin finiront par faire tomber ce système mafieux. Que les archives de la police aient pu jouer un rôle déterminant dans cette affaire n’est pas pour me déplaire, il faut bien l’avouer.

Le deuxième chapitre, Rien n’est plus comme avant chez les Bliss, est tout aussi angoissant que le précédent. Le récit s’ouvre sur une grande maison délabrée qu’on dirait sortie tout droit d’un film de maison hantée, habitée par une vieille femme et un grand type aux allures patibulaires. L’encrage de Charles Paris accentue cette impression d’étouffement et cette sensation de se trouver au beau milieu d’un film d’horreur. Ce qui n’aurait pu être qu’un banal récit de chantage et de trafics se révèle finalement être une histoire bien plus profonde que prévu. Le méchant de l’histoire est avant tout jugé sur son physique disgracieux qui lui a interdit tout emploi honnête. Poussé par les préjugés du commun des mortels – Et on tuera tous les affreux aurait dit Boris Vian – il n’a d’autre choix que le crime. Haineux parce que rejeté, l’homme, bien que cruel, conserve en lui une once d’humanité. Ce récit est, à mon sens, le plus fort, voire le plus émouvant, de ce volume.

Le troisième chapitre, qui a pour titre Le Mystère Karen Drew, est pour le moins atypique. En effet, à aucun moment Batman n’apparaît dans ce récit entièrement centré sur Bruce Wayne. Le beau milliardaire s’entiche d’une belle brune, Karen Drew, qui l’entraîne dans des aventures totalement improbables, là encore peuplées de gangsters et de chantages. Cette aventure est assez déstabilisante car le lecteur ne suit pas le justicier masqué mais son alter ego qui semble davantage subir les événements que les anticiper. Certes, Bruce Wayne s’en tire et sauve Karen. Dans cette histoire, ce sont les femmes qui mènent la danse, qu’il s’agisse de l’habile Karen ou de la puissante forgeronne qui jouera un rôle décisif dans le dénouement. Wayne n’est finalement que le jouet de sentiments pas forcément réciproques. Le choix de ne pas montrer le chevalier noir est assez surprenant mais plutôt audacieux, alors pourquoi pas.

Dans le quatrième chapitre, Leur affaire la plus difficile, Al Schwartz s’essaie à l’humour en confiant à Batman et Robin une mission totalement surréaliste, celle de trouver un appartement dans Gotham à la fille d’un bienfaiteur de la police. En creux, Schwartz évoque ainsi la crise du logement qui touche les métropoles américaines pendant la Seconde Guerre mondiale. On en profite pour faire le panel des différents habitants de Gotham : marchands de sommeil, agents immobiliers, vedettes de cinéma névrosées sans oublier les inévitables gangsters et les femmes fatales. Le récit se clôt également par un retournement burlesque.

Enfin, le dernier chapitre, L’avertissement de la lampe, aborde plusieurs thèmes : le végétarisme et le pouvoir de persuasion des gourous. La femme d’un éleveur fait pression sur son mari pour qu’il cesse son activité. Cependant, cette femme est avant tout sous l’emprise d’un gourou au surnom un peu ridicule : « la Lampe ». Le lecteur plonge ainsi dans l’univers du charlatanisme, des escrocs enturbannés dont les armes principales sont une boule de cristal et une force de persuasion peu commune. On note, dans cette aventure, le rôle actif d’Alfred qui tire ses maîtres d’un mauvais pas.

Alors, convaincus ?

Ayant pris le rythme de la lecture des Dailies grâce au premier volume, j’ai été ravie de retrouver ces récits à la fois vifs et naïfs. On y retrouve les thématiques précédemment traitées comme le poids du gangstérisme dans la société américaine ou la corruption des institutions. On retrouve un plaidoyer pour la liberté de la presse mais on explore aussi les dramatiques conséquences du culte de l’apparence, des thèmes finalement très actuels. Quelques particularités dans ce volume : la forte présence des alter-ego de Batman et Robin avec un récit qui ne montre jamais les deux héros. Le trait est, dans l’ensemble, très efficace et il faut encore une fois saluer le talent d’encreur de Charles Paris qui donne aux différents récits une ambiance noire et angoissante tout en accentuant les expressions des différents protagonistes dont certains sont inspirés par les stars de l’époque, on a l’impression de croiser Lauren Bacall ou Peter Lorre. Un volume qui ravira les amatrices et amateurs d’histoire des comics et du chevalier noir.

Sonia Dollinger

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