[review] Alienated

Autant le dire tout de suite, je crains beaucoup les récits sur les adolescents qui tendent soit à la mièvrerie soit à la caricature. Pourtant, faisant confiance à la ligne éditoriale d’Hi Comics, j’ai décidé de me plonger dans Alienated et bien m’en a pris tant ce titre dégage une puissance et donne matière à réflexion sur le monde qui nous entoure et les ravages des frustrations d’une génération hyperconnectée.

Un résumé pour la route

Alienated est un récit scénarisé par Simon Spurrier et illustré par Chris Wildgoose. La colorisation est confiée à André May. Aux Etats-Unis, le titre est sorti chez Boom ! Studio. En France, Alienated est publié chez Hi Comics en 2020 avec une traduction de Marie-Paule Noël.

Un lycée comme les autres, où les adolescents se croisent, traînant leur malaise ou leur fausse assurance, perclus de doutes et de complexes. Trois d’entre eux semblent particulièrement esseulés : Samuel, un jeune vlogueur sans succès, nouveau dans son bahut, Samantha, une fille asociale qui attend la fin de l’année scolaire avec impatience et Samir, un type qui veut voir le bien partout, même chez les caïds du lycée. Alors qu’ils se retrouvent tous les trois en forêt, un étrange phénomène va les lier entre eux pour le meilleur et pour le pire.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Comme beaucoup de titre de chez Hi Comics, Alienated offre un propos engagé, une critique du monde contemporain. L’écriture de Simon Spurrier est rageuse : dès les premières cases, il balance une diatribe contre le système scolaire américain qui embrigaderait les esprits afin de faire des gens de bons petits soldats. L’invective est lancée par Samuel dont le vlog n’a aucun succès ce qui ne manque pas de le frustrer tant il est certain de son talent. Samuel est solitaire, à la fois sûr de lui et extrêmement fragile. Même si cela paraît un peu banal dit comme ça, Samuel est sans doute le représentant de cette génération qui cherche la reconnaissance par le biais d’un monde virtuel où les abonnés et les partages sont plus importants que les relations de tous les jours. Samuel n’est d’ailleurs pas tout seul dans son lycée, on croise notamment Chelsea, une influenceuse prête à tout pour percer sur le net, même à la plus basse des compromissions. Tous ses gestes sont calculés pour qu’on l’admire, même elle ne semble plus savoir qui elle est réellement derrière ce rôle qu’elle se donne. D’ailleurs, si elle n’est pas un des personnages principaux, je l’ai trouvée à la fois très agaçante et, à la fin, étonnamment touchante. Spurrier est assez doué pour faire ressentir des émotions fortes à ses lecteurs vis à vis de ses personnages : empathie, détestation, on passe par toute une palette de sentiments.

Samantha et Samir sont, pour moi, les deux individus les plus abimés mais aussi les plus intéressants. Samantha a grandi trop vite suite à une grossesse vécue trop jeune. Elle traîne une apparente carapace et une constante mauvaise humeur qui cachent un sentiment de culpabilité qui lui gâche littéralement l’existence. Samir a, lui aussi, un double poids sur les épaules, celui d’être musulman et homosexuel dans une famille déchirée par la disparition du père dont il s’attribue la responsabilité. La violence et les non-dits ont déjà abimé l’existence de ces deux adolescents.

Il ne manque au tableau que le petit caïd qui terrorise les autres, Léon avec sa tronche renfrognée qui ne manque pas un sale coup, le genre de harceleur qu’on a tous connu au moins une fois. J’avoue qu’il m’a filé un frisson dans le dos celui-là et j’ai honte de dire que j’ai applaudi au sort qui lui est réservé.

Samuel, Samantha et Samir se retrouvent tous les trois interconnectés et liés à un Alien. Les trois ados peuvent désormais se parler par télépathie, savoir ce que ressentent les autres et lire les pensées de leurs camarades ce qui ne manque pas d’occasionner surprise et déception mais aussi quelques situation cocasses : qui a envie d’être surpris aux toilettes par la pensée des autres ? Ce titre est aussi une chronique sur la différence entre le discours, l’apparence et la pensée profonde de chacun.

Alienated est également le portrait d’une jeunesse tiraillée entre ses idéaux et sa volonté de puissance ou de reconnaissance. Les pouvoirs de l’Alien ne sont jamais utilisés à bon escient malgré les souffrances occasionnées parce qu’on lui demande de faire. Aucun n’a pitié de lui et chacun s’en sert pour changer le cours des choses ou tenter de revenir en arrière. L’Alien est aliéné par l’égoïsme viscéral des trois comparses, il est finalement l’esclave de leurs désirs violents.

Si le titre se termine mieux qu’il n’a débuté, l’écriture de Simon Spurrier ne manquera pas de vous secouer tant il tape juste sur tous les travers de la société. Une information chasse l’autre, ce qui était important hier ne l’est plus le lendemain. L’auteur n’élude aucune thématique : tendances suicidaires, jalousies farouches ou désespoir profond, il glisse même une petite critique de la religion sous forme humoristique.

Côté dessin, Chris Wildgoose livre un très beau travail avec un découpage dynamique et inventif, notamment lorsqu’il montre la manière dont les trois Sam sont reliés entre eux par la pensée et par l’Alien. La gestuelle est également vive, on sent presque le mouvement comme lorsque la famille de Samir le rejette et le projette à terre. Les personnages sont très expressifs, j’aime particulièrement l’air bougon de Samantha et l’air doux de Samir.

Alors, convaincus ?

Alienated est un titre de bruit et de fureur où le mal être adolescent explose à chaque page et où la dénonciation du culte du moi est à son apogée. L’ouvrage ne peut laisser indifférent et laisse une forme de malaise une fois la lecture terminée indiquant qu’il a ainsi rempli son office : mettre son lecteur face aux turpitudes de la société qu’il contribue à construire. Je recommande ce titre aux âmes fortes qui en tireront le meilleur.

Sonia Dollinger

2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Blondin dit :

    Je ne l’attendais pas si bien avec ce pitch Ado decouvrent ET… et quelle surprise! Un vrai choc et un coup de coeur. Hicomics est pas loin du sans faute…

    Aimé par 1 personne

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